Logo
Publicité

Yves Sauvageau, artiste de la démesure, génie tourmenté et homme de théâtre avant-gardiste, a mis fin à ses jour à 24 ans dans les années 70, en pleine Crise d’Octobre. Le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui lui rend hommage en nous propulsant dans un dialogue entre l’auteur à la veille de se donner la mort et l’auteur à l’âge qu’il aurait aujourd’hui. Chez URBANIA, on s’est demandé ce qu’on dirait à notre nous du passé pour se donner une tape dans le dos. Véronique Grenier, elle, s’est écrit cette lettre.

***

Salut, fille.

Je te dis fille, là, mais je sais que ça t’énerverait. Je sais que tu te sentirais diminuée, infantilisée. Tu verrais pas qu’il y a, en fait, ben de l’amour là-dedans. C’est une manière de nommer du proche, de te faire savoir que je me permets ça, une familiarité entre nous. Toi, tu verrais juste le possible moins. Tu ressentirais la certitude du moins. T’étais de même. Toujours moins. C’est ce que tu te tournais en boucle, dans la tête: “Je est du moins”. Mais personne ne le savait vraiment. Parce que t’étais don’ bonne. Dans toute sauf attacher tes lacets, sauf faire du vélo, sauf tourner sur toi-même. Sauf t’aimer. Scorer à l’école, gagner des bourses, être une libraire adéquate, une blonde adéquate, une amie adéquate, une belle-fille adéquate. T’étais l’adéquat en personne. À 24 ans. Tu l’étais avant ça, depuis aussi loin que tu te souviennes. Enfant bibelot. Enfant polie. Enfant sage. Tu aimais bien faire les choses, bien dire les choses. Ça faisait de toi une personne bien, je présume je me rappelle je me dis qu’on se disait ça. T’aimais même pas les plis sur les tissus.

Publicité

Avec ta vingtaine encore pas à moitié faite, t’es dans l’élan de la vie, tu reviens d’Espagne, t’as tout devant toi. Ce qui te résistera, tu le sais que tu pourrais donner un coup de pied dedans. C’est ça que tu penses. Parce que t’as déjà si souvent eu à varger partout. Parce que tu t’es relevée si souvent. Toi pis la résilience, vous vous tenez serrées par le petit doigt on t’a dit à quelques reprises. Mais là, si tu penses que tu vas y arriver, c’est un peu beaucoup parce que tu ne le sais pas. La vie devant toi. C’parce qu’à chaque jour qui revient, qui se lève, qui se couche, l’affaire avec pas de fond que tu es, le trou dans lequel tu tombes en-dedans, tu arrives encore à faire avec.

Tu vas te marier. Avoir des p’tits. Une job que tu vas adorer. Mais ce sera difficile parce que tu ne sauras jamais quand tu vas travailler. Tu vas vouloir mourir. Tu vas passer proche de mourir. Je sais que ça ne te surprend pas parce que c’pas comme si on n’avait pas joué avec l’idée et le réel de l’idée, souvent, avant. Ç’a toujours été là notre plus grand réconfort, notre refuge premier. Le lieu où ça vide. Pendant deux ans, cette joke : “Knock. Knock.”, “Qui est là?”, “Dépression et anxiété”. Tu vas t’affamer pour disparaître à coup de bouchées non avalées. Tu vas te séparer. Tu vas connaître la solitude. Les coins que tu ne peux même pas tourner rond à la fin du mois. Ton cœur va se déchirer, aussi. Se recoudre. Se fendre, encore. Se recoudre pour de bon, vas-tu espérer. Tu vas aimer fort. Tu vas aimer vrai.

Publicité

Maintenant que tu sais tout cela, y’a peut-être des choses que tu voudrais faire autrement. D’autres choix. Pour t’éviter le laid. Pour avoir un chemin de vie bordé de fleurs et de ton corps droit debout et de bonheur certain. Mais j’aimerais mieux que tu ne fasses pas ça. J’aimerais mieux que tu laisses les choses telles qu’elles vont être. Même si tu vas avaler de la garnotte, aller au bout de toi, désespérer, haïr toute, avoir fml de tattooé sur le fond d’être.

Parce que. Au fil de tout ça Tu vas te gosser un plancher en-dedans. Le trou y va se remplir. Tu vas finir par savoir te tenir droite même quand le vent souffle fort, même quand les vagues te poussent de tous les côtés. Tu vas te détester moins. Tu vas peut-être même finir par t’aimer, je pense. Tu vas avoir des amiEs, aussi. Des poutres, tu vas nommer ça. Des gens qui vont penser à toi quand tu ne seras pas capable de le faire toi-même, des gens avec qui tu vas rire, avec qui tu vas pleurer, des gens qui vont te prendre dans leurs bras. Tu vas apprendre à être reçue. À être tenue. Tu vas te faire un cocon avec tes p’tits. Ce ne sera pas toujours facile, mais je te le dis, jouer, être ridicule, ça va te faire du bien. Tu vas un jour surtout cesser d’être adéquate. Fuck l’adéquat. Tu seras un bordel, tu ne feras pas juste ce qu’il faut, mais ce que tu veux. Ce qui te meut. Tu vas apprendre à te crisser des yeux des autres. Tu vas avoir un chandail de loup, ça dit tout. Tu vas écrire. Beaucoup. Pour toi, pour des autres. Tu feras du doux avec tes mots. T’en reviendras jamais de ça.

Publicité

Souvent, tu te diras “tout va bien”. Sans ironie. Parce que tu auras appris que “tout passe”, pour de vrai. Tu auras appris que tu passes au travers de tout. Et ça, si tu fais les choses autrement, j’aurais trop peur qu’on ne finisse pas par le savoir assez fort. Et qu’on lâche tout. Trop tôt. T’aurais le droit d’apprendre à te fâcher, par exemple. À respecter tes limites, à avoir des limites. T’essaies, mais t’es pas ben bonne. Ça, si on l’avait su plus tôt, ça aurait aidé. Mais grâce à nous, il me reste des années, plusieurs années, tellement d’années, pour le faire. Je vais prendre ça sur moi, te laisser plonger dans le mou et le dure des choses, te fracasser, te resloquer. Te laisser devenir plus. Oublier le moins.

Ça va aller. Promis, fille.

***

Publicité
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Soyez le premier à commenter!
À consulter aussi