#guylaineaussi : récit d’une plaignante dans l’affaire Rozon

Après plus d'un an de silence, elle peut enfin parler.

Je suis #moiaussi, comme tant (trop) d’autres.

Depuis décembre, je ne suis plus juste une partie homéopathique de #moiaussi; je peux me permettre d’avoir un nom. Je m’appelle Guylaine et je suis #guylaineaussi.

Car après plus d’un an de silence et de discrétion imposée, je peux enfin parler. J’ai maintenant le droit de m’exprimer sur un sujet dont tout le monde parle, mais pour lequel je devais m’effacer et me taire.

L’affaire Gilbert Rozon faisait régulièrement l’actualité, était débattue dans les éditoriaux et commentée dans les médias sociaux. Même si je faisais partie des plaignantes (je n’aime pas nous traiter de « victimes »), je ne pouvais pas prendre part à la discussion. Je devais me taire, pour mettre toutes les chances de mon côté et protéger un éventuel procès au criminel. Un procès qui n’aura pas lieu.

Je suis #undossiersur13

Le 11 décembre dernier, soit quatorze mois après le dépôt de ma plainte contre Rozon, je suis convoquée au palais de justice. Le procureur chargé du dossier me dévoilera si cette plainte sera, ou non, l’objet d’un procès au criminel.

Automne 2017, dans la bourrasque #moiaussi, une vingtaine de plaintes d’inconduite sexuelle ont été déposées contre Gilbert Rozon auprès du SPVM. Quatorze feront l’objet d’une enquête.  UNE SEULE donnera suite à une poursuite criminelle. Je suis un des treize « dossiers » rejetés.

Au bureau des Crimes majeurs, SPVM, déposition auprès des Sergents-détectives.

En ce qui me concerne, j’ai eu l’impression de faire face à un procureur sincèrement désolé, accompagné de deux sergents-détectives que j’ai senti empreints d’empathie. Mais qui ont dû faire leur travail dans une mécanique kafkaïenne, totalement déconnectée de la réalité.

La conclusion que m’a livrée le procureur?

« Je crois à votre déclaration, sans aucun doute. C’est un dossier fondé. Mais je ne me sens pas outillé pour aller le défendre. »

Pourquoi? 

« Le flou. L’écoulement du temps est le défi principal dans votre dossier. »

Je comprends. On parle d’un événement qui s’est produit il y a trente ans. Alors oui, bien sûr, certains détails restent flous dans ma mémoire.  J’avais fermé cet épisode maudit dans ma tête et jeté la clef pour l’oublier à tout jamais. J’ai dû me replonger dans ce cauchemar, revivre les moindres détails, me mettre à nu en répondant aux questions précises et embarrassantes des enquêteurs. J’ai donné le meilleur de moi-même, mais malgré tout, oui, il restait certains flous. Trente ans trop tard, je n’ai pu donner tous les éléments nécessaires pour constituer une preuve hors de tout doute raisonnable.

Et pourtant, mon témoignage contenait assez de détails et fut suffisamment convaincant pour que le procureur, soutenu par l’enquête de deux sergents-détectives, me croie… La loi a été appliquée, mais justice n’a pas été rendue.

Ma carrière de #moiaussi

Ma carrière de #moiaussi a débuté trop tôt dans ma vie. J’ai subi une première agression sexuelle de la part d’un pédophile récidiviste, alors que je n’avais que quatre ans. J’en suis un peu morte. Du moins dans ma tête. À l’époque, je n’en ai parlé à personne et j’ai géré ça tant bien que mal dans mon petit cerveau d’enfant mal outillé. Je ne comprenais pas ce qui m’était arrivé, mais c’était insoutenable et monstrueux. Si c’était ça, la vie, je ne voulais pas vivre davantage.

Moi, à l’âge de ma première agression.

J’ai retenu qu’être une fille dans la vie, c’est être une proie; être une proie c’est être en danger.  J’ai encapsulé ça et j’ai continué ma vie tant bien que mal, avec cette conviction inébranlable.

Début vingtaine, mon entrée sur le marché du travail passe par Juste pour rire. Je suis en train de devenir une adulte. Comme je faisais déjà de la thérapie et beaucoup de travail sur moi-même, on aurait pu espérer que je m’affranchisse de mon passé brisé et de mes distorsions cognitives.

Mais non. Bang! Gilbert Rozon vient tout confirmer : j’avais raison! C’est vrai qu’être une fille, c’est être une proie. Et je n’ai pas échappé au danger.

Même la boîte aux lettres devant les bureaux Juste pour rire annonce la tragédie…

J’ai appris que ce genre d’événement ne peut être considéré de façon isolée; ça s’additionne avec le vécu initial et cause de « l’aggravation » de ce qui était déjà en place.

Plus tard, dans une autre entreprise, je tombe sur un autre patron qui nous fait vivre du harcèlement psychologique et sexuel dans le cadre de notre travail. Cette fois, je tiens tête et je repousse si fermement ses insinuations déplacées et répétées, que ça amuse le patron, qui adore me provoquer. « Je devrais faire installer un bain-tourbillon dans mon bureau; tu pourrais me parler de ce que tu veux et l’obtenir ». Ça dure des années. 

Ça fait beaucoup, ça fait des dommages, et ça fait qu’on veut que ça arrête.

Automne 2017, j’ai su que je devais embarquer dans la synergie de #moiaussi, pour contribuer à faire bouger les choses. J’ai donc déposé une plainte à la police contre Gilbert Rozon, pour qu’ensemble nous ayons plus d’impact.

Automne 2017, j’ai su que je devais embarquer dans la synergie de #moiaussi, pour contribuer à faire bouger les choses. J’ai donc déposé une plainte à la police contre Gilbert Rozon, pour ajouter ma voix au nombre et qu’ensemble nous ayons plus d’impact. Des journalistes m’ont contactée et j’ai accepté de témoigner; c’est malheureux, mais c’est encore un moyen de dénonciation plus efficace que la justice. Je suis devenu complice avec Les Courageuses et nous avons déposé un recours collectif contre Gilbert Rozon au civil.

Le jour où j’ai déposé ma plainte auprès de la police, je suis allé prendre un verre pour décanter. Mon verre de vin m’a rassuré que j’avais pris la bonne décision…

Et les deux autres cas? Mon agresseur pédophile est décédé.  Et le harcèlement au travail est régi par la Loi sur les normes du travail, qui a une date de prescription de deux ans. Je ne peux donc porter plainte dans ces cas, dont je tairai également les noms. Mais je l’aurais fait. Et si je fais tout ça, ce n’est pas pour moi; c’est trop tard, le mal est déjà fait. Mais je m’active pour que ça n’arrive plus, pour que ces comportements ne soient plus tolérés dans notre société et pour que d’autres n’aient plus à vivre ça.

Je suis en #réparation

Avec tous les témoignages de #moiaussi, c’est en observant les autres que j’ai vu à quel point toutes ces agressions laissaient des empreintes lourdes de conséquences. J’ai décidé qu’il était temps de faire un grand nettoyage. Je n’avais plus à porter la culpabilité, la honte d’actes déshonorants que j’avais encaissés. J’avais l’impression d’être punie pour des crimes que je n’avais pas commis; la pédophilie, la dépendance au sexe, la perversion narcissique, ce n’était pas mes maladies à moi. Je devais me délester, et j’étais prête à travailler pour ça. Go!

Outre les démarches juridiques, j’ai fait un suivi avec l’Aparte (Ressources contre le harcèlement et les violences en milieu culturel), la CAVAC (Centres d’aide aux victimes d’actes criminels), de la psychothérapie et de l’art thérapie.

En réparation, à l’aide de l’art thérapie, au Musée-des-beaux-arts de Montréal.

Ce qui a été le plus difficile, mais le plus efficace, fut une démarche en Justice réparatrice.  Mais qu’est-ce que la Justice réparatrice, direz-vous? Ouh lalala… C’est plonger volontairement dans le ventre du dragon : rencontrer un agresseur comme le mien, en face à face. Le Centre de justice réparatrice a supervisé des rencontres avec un pédophile récidiviste, ex-détenu en transition, qui s’apprête à réintégrer la société. Accompagnés d’intervenants bienveillants, nous nous sommes raconté nos histoires, et il a pris l’ampleur des dégâts causés par des actes qu’il a lui-même commis. J’ai pu lui poser des questions qui me rongeaient depuis si longtemps :

« Comment arrivais-tu à justifier envers ta propre conscience ces actes ignobles? »

« Qu’est-ce qui s’est passé dans ta vie pour que tu te sentes si impuissant, que tu en sois réduit à abuser plus petit/faible que toi? »

« Est-ce que tu réalises que pour assouvir ta maladie, tu as probablement brisé plusieurs vies? »

Je peux vous assurer que j’ai tout fait en mon pouvoir pour faire comprendre à cet homme pourquoi plus jamais, JAMAIS, il ne pouvait se permettre de recommencer. Si j’ai pu sensibiliser un seul pédophile qui réintègre la société, c’est déjà une immense victoire pour moi.

J’ai espoir

J’ai espoir en voyant la réaction des médias et de l’opinion publique, qui se sont indignés autant que nous du résultat de nos plaintes non retenues. On voit bien que le statu quo n’est plus possible et que le système de justice actuel doit évoluer et s’adapter.  Oui, il faut modifier la façon dont les dossiers de plainte d’agression sexuelle sont traités, sensibiliser les juges, mieux accompagner les plaignantes à travers tout le processus.

Mais mon espoir, c’est que les mentalités évoluent suffisamment pour ne plus avoir à en arriver au système de justice. Il ne devrait plus y avoir de place pour le non-consentement, le manque de respect, les comportements de mononcle dans le milieu de travail, l’abus de pouvoir. Être une fille ne devrait plus symboliser être une proie.

Et mon espoir se fonde sur le dossier #14, soit l’unique cas de plainte contre Rozon qui donnera suite à une accusation au criminel. Même si ce n’est que pour une seule victime, il devra faire face à la justice. Malheureusement, cette femme devra subir un long et pénible processus judiciaire. Elle a tout mon appui et je serai de tout coeur avec elle jusqu’au bout.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Ma vie avec l’autisme

C'est comme être un immigrant qui vient d'arriver... sur la planète.

Dans le même esprit