Jade Bressan

Notre cerveau sous l’influence des géants du web

Un ancien dirigeant de Facebook l’a dit : le réseau social est en train de « déchirer le tissu social qui définit le fonctionnement même de notre société ».

Si vous êtes comme moi, votre téléphone est un peu comme le compagnon inséparable de vos journées. Le consulter devient le réflexe tout naturel pour combler chaque moment libre, temps d’attente ou d’ennui dans votre horaire : au réveil,  dans la file pour attendre votre café, dans les transports en commun, dans la salle d’attente du dentiste. J’ai même commencé l’horrible habitude de  l’apporter avec moi aux toilettes, chose que je m’étais juré de ne jamais faire; pourtant, rien ne justifie une telle attention. Même si je l’utilise pour le travail, personne ne mourra si je ne change pas mon statut dans la minute même. C’est simplement que « Ne rien faire » allume une sorte de lumière dans mon esprit qui me dit « FAIS QUELQUE CHOSE ».

En plus, je suis loin de me considérer comme le plus « technoactif » de mon entourage. Je ne collectionne pas les réseaux sociaux : Facebook, Snapchat, Discord. That’s it! Twitter, Instagram, LinkedIn, Véro et autres MySpace (je suis vieux…) : aucun intérêt! Et pourtant, mon téléphone et ses applications m’apparaissent comme des parasites me vampirisant mon temps. Je me suis toujours demandé si Facebook et Google avaient méticuleusement planifié de nous rendre ainsi ou si on est qu’une bande de singes fascinés par nos machines à fabriquer du like. Eh bien en faisant un peu de recherche, la première option n’est pas si tirée par les cheveux que ça.

Une stratégie intentionnelle

Effectivement, dans les dernières années, on trouve de plus en plus de voix du milieu des communications qui se lèvent pour dénoncer les stratégies technologiques des corporations pour attirer leurs consommateurs, mais aussi pour les maintenir accrochés. Et ces dénonciateurs ne sont pas des pseudo­gourous technophobes à la Gwyneth Paltrow; ce sont bien souvent des scientifiques éminents qui ont travaillé à l’intérieur de ces mêmes méga­corporations par le passé. Par exemple, Tristan Harris est le co­fondateur du Center for Humane Technology qui a d’abord été éthicien chez Google (oui, Google engage des éthiciens, malgré le fait que l’entreprise vend nos informations). Harris a fondé le centre, avec d’autres sommités, pour réfléchir et proposer des rapports plus humainement sains avec nos télécommunications du quotidien ou « Comment changer Facebook avant que Facebook ne nous change ».

Si les géants de la techno sont aussi efficaces, c’est grâce à leurs designers de produits qui exploitent d’abord les faiblesses de notre raison.

Selon Harris, si les géants de la techno sont aussi efficaces, c’est grâce à leurs designers de produits qui exploitent d’abord les faiblesses de notre raison. Quand on a une question ou un besoin, plus un outil techno nous répondra avec une quantité importante d’informations, plus on a l’impression qu’il nous offre la liberté de choix. Mais on ne se questionne pas sur ce qui n’est pas dans ce menu de choix, ou si l’application a détourné ou non notre question initiale. Par exemple, « Où aller pour une première date? » devient une liste Google des dizaines de cafés et bars à proximité. Mais la liste ne vous montre pas les endroits non­commerciaux comme les parcs et elle vous fait peut-être oublier aussi le but premier de votre recherche, soit celui de trouver un endroit où pouvoir faire connaissance. En contrôlant le menu, les applications arrivent à détourner l’idée de base de notre quête.

Une utilisation quasi maladive

Peut-être serez-vous surpris d’apprendre que l’utilisateur moyen regarde 150 fois son téléphone par jour! Comment a-t-on fait pour en arriver là? En associant le geste à l’idée de récompense. Chaque sonnerie de notification, chaque rafraîchissement des messages, chaque swipe sur Tinder est vu comme une possibilité d’avoir une récompense. Comme une loterie où gagner une infime récompense nous apporte une petite sensation de plaisir.

Vous n’avez jamais remarqué comment il y a quelque chose de satisfaisant quand un de nos posts récolte un certain nombre de likes ? D’ouvrir son Facebook et de constater que 10, 20, 50 de nos « amis » ont aimé notre statut relatant cette anecdote si savoureuse; on aime cette sensation, on a envie de la reproduire. Alors, quand on vit une situation loufoque ou qu’on partage une photo de notre adorable neveu avec une trace de lait sur le bout du nez, on se crée automatiquement des attentes. On prévoit l’arrivée des notifications à mesure que les pouces bleus entrent. Mais parfois, notre statut se perd dans le fil d’actualités et ne reçoit pas l’attention prévue. On est étrangement déçu, et on a parfois le réflexe d’updater nos notifications afin de vérifier si la situation s’est finalement corrigée; la technologie nous a conditionnés à recevoir une récompense.

Chamath Palihapitiya, un ancien dirigeant de Facebook, a carrément dit que le réseau social était en train de « déchirer le tissu social qui définit le fonctionnement même de notre société ».

Selon Harris et le Center for Humane Technology, c’est cette course à l’attention qui devient vraiment dommageable pour notre perception des rapports humains et du monde. Chamath Palihapitiya, un ancien dirigeant de Facebook, a carrément dit que le réseau social était en train de « déchirer le tissu social qui définit le fonctionnement même de notre société ». Quoi faire pour empêcher cette technologie de nous hacker ? Il faut la repenser pour qu’elle nous aide à mieux réfléchir, ressentir, et agir librement, au lieu de la laisser le faire à notre place.

Quelques trucs pour s’aider

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Si vous avez l’impression d’être devenu esclave de votre téléphone et de ses apps tranquillement pas vite, voici des suggestions pour vous aider à vous en détacher :

-Désactivez toutes les notifications de votre téléphone qui ne sont pas générées par des humains (courriels, textos, Messenger). Chaque réseau social offre l’option de le faire. Pour les autres applications, jetez un oeil dans les paramètres de votre téléphone;

-Faites plus souvent des appels téléphoniques. Ayez une communication plus explicitement humaine (même si c’est pas toujours évident);

-Mettez votre téléphone en noir et blanc. Les couleurs vives sont utilisées pour stimuler votre cerveau. Vous ferez une pierre, deux coups puisque le noir et blanc aide votre concentration et prolonge la durée de vie de votre batterie;

-Rechargez votre téléphone en dehors de la chambre à coucher. Cela vous permettra de vous assurer de ne pas être dérangé pendant le sommeil et aussi de vous éviter de vous jeter sur votre appareil dès le réveil.

-Utilisez l’application Thrive pour bloquer notifications, textos et appels pendant une période définie. L’app permet même d’envoyer des messages personnalisés à ceux qui vous contactent pour leur dire que vous êtes présentement en pause de téléphone et quand ils peuvent vous rappeler.

Non, il n’est pas facile de se débarrasser de nos mauvaises habitudes liées à la technologie, mais oui, avec un peu d’efforts, vous serez en mesure de le faire progressivement. Si vous croyez être dépendant à la technologie, on vous invite à en parler à un proche et/ou à consulter des ressources en ligne, comme le site web d’Action Toxicomanie.

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