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Dans l’atelier de costume d’un opéra

La cheffe costumière de l'opéra de Montréal nous révèle les secrets de ce métier qui traverse les époques.

Par
Florence La Rochelle
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URBANIA et l’Opéra de Montréal s’unissent pour vous offrir une incursion dans l’atelier de costumes de l’opéra flamenco Ainadamar.

À l’ère de la numérisation et de l’automatisation du monde du travail, il y a des corps de métiers que seuls les arts de la scène parviennent à garder vivants. L’atelier de costumes que dirige Dominique Guindon à l’Opéra de Montréal regorge de ces artistes dont le travail est de créer des habits grâce auxquels les plus grands classiques lyriques reprennent vie.

J’y retrouve la cheffe de l’atelier un après-midi pluvieux, au bout des labyrinthes souterrains bétonnés de la Place des Arts. Toute son équipe planche alors sur les costumes d’Ainadamar, une « petite production », me dit d’entrée de jeu Dominique. Ce qualificatif me fera plus tard sourire.

Le récit d’Ainadamar s’articule autour de la vie de Federico García Lorca, l’un des poètes et dramaturges espagnols les plus influents du 20e siècle. Sa muse, l’actrice catalane Margarita Xirgu, se remémore les luttes de Lorca, et plus particulièrement les idées qui habitaient le révolutionnaire, devenu martyr, lors de la guerre civile espagnole de 1936 qui opposait les républicains aux nationalistes du général Franco.

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UNE CAVERNE D’ALI BABA

Dans l’atelier de costumes de l’Opéra de Montréal, on dénombre pas moins de 20 000 costumes, selon Dominique. « Et c’est sans compter les souliers », précise-t-elle. Le premier coup d’œil donne le vertige : difficile de choisir où poser le regard. Tous les espaces sont occupés. Seules des allées exiguës permettent de se faufiler entre les costumes suspendus sur trois étages. Les amas de vêtements peuvent sembler être entassés un peu aléatoirement, mais il n’en est rien. Soigneusement disposés sur de longues tringles métalliques, les costumes portent tous des étiquettes indiquant la production à laquelle ils appartiennent et sont ordonnés selon l’importance des personnages, des solistes jusqu’aux choristes.

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Dominique s’y retrouve aisément. À l’Opéra de Montréal depuis 2007, elle connaît l’atelier comme le fond de sa poche. L’opéra flamenco Ainadamar impose son lot de complexité, mais Dominique ne semble pas se laisser impressionner par l’ampleur de la tâche; je comprends rapidement qu’elle en a vu d’autres.

Des costumes conçus à la main plutôt que loués, des changements de costumes sur scène, de multiples allers-retours entre trois périodes historiques, un chœur de 24 choristes, dont des enfants : la tâche colossale de la cheffe de l’atelier s’échelonne sur près de deux ans, de la première écoute de l’œuvre et du début des recherches historiques jusqu’à la générale sur scène, qui se tiendra à la mi-mars.

HABILLER LES FEMMES DU PEUPLE

Alors que Dominique me fait visiter l’atelier, je cherche du regard de grandes robes rouges à volants. Sans succès. Elle m’explique que ce sont plutôt les femmes espagnoles « du peuple » des années 1930 qu’elle a voulu habiller. « On ne voulait pas aller dans le côté Walt Disney. Le flamenco, à la base, c’est la femme, ce sont les cris du peuple, l’émotion, la vibration. On a voulu se rapprocher des gens. » C’est un choix esthétique qu’elle a fait après avoir longuement réfléchi avec le metteur en scène et la chorégraphe, en amont du projet.

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Dominique me tend des maquettes dessinées de sa main, près desquelles sont disposées les photos d’époque dont elle s’inspire. De toute évidence, ses costumes sont campés dans une réalité historique bien fouillée.

Pour habiller le chœur, composé exclusivement de femmes, les froufrous ont été mis de côté au profit de jupes de fins lainages et de lin : ce que les migrantes de la Révolution espagnole qui ont fui le pays à la suite du putsch de 1936 du dictateur Franco auraient porté. Dominique s’est tout de même permis un clin d’œil aux robes « typiques » de flamenco en faisant des insertions le long des jupes, question de laisser le tissu se déployer au gré des mouvements des interprètes.

La palette de couleurs que la cheffe de l’atelier de costumes a choisie est sobre et va du brun au gris, en passant par des accents de bourgogne et de rouille. « C’est très sombre, mais ça reste vivant, parce que je mélange toutes les textures », explique-t-elle, me présentant des tissus fleuris, à chevrons ou carreautés. Son souhait est que chaque personnage ait son histoire et sa propre personnalité.

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DES MÉTIERS QUI DISPARAISSENT

Évidemment, confectionner des dizaines de costumes fidèles à une époque historique bien précise nécessite l’apport d’une panoplie d’artistes spécialisé.e.s – dont les métiers sont d’ailleurs appelés à disparaître. Dominique supervise ainsi le travail de près d’une dizaine de personnes ayant des connaissances pointues en couture, en coupe de patrons ou en confection de chapeaux et de chaussures.

Les membres de son équipe, visiblement absorbé.e.s par un travail méticuleux que j’hésite à interrompre, collaborent dans une grande aire ouverte où règne un calme impressionnant. Leur travail est organisé selon un système bien rodé : les costumes passent d’une station à une autre, chaque station étant réservée à une spécialité donnée. La complexité des ajouts et retouches est indiquée sur la fiche de chaque costume à l’aide d’un code de couleurs allant du vert au rouge – d’une à trois journées de travail. Le moindre ajustement à faire sur un habit est soigneusement indiqué. La vision esthétique que Dominique me présentait sur ses maquettes il y a quelques minutes à peine prend vie sous mes yeux, grâce aux « doigts de fée » de ses collègues, comme dit fièrement la cheffe de l’atelier.

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Ainadamar est une œuvre sombre mais qui propose une fin lumineuse. L’opéra flamenco se clôt par la célébration de l’héritage de Lorca et de son sacrifice au nom de la liberté et de l’expression artistique. « C’est très proche de nous, parce qu’on est dans le milieu des arts. On serait les premier.ère.s illuminé.e.s », conclut Dominique.

***

Non-initié.e.s au genre lyrique, n’ayez crainte. Le chef-d’œuvre qu’est Ainadamar est présenté en 80 minutes, sans entracte. Avis aux mélomanes, aux fans de littérature espagnole et aux passionné.e.s d’histoire : vous trouverez aussi votre compte dans cet opéra, qui enflammera le Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts les 18, 21, 23 et 26 mars.