Foule sentimentale : les mots d’Émilie Bibeau pour guérir les coeurs scratchés

La comédienne partage un extrait de son spectacle Chroniques d'un coeur vintage.

Foule sentimentale: une série de témoignages portant sur ce qu’il y a de beau (ou non) dans les relations. Aujourd’hui, la comédienne Émilie Bibeau parle de novembre avec un coeur scratché, de «soft déni» et d’un philosophe joyeux, mais déprimant en ta’.

Ce gai luron de Cioran

Novembre pis sa lumière de marde pis l’odeur brûlée des calorifères rackés de l’été pis ses métros toujours en panne sont arrivés dans ta vie ce matin sans crier gare.

Chaque année tu te fais avoir, tu oublies qu’un jour, tu te lèves, pis que c’est novembre pis que c’est pas facultatif.

Tu t’es donc fait sagement un thé vert detox en te faisant croire que ça a un réel pouvoir purifiant sur ton organisme et qu’assurément, ça annulera les 4 derniers jours de junk grasse et salée que tu as infligé à ton corps prétextant un besoin de réconfort urgent étant donné l’arrivée des jours plus froids…

Chaque année tu te fais avoir, tu oublies qu’un jour, tu te lèves, pis que c’est novembre pis que c’est pas facultatif.

Tant de choses que tu te fais croire comme ça, certains matins, tu en viens à t’attendrir toi-même avec ce soft déni qui te caractérise parfois… Pis pendant que tu réfléchissais à ton kick non-abouti que tu avais pas revu depuis 3 ans et que tu as croisé hier dans un café, créant une illumination dans ton cœur et pensant que c’était un « signe » …

(ahhhhh que veux-tu. En bon cœur vintage que tu es, tu as encore confondu « signe-pour-les-fleurs-bleues» et « hasard-qui-donne-rien »)

ben tu t’es ramassé à faire ta job d’être humain pis à essayer de trouver un sens au fait que les choses ont pas de sens, en fixant par la fenêtre la lumière blanche de dehors servant de cyclorama aux arbres dégarnis…

Bref, pour te détendre, tu as commencé ta journée par un geste simple et qui prouve que tu appartiens bel et bien à ton époque : celui de faire défiler tranquillement ton fil d’actualités facebook tout en déjeunant et tu es tombée sur ce petit vidéo de Fabrice Luchini qui, se baladant nonchalamment à NY, cite du Cioran sur un pont :

« Ne nous suicidons pas tout de suite, il reste encore quelqu’un à décevoir ».

Un grand éclat de rire a jailli de ton ventre, enterrant le bruit du frigo et du chien fatigant dans la ruelle.

Eille. Bon matin la gang! que tu t’es dit.

Tu t’es aussi dit que y a pas de doute, Cioran avait sûrement écrit ça un matin de novembre quand même…

Ce philosophe roumain sombre et sceptique qui à la question « que faites-vous du matin au soir? » a répondu « Je me subis » et qui a écrit entre autres un livre intitulé « De l’inconvénient d’être né » était selon Wikipédia, un être joyeux et de bonne compagnie.

Comme quoi on connaît pas vraiment le monde que tu t’es dit.

Ou comme quoi, on peut être ben des affaires dans vie.

N’empêche qu’à ce moment précis, Marie avait un point en commun avec Cioran et c’était d’avoir  « envie de se fondre dans une larme et que les rayons du soleil se mirent dans cette larme et de pleurer jusqu’au bout de la lumière. »

Ça t’a fait penser à Marie qui te contait hier que, pendant qu’elle se gelait en se questionnant sur la pertinence de faire la file dehors en plein hiver pour un déjeuner pas bon pis des fruits décevants sur l’avenue Mont-Royal, se rappelait tristement sa date de la veille qui lui avait dit « tsé dans la vie, y a les magnétiques pis les sympathiques… Toi, ben t’es plus une sympathique. Travaille ton mystère fille. »

Avoir su, elle lui aurait répondu au gars que Cioran était joyeux, que les opposés peuvent coexister et que le mystère n’exclut pas nécessairement la sympathie et il n’aurait probablement pas compris, mais au moins ça aurait été 1-0 pour elle.

N’empêche qu’à ce moment précis, Marie avait un point en commun avec Cioran et c’était d’avoir  « envie de se fondre dans une larme et que les rayons du soleil se mirent dans cette larme et de pleurer jusqu’au bout de la lumière. »

Comme quoi, Cioran était aussi poète.

Ou comme quoi, même les êtres les plus sombres nous éclaboussent de leur beauté parfois.

Mais quand même, toi, qui comme Marie Carmen, souvent vascilles entre l’ombre et la lumière, jamais tu ne pourrais affirmer « qu’espérer, c’est démentir l’avenir », que « respirer c’est consentir » ou encore que « la seule fonction de la mémoire? m’aider à regretter »,

« Être ou ne pas être? Ni l’un ni l’autre »…

« Ce gai luron de Cioran » que tu as dit au cœur scratché de Marie pour la faire sourire.

Et ce qui est beau (et que Cioran n’aurait pas pu soupçonné), c’est qu’elle a ri. Beaucoup. Pis que ça a illuminé sa belle face ternie par les tourments de novembre.

Comme quoi la douceur d’un p’tit break accordé à ton cœur arrive pas toujours par là où tu pensais.

Et tu t’es dis que malgré tout, même si toi aussi souvent comme Hélène Dorion tu t’interroges à savoir « si nous aurons le temps d’arrêter d’être effrayés par nos tendresses et nos chutes communes », tu préfères t’en remettre à Serge avec qui hier, en partageant des souvenirs d’un voyage à Paris, t’a dit :

« c’est vivifiant hein la beauté du monde? »

Oui, c’est vivifiant la beauté du monde.

Même pour un cœur scratché.

Même un matin de novembre.

Quoi qu’en pense ce gai luron de Cioran.

Et tu as rappelé à Marie qu’il y aura des jours meilleurs et des gens qui réparent.

Et de ne pas s’en faire demain matin quand elle se réveillera, que la peine, c’est comme le rhume, les symptômes sont toujours plus forts le matin et le soir.

Qu’il faut viser midi. Toujours viser midi.

Chroniques d’un coeur vintage est présenté à la Petite Licorne jusqu’au 22 septembre.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Ma vie avec l’autisme

C'est comme être un immigrant qui vient d'arriver... sur la planète.

Dans le même esprit