Mercredi, dans les pages du Devoir, Michelle Courchesne a tenu à rappeler aux journalistes que leur ardeur à suivre les filons mis au jour par la Commission Charbonneau était, ni plus ni moins, dangereuse.
« Pensez à votre rôle parce que la démocratie est en grave danger tant qu’à moi » a-t-elle déclaré à la journaliste qui l’avait jointe, au sujet d’un appel à Rosaire Sauriol, pour solliciter l’aide de Gilles Cloutier comme organisateur de la campagne électorale de Guy Ouellette dans Chomedey, en 2007.
En cette Journée mondiale de la liberté de presse, je prends bonne note. Merci, madame l’ex-ministre. Et s’il existait un Ministère du Bon Conseil, je militerais définitivement pour qu’on vous y affecte à vie.
Évidemment, c’est un réflexe de survie vieux comme nos institutions. Lorsque la classe politique est attaquée, elle s’en prend aux journalistes. « Tous des fouille-merde » : le spin du désespoir.
« Après tous les liens que tout le monde essaie de faire qui n’existent pas, qui va vouloir aller en politique ? Qui va vouloir représenter les citoyens ? » s’apitoyait encore cette brave Michelle Courchesne.
À ces interrogations rhétoriques radicalement connes, je répondrai simplement ainsi : il est grand temps, justement, qu’on nous mette sous les yeux la crise que traversent nos institutions démocratiques. Et si désintérêt et perte de confiance en celles-ci il doit y avoir pour qu’on l’atteste, à la bonne heure! La population est pleinement en droit d’être informée du pourrissement de son système de représentation, quite à ce qu’elle en ressorte profondément lasse et désabusée.
Le cynisme, même s’il tend à ternir le lustre du cirque électoral, n’est pas antidémocratique, madame l’ex-ministre. C’est plutôt la sanction populaire d’une inconduite démocratique. En revanche, l’ignorance forcée, elle, est profondément antidémocratique.
Les politiciens induisent seuls leur discrédit, la lassitude généralisée en étant le simple corollaire. Et en ce sens, le travail des journalistes d’investigation ne sera jamais, jamais, jamais malvenu. Et je pèse sur chacun des « jamais » de cette triade.
Malheureusement, si fort se cramponnera-t-on au principe fondamental du respect du travail de la presse – qui, à mon sens, est nécessaire et inaliénable – cela ne suffira pas à pallier le profond déficit démocratique dont nous faisons actuellement les frais.
Parce qu’appelons un chat un chat : c’est bien de ça dont on nous fait l’étalage, à la Commission Charbonneau. Je n’ai pas particulièrement envie de vous jouer la carte du « complot des élites voleuses de démocratie », quoique…
En fait, à en croire ce qui a été révélé cette semaine, le problème, en partie, en serait plutôt un d’usurpation démocratique, par des agents informels illégitimes, qui jouent du coude auprès des élites comme si c’était chose normale.
Des personnages comme Gilles Cloutier, ça ne s’invente pas. Un fin stratège gonflé à bloc, une rockstar collusionnaire, qui jongle avec les politiciens à loisir. Un caïd sans scrupule, orchestrant, pour des fins purement mercantiles, des rapprochements discutables entre les paliers gouvernementaux, les entrepreneurs, les ingénieurs ou quelconque lobbyiste obscur prêt à investir un pactole pour se faire entendre.
Des types comme Cloutier, on imagine aisément qu’il y en a des tas. Et dans un milieu où on ne pense même plus à appeler la police lorsqu’on nous offre des mallettes de billets de manière pas trop propre, ils font la pluie et le beau temps. Et le plus absurde, c’est que leur action ne sous-tend aucun agenda politique. Ce sont de bêtes et viles mercenaires à la solde du Fric.
Ce sont de véritables métastases du corporatisme. Ils infiltrent la sphère politique en se frottant les mains. Et le plus consternant, c’est qu’ils s’y arrogent des pouvoirs phénoménaux, bien qu’ils soient au fond profondément apolitiques. C’est ça, précisément, qui est hallucinant. Notre démocratie est sapée par des agents qui n’en ont rien à cirer, de la chose politique.
De plus, leur « hyperinfluence » est conditionnée par leur non-reconnaissance par la masse. Ils profitent de l’opacité des mécanismes de gouvernance, pour inciter les politiciens à toutes les bassesses. Ce que le peuple ne sait pas ne lui fait pas mal, les imagine-t-on répéter…
Ils ne sont imputables à rien, ni personne. Ces agents sont, ni plus ni moins, de véritables aberrations démocratiques; ils s’inscrivent littéralement en-dehors du champ de délibération populaire. Ils n’en ont strictement rien à foutre, et on n’y oppose aucune résistance.
N’en déplaise aux politiciens en mal d’asseoir leur influence, d’ailleurs. Vous m’excuserez, mais je ne crois pas au mythe du politicien ingénu, corrompu par « la force des choses ». Faut dire que je ne fais pas partie des optimistes, ni d’ailleurs des enthousiastes de la démocratie représentative.
Toujours est-il qu’à l’effronterie niaise de madame Courchesne, hier le gouvernement a ajouté un postulat de « Panique à bord »,
par l’entremise du vice-premier ministre François Gendron. Il a déclaré cahin-caha que la Commission Charbonneau devait continuer à faire son travail, certes, mais « avec prudence ».
D’abord, il s’agit d’une ingérence honteuse de l’exécutif dans le travail de la Commission qui n’a absolument pas lieu d’être. Mais au-delà de cette transgression douteuse de la séparation des pouvoirs, on peut tout de même questionner à quel genre de prudence l’enjoint-on, au juste, la Commission?
Prudence face au risque de foutre en l’air ce qu’il reste de crédibilité à nos institutions? Ah, ça. C’est pas moi qui vais pleurer.
Prudence pour ne pas éroder notre « bel » idéal démocratique? Ah-euhm…
On pourrait en discuter longtemps, de cet idéal démocratique. J’ai toutefois l’impression que la seule chose qu’on puisse établir à propos du nôtre, c’est que nous l’avons dangereusement perdu de vue.