Garde ça pour ton journal intime

Mercredi soir dans une classe sans fenêtres d’un batiment d’enseignement universitaire. Des étudiants en littérature discutent de l’éternel sujet à l’ordre du jour, le seul qui ait vraiment de l’importance, celui qui va changer le monde: qu’est ce que l’acte d’écriture. Ou comme j’aime bien résumer: «but it is ART?».

Le professeur tente d’arracher des commentaires à des visages impassibles en répétant: «Quoi d’autre, quoi d’autre», mais il n’obtient pour réponse que le bourdonnement du projecteur. Puis, la question d’écrire pour les autres fait surface. La classe s’anime un peu, tout le monde semble s’entendre pour dire qu’on écrit toujours un peu pour un public. Puis, une courageuse demoiselle lève la main pour affirmer qu’elle écrit seulement pour elle, qu’elle se fout de l’attention ou des critiques. C’est alors que la remarque fuse: «Ben c’est ça, continue à écrire ton journal intime.» Woh.

Cet argument du «Tite fille, va t’acheter un cahier avec des chats dessus, pis garde tes pensées pour toi en prenant soin de dessiner des coeurs sur les i» me donne un peu envie de briser mon stylo rose en deux. C’est une réplique qu’on peut souvent lire sur les réseaux sociaux, lorsque monsieur ou madame tout le monde pose les yeux sur un texte qu’il juge non-pertinent au point de l’écrire dans les commentaires, commentaire habituellement écrit tout croche et ponctué d’une charmante suite de points d’exclamations.

Evidemment, il y a de tout sur le web. Des bons textes comme des mauvais textes. Des textes qui mériteraient sans doute plus leur place sur LiveJournal et d’autres qui pourraient se retrouver dans le New Yorker tant ils relèvent du génie de Joan Didion, réussisant à communiquer des faits à travers une trame narrative d’expériences personnelles. Je cite Didion en exemple, mais même Didion se faisait reprocher de trop s’étendre dans les détails personnels de son quotidien avant de finalement passer à des faits de façon plus journalistique. Voilà un peu où je veux en venir: quand les femmes écrivent sur leurs expériences personnelles à l’extérieur de leur précieux journal intime, elles risquent toujours de se faire taper sur les doigts.

Bien sûr, on fait aussi remarquer aux hommes lorsque leurs écrits sont mauvais: peu importe le sexe de l’auteur, un texte pourri est un texte pourri. Seulement, on semble moins prompt à dire aux hommes de retourner à leurs fourneaux, leurs bureaux dans le grenier poussièreux, leurs vies littéraires d’Emilie Dickinson recluse entre 4 murs. On entretient l’idée romantique et rétrograde que les femmes sont des choses fragiles qui ont besoin de parler de leurs émotions en tout temps, des êtres sentimentaux qui se répandent en déversements larmoyants sur papier comme dans la vie.

À force de se faire dire de garder nos traumas pour soi, on trouve des trucs. Un de ces trucs semble être de s’accoler l’étiquette «d’écriture auto-biographique». Certes, ce genre, comme la fiction, est aussi plus judicieux d’utiliser lorsqu’on veut omettre ou changer des faits sans craintes de vérifications factuelles. Après tout, n’écrit pas de la non-fiction qui veut: la rigueur que cela demande est complexe, et ce n’est pas tous les écrivains qui seraient contents de recevoir un appel du New York Times pour savoir si leur soeur a bel et bien deux enfants de 5 et 7 ans, comme ils le mentionnent dans leur chronique Modern Love. L’auto-fiction peut être utilisée comme bouclier, l’excuse du “c’est maquillé de fiction” pour ne pas se faire accoler une étiquette de pleurnicheuse littéraire. Encore là, même sous le déguisement de l’auto-fiction, la protection n’est pas garantie… Voir, entre autres: Nelly Arcan.

Dans un contexte académique, quand je mentionne aimer Nelly Arcan, Marie-Sissi Labrèche, ou Elizabeth Wurtzel, je me fais souvent ignorer. Les gens semblent voir dans leurs oeuvres une part de sensationalisme, d’exagération de la réalité non-plausible. En gros, des textes vraiment pas littéraires. What the fuck does that even mean, textes pas littéraires? Ça veut dire qu’au niveau de la maitrise, il faudrait s’être tapé À la recherche du temps perdu. Au complet. En prétendant aimer ça.

Dans la culture populaire, on a inventé les termes “misery lit” et “pathography”, qui englobent plus ou moins tout ce qui est écriture autobiographique de traumas. Les détracteurs sont rapides à crier au voyeurisme, comme s’ils oubliaient que les détails traumatiques gores ne sont pas l’apanage des mémoires seulement. Bienvenue au 21e siècle: le voyeurisme, c’est partout. Et si les gens lisent des histoires d’enfances tristes, d’addiction, de violence, il ne faut peut-être pas dire aux auteurs de se fermer la gueule, mais plutôt de se questionner sur les raisons de l’existence de ce public.

S’il fallait s’empêcher d’écrire à partir d’expériences personnelles, comme semble recommender ce prof à la retraite dans une lettre ouverte totalement remplie de faussetées, on écrirait seulement des sagas Twilight. Encore là, même dans Twilight, il y a surement une part d’expériences personnelles de l’auteur, enterrée sous quelques couches de descriptions de peau qui scintille. De toute façon, le fait est qu’il y a un public pour tout. Oui, oui: tout. Il ne sert donc absolument à rien d’invalider les expériences des unes en les relégant au rang de simples banalités quotidiennes, ou de thérapie personnelle par l’écriture.

Comme dirait Virginia Woolf: donnez aux filles une room of one’s own. Des espaces où exercer la liberté d’écrire. Un coup parti, donnez donc aux filles un laptop. Décoré d’autocollants de chats et de plumes de marabou, bien sûr. Soyez assuré que sur ce clavier, les filles taperont bien ce qu’elles voudront.

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