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Grandir comme enfant de la loi 101 à Montréal
Comment un bouleversement légal a créé des générations aux appartenances multiples.
Quand Stephanie Valenzuela a été élue mairesse de l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce lors des élections municipales de 2025 à Montréal, elle est devenue la première Montréalaise d’origine philippine à occuper un tel poste dans la plus grande ville francophone d’Amérique du Nord.
Pour Valenzuela, qui a grandi en parlant l’anglais et le tagalog, il s’agissait d’un accomplissement hautement symbolique. Un aboutissement qu’elle attribue en grande partie à la loi 101, la Charte de la langue française du Québec, qui impose aux enfants issus de l’immigration de fréquenter l’école française.
« Je suis reconnaissante envers la loi 101 », affirme Valenzuela. « Parce qu’à l’époque, si mes parents avaient eu le choix — par simplicité et par crainte de ne pas pouvoir nous aider avec les devoirs —, ils nous auraient probablement inscrits dans une école anglophone. »
Valenzuela a donc fréquenté l’école française avant d’être diplômée du Collège Vanier et de l’Université McGill. Aujourd’hui, cette fonctionnaire multilingue attribue à la loi 101 le fait de pouvoir communiquer efficacement en français, ce qui, selon elle, a grandement élargi ses perspectives professionnelles.
Échanger avec ses concitoyens
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À titre de directeur de cabinet de la mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, Glenn Castanheira passe ses journées à l’écoute des préoccupations des citoyens.
À l’hôtel de ville, son 9 à 5 se déroule majoritairement en français. Une fois à la maison, c’est plutôt en anglais que Castanheira échange avec sa conjointe, une cardiologue qui travaille dans un hôpital francophone. Avec leurs deux enfants, les parents multilingues discutent en français ou en portugais.
Ayant grandi dans le restaurant de ses parents, le Coco Rico, Castanheira a grandi en parlant exclusivement portugais avec eux ainsi que ses grands-parents.
« Je n’étais pas destiné au métier que je pratique aujourd’hui », déclare-t-il. « J’ai grandi derrière le comptoir d’un restaurant et croyais que j’y passerais le reste de ma vie. Il n’y a rien de mal à ça, mais je ne peux assez souligner à quel point le fait de pouvoir m’exprimer en français et en anglais (ainsi qu’en espagnol et en portugais) m’a ouvert des portes. »
Être en mesure d’échanger avec ses concitoyens dans leur propre langue s’est avéré, croit-il, un atout majeur. « C’est un avantage non négligeable », concède-t-il. « Quand les gens savent qu’ils peuvent vous parler dans leur langue, et qu’ils sentent que vous les comprenez, ça fait tomber les hésitations quand il est question de gagner leur confiance. »
Génération trilingue
Valenzuela et Castanheira sont représentatifs de plusieurs générations de Québécois allophones entièrement ou partiellement scolarisés en français depuis l’adoption de la loi 101 en 1977. Cette loi a fait du français la langue par défaut des affaires, de la communication et de la culture au Québec. Une décision législative qui a transformé à jamais le visage de la province, et, par le fait même, les identités linguistiques et culturelles des non-francophones de la province.
De l’auteure Kim Thúy à l’humoriste Sugar Sammy en passant par la mairesse actuelle de Montréal, des générations d’immigrants et d’allophones ont entamé leur vie au Québec en parlant l’hindi, le grec, le vietnamien ou l’espagnol, pour éventuellement adopter le français comme principale langue d’usage et de travail.
Même s’ils parlent toujours leur langue maternelle à la maison, ou l’anglais avec leur entourage, le français est la langue dans laquelle ils travaillent et vivent. Grâce à eux, Montréal affiche l’un des plus hauts taux de trilinguisme au Canada.
Une période de bouleversements
Difficile d’imaginer une autre ville où des politiques ont eu un impact aussi important sur le parcours des individus, façonnant ce que la documentariste Anita Aloisio appelle des « caméléons », c’est-à-dire des adultes d’une grande adaptabilité, ouverts à la pluralité culturelle et linguistique.
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En tant que cinéaste, une grande partie des recherches menées par Aloisio s’articule sur la difficulté à se forger une identité dans un lieu où les politiques linguistiques occupent une place prépondérante. Son documentaire de 2007, Les enfants de la loi 101, explore cette politique linguistique et son impact sur les immigrants de deuxième génération, dont elle-même fait partie.
« La façon dont la loi 101 m’a influencée est une question fondamentale qui a alimenté mon travail tout au long de ma vie », explique-t-elle.
La mise en place de politiques visant à protéger la langue française ne s’est toutefois pas faite sans périodes de tensions.
À la maison, Aloisio parlait italien et a commencé l’école quelques mois à peine après l’adoption de la loi 101. « Les établissements scolaires n’étaient pas prêts à ce changement et à l’arrivée massive de nouveaux étudiants », se remémore-t-elle. « Il y avait beaucoup de confusion et de bouleversements. »
Bien qu’elle reconnaisse que l’apprentissage du français lui a été bénéfique, elle estime que cela s’est fait au prix de certains sacrifices.
Pendant ses six années d’école primaire, Aloisio a été forcée de changer d’école quatre fois en raison d’un manque de places. « Ma génération a été parachutée dans un système qui n’était pas prêt à nous accueillir. Il y avait encore tant de choses à mettre en place », déplore-t-elle. « Si le français est prospère au Québec aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à nos sacrifices. »
Contrainte ou bénédiction ?
Eftihia Mihelakis reconnaît qu’un certain niveau de contrainte est inévitablement requis lors de l’adoption et de l’application d’une loi visant à encadrer une population. L’auteure et professeure agrégée d’études francophones et de langues à l’Université Brandon, au Manitoba, a grandi à Montréal en parlant le grec à la maison, mais a reçu une éducation trilingue.
Selon elle, la loi 101 est une double contrainte.
« C’était une obligation nécessaire, mais elle ne s’est pas faite sans rancœur ni sentiment d’exclusion. En même temps, elle a quelque chose de fascinant, puisqu’elle permet de se définir par plus d’une facette. »
Ce n’est qu’en quittant le Québec que Mihelakis a réalisé l’importance qu’avait jouée la loi 101 à forger son sentiment d’appartenance à une communauté francophone. « Après avoir passé près d’une décennie à l’extérieur de la province, je constate à quel point j’étais différente. »
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50 ans après que la loi 101 ait modifié le paysage linguistique québécois, la langue demeure un sujet controversé, alors que les anglophones et allophones sont souvent perçus comme des menaces, malgré leur maîtrise du français.
« On met beaucoup de poids sur les épaules des nouveaux arrivants pour qu’il contribue à l’avancée et à la pérennité de la langue française », affirme Aloisio. « Franchement, ce n’est pas leur responsabilité. »
Entre-deux identitaire
Distillée dans un brouhaha politique constant, la maîtrise du français des enfants de la loi 101 est pourtant une preuve indéniable que les lois linguistiques du Québec ont réussi à freiner l’érosion de la langue.
Pourtant, cette pluralité culturelle et linguistique acquise par les enfants de la loi 101 — tout en devant composer avec le choc de différentes attentes sociétales, culturelles et linguistiques — peut s’avérer une arme à double tranchant. C’est particulièrement vrai lorsque les communautés auxquelles ils appartiennent ne sont pas toujours prêtes à accueillir ces mutations. « Je me sentais prise entre deux feux », confie Anita Aloisio.
« Au cours de ma vie, une des principales difficultés à laquelle j’ai dû faire face a été de comprendre qu’une fois que la langue s’immisce en toi, ça change ton identité et fait de toi un inconnu au sein de ta propre communauté. Par contre, ça ne fait pas de toi non plus un membre à part entière de cette autre communauté linguistique. Alors, tu te retrouves coincé dans une sorte d’entre-deux », explique Mihelakis.
« La loi 101 a généré des générations uniques et magnifiques de gens multilingues qui s’identifient comme étant Québécois et parlent le français, mais sont souvent en conflit avec les conceptions souvent archaïques des Québécois, de quoi ils ont l’air et comment ils s’expriment », ajoute Aloisio.
Au fil de ses voyages, elle a constaté que les gens sont fascinés par son identité plurielle et la facilité avec laquelle elle passe d’une langue à l’autre. En tant qu’enfant de la loi 101, elle s’estime souvent flouée par ce Québec qu’elle adore et auquel elle s’identifie, mais qui refuse de lui rendre la pareille.
« On vit avec des rappels constants des limites de notre appartenance. Je suis née ici, j’ai été élevée ici, mais on me fait encore des commentaires sur mon accent. »
Malgré les critiques affirmant que la loi 96 — la récente refonte de la Charte de la langue française — va beaucoup trop loin, peu de Québécois seraient prêts à nier que l’apprentissage du français est indissociable d’une intégration réussie.
Célébrer au lieu de débattre
« Les enfants de la loi 101 sont aujourd’hui un moteur pour Montréal », affirme Stephanie Valenzuela, qui considère le français comme une composante de son identité. « Ils contribuent à notre secteur économique, à notre système de santé, s’impliquent en politique et dans plusieurs autres secteurs. »
C’est en raison de ces réussites que Glenn Castanheira compte envoyer ses enfants à l’école française, mais s’ils sont admissibles à l’enseignement en anglais.
« Si, plus tard, ils souhaitent fréquenter un cégep ou une université anglophone, ce sera leur choix. Mais pour l’instant, il n’y a pas une once de doute qu’ils feront d’abord l’école en français parce qu’on sait qu’il s’agira pour eux d’un immense avantage, peu importe où ils choisissent de s’établir plus tard. »
Pour Mihelakis, la compréhension du français va bien au-delà d’une simple contribution à l’économie ou des données statistiques souvent instrumentalisées par les politiciens.
« La loi 101 m’a permis de mener une vie complexe et épanouie en tant que francophone », affirme-t-elle. « Devenir une auteure capable de s’exprimer artistiquement en français a ancré en moi un sentiment de liberté que je ne ressentais pas auparavant. Il y a là quelque chose de souverain. Ça permet de s’affranchir de certaines attentes. »
Un accès élargi à l’information constitue un autre apport important du multilinguisme.
« Chaque jour, je peux lire The Economist et le Figaro. Le matin, j’écoute Tout un matin sur les ondes d’ICI Première, puis je passe à CJAD ou je lis The Gazette. Je lis aussi les nouvelles du Portugal et du Brésil. Je consomme de l’information et du divertissement dans toutes les langues que je parle. »
En tant que générations charnières qui ont établi des ponts entre les mondes linguistiques et redéfinissent activement le Québec d’aujourd’hui, les enfants de la loi 101 souhaitent que la pluralité culturelle issue de cette législation soit pleinement reconnue et valorisée.
« Notre bilinguisme et trilinguisme sont des forces », dit Valenzuela, catégorique. « C’est une fierté. »
« Il y a quelque chose d’à la fois unique et magnifique dans le fait d’appartenir à plusieurs cultures, tout en accordant une place prédominante au français », conclut Anita Aloisio. « J’ai l’impression qu’on ne le souligne pas assez. »
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