Monse Murno

Femmes et cannabis : plus que des « stoners » cochonnes

Les dessous du projet « SheHaze ».

Ici, une main tenant un joint devant une masse de cheveux bouclés. Là, une paume remplie de weed et des ongles joliment vernis. Partout, des femmes. Les photos sont énigmatiques, elles donnent envie d’en voir plus. Puis, il y a cette description : « Where Womxn and weed intersect. »
(« Où les personnes s’identifiant femme et le pot se rencontrent. »)

M’en fallait pas plus pour que je prenne le téléphone et que je contacte les instigatrices du mystérieux compte Instagram SheHaze: Sara Hini et Camille Chacra.

La consommatrice, au-delà des clichés

Plus d’une Québécoise sur 10 consomme du cannabis. Sur Instagram, elles se font de plus en plus visibles (on peut notamment penser à l’artiste Mélodie Perrault, qui ne se gêne pas pour montrer à ses 360 000 abonnés que le pot fait partie de son mode de vie). Un marché commence même à se développer précisément autour d’elles. Allume, par exemple, est une petite boutique en ligne vouée spécifiquement aux consommatrices, offrant des produits qui s’éloignent de l’esthétique tape-à-l’œil et adolescent auquel on est habitué.

Et Camille Chacra, la jeune fondatrice de la boutique, poursuit aujourd’hui son travail d’inclusion : « C’est un boy’s club, la culture du weed! Je veux montrer que les femmes sont là aussi… »

« C’est un boy’s club, la culture du weed! Je veux montrer que les femmes sont là aussi… »

Elle avait en tête depuis un moment de rendre hommage aux femmes quand Camille a découvert le Womanhood Project, cette plateforme cocréée par Sara Hini et Cassandra Cacheiro pour mettre en valeur la diversité des corps et des combats féminins. « J’adorais la façon dont on y montrait des femmes confiantes, dans leur propre monde. Je voulais faire la même chose avec SheHaze. » Elle a donc contacté Sara, aussi cofondatrice du Aye Mag, et l’entente fut immédiate.

Le résultat de leur union? Le compte Instagram SheHaze sur lequel on retrouvera dès le 20 avril les portraits et témoignages de huit consommatrices, telle qu’une femme qui se médicamente avec du cannabis depuis une opération au cerveau, une autre qui utilise le pot quand elle a besoin de se sentir créative ou encore une mère de deux enfants qui souhaite mettre à mort le tabou entourant son utilisation de la plante. Toutes photographiées par la talentueuse Monse Muro avec l’aide de Julie Tellier à la production.

Voici d’ailleurs deux portraits en primeur!

 

Où le pot rencontre le féminisme

Pour la directrice artistique Sara Hini, SheHaze est une prise de position politique. « On veut montrer qu’il y a une intersection entre weed et féminisme. Les femmes ont longtemps trouvé des remèdes dans la nature, elles ont souvent soulagé leurs douleurs avec du cannabis. Ça fait partie de notre culture et de nos traditions, mais ça nous a été enlevé… Je trouve que s’affirmer dans notre consommation, c’est reprendre le contrôle sur notre corps. Reprendre le pouvoir. »

Mais le rapport des femmes au weed diffère-t-il aujourd’hui vraiment de celui que les hommes entretiennent avec la substance? « Sans généraliser, je crois que oui, me répond Camille. En fait, je pense qu’il y a pour nous une certaine tendance vers le bien-être. On le prend davantage pour se détendre ou gérer l’anxiété. Ce n’est pas nécessairement pour être gelée, mais pour rehausser notre life-style. »

Pourtant, j’ai l’impression que ces manières de consommer s’inscrivent bien loin des représentations habituellement faites de l’adepte du pot, soit la stoner au ralenti OU la femme horny

 

Et qu’on me comprenne bien: il n’y a rien de mal à être l’une ou l’autre (surtout quand on lit que le cannabis peut améliorer l’orgasme…), mais c’est réducteur de se limiter à ces archétypes unidimensionnels, non?

Camille confirme : «  Il y a beaucoup de compagnies – des marques d’accessoires par exemple – qui montrent des femmes de manière très sexualisée. Souvent des filles blanches en bikini. Tu fumes du weed? Ouh, t’es un bad girl! Or, il y a toutes sortes de femmes autour du monde qui fument, il ne faut pas avoir de stéréotypes en tête. Et tu ne devrais pas avoir honte de fumer pour t’amuser, traiter une maladie ou quelle qu’autre raison. »

Sara est d’ailleurs surprise par la réaction spontanée des gens quand ils apprennent qu’elle aime le weed. « Ils trouvent que je n’ai pas le look d’une fille qui fume… Mais c’est quoi le look d’une fille qui fume? Avec SheHaze, on ne veut pas juste changer l’image, mais aussi le vocabulaire utilisé. On veut donner la parole aux femmes pour savoir comment elles se décrivent. Il y a plein de nouveaux termes qui émergent pour décrire la culture féminine du cannabis, sans le moindre côté péjoratif. Par exemple motherpuffer [utilisé par des mères qui consomment]… »

Et l’industrie?

Selon les données de La Presse canadienne, en 2017, il n’y avait que 5% de femmes dans les conseils d’administration des entreprises inscrites en bourse et liées à l’industrie du cannabis. Une enquête de Vice révélait pour sa part la même année que la quasi-totalité des compagnies canadiennes étaient détenues par des hommes blancs. Selon Camille, les choses sont toutefois appelées à changer. « Plus les femmes deviennent publiques dans leur consommation, plus il y en a dans l’industrie. »

À ce rayon, on peut souligner la grande popularité de Whoopi & Maya, l’entreprise cofondée par la comédienne Whoopi Goldberg, qui offre notamment des produits qui aideraient à soulager les crampes menstruelles. Au Canada, on peut penser à Fleurish, une compagnie de Toronto qui dit concevoir du cannabis spécifiquement pour les femmes et qui compte plusieurs employées au sein de sa direction. Or, selon Camille, si de nombreuses petites business font leur bout de chemin, le travail reste à faire dans les grandes corporations : « C’est souvent là qu’on peine davantage à accueillir les femmes ou à accepter leurs idées. Et je pense que c’est d’autant plus vrai pour les femmes de couleur. C’est un problème de privilèges, on ne leur donne pas les mêmes opportunités. »

« Plus les femmes deviennent publiques dans leur consommation, plus il y en a dans l’industrie. »

Les études lui donnent raison : très peu de femmes de couleur sont impliquées dans le marché canadien et aux États-Unis, on parle de 81% de dirigeants de compagnies blancs.

Si ce n’est pas donné à tout le monde de joindre le grand train corporatif du cannabis, est-ce au moins donné à toutes les femmes d’affirmer leur droit à la consommation? S’il y a des stigmas liés au sexe féminin, force est de rappeler qu’au Canada, les personnes noires et autochtones ont en plus été surreprésentées dans les arrestations liées à la possession de cannabis. On les comprendrait de ne pas avoir envie d’afficher ce qui leur a valu des années de discrimination…

Bref, en attendant une véritable liberté pour toutes, célébrons l’arrivée de comptes Instagram qui encouragent la diversité et la fin des tabous. Parce que la légalisation, elle aurait aussi dû venir avec une grande conversation allant bien au-delà des simples enjeux de lois.

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