FEMEN et l’islamophobie

En début de semaine, la jeune militante féministe tunisienne Amina Sbouï, tout juste sortie de prison, a annoncé publiquement qu’elle quittait le mouvement Femen, qu’elle accuse d’islamophobie. Fort bien. « Je ne veux pas que mon nom soit associé à une organisation islamophobe. » a-t-elle déclaré dans une entrevue accordée au Huffington Post. C’est une récente action menée par le groupe en son nom qui aura été « la goutte ». Des militantes ont brûlé le drapeau du Tawhid devant la mosquée de Paris, en scandant « Amina Akbar, Femen Akbar ». « Cela a touché beaucoup de musulmans et beaucoup de mes proches. Il faut respecter la religion de chacun » a déclaré Amina, expliquant sa rupture définitive avec la mouvance. Ce qu’a fait Amina est à la fois délicieusement arrogant et hautement responsable. Cela met en évidence le caractère discriminatoire et inadapté du mouvement Femen, ainsi que le malaise grandissant qui flotte tout autour. Mais de quoi retourne ce malaise, plus précisément? Essentiellement, les Femen clament qu’une femme émancipée doit pouvoir se mettre à poil si elle en a envie, puisque son corps n’est pas sale, honteux ni déshonorant. Il est sien, et elle peut en disposer à loisir. D’abord, une problématique notoire : la méthode « sextrémiste » des Femen renvoie à cette idée selon laquelle l’habillement serait le principal vecteur d’émancipation féminine, ce qui est grotesque et réducteur. Évidemment, toute femme devrait être libre de disposer de son corps comme elle l’entend. Mais poser le principe « nudité = liberté » comme pierre angulaire d’une action politique est foncièrement douteux. La proposition est mince, mais surtout inadaptée à la diversité culturelle des femmes de la communauté internationale. Rappelons le malaise éprouvé lorsque ces Femens parisiennes s’était présentées en burqa devant la tour Eiffel, pour ensuite se déshabiller jusqu’à exposer leur poitrine au grand jour. L’objectif était clair : montrer à la face du monde que les femmes, elles sont bien plus libres toutes nues! Une juxtaposition éhontée de caricatures culturelles pour « passer un message » manichéen et approximatif. De plus, en survalorisant le « droit à la nudité », les Femen établissent de facto que seule la proposition émancipatoire occidentale a le potentiel d’extirper les femmes de l’oppression. Il s’agit-là d’une preuve de mépris considérable pour l’intersectionnalité du mouvement féministe. Les Femens promeuvent en effet un féminisme uniforme et glamour, marqué par l’étrange conviction d’être « indéfectiblement moral ». Elles sont rageuses, sexy et radicalement laïques. Mais à trop vouloir être les porte-étendards de valeurs inattaquables de par leur occidentalité exemplaire, elles s’auto-discréditent. Il est en effet de plus en plus évident que la libéralisation « extrême » qu’elles promeuvent culmine en fait par un retour à la rectitude qu’elles dénoncent. À preuve, même chez elles, les Femens ne révolutionnent rien du tout, bien au contraire. En se présentant comme « objets de subversion», elles ne recourent pas à un stratagème bien différent de celui des publicitaires, lorsqu’ils conçoivent des panneaux-réclames avec des mannequins en tenue légère. Femen, c’est tout aussi bien la femme objet, mais en mode « indignée ». Même en rogne, la femme est dépersonnalisée et réduite à ses attributs sexués. Dans le cas d’une publicité, c’est pour exhaler douceur et sensualité; dans celui de Femen, fureur et mécontentement. On reste coincé dans le carcan imposé par le médium. Heureusement, les critiques de plus en plus nombreuses qu’on adresse aux Femens témoignent de l’échec de ce militantisme à taille unique, qui se fonde sur l’exceptionnalisme moral de l’Occident. Il est donc fort appréciable que la jeune Amina ait tenu à se distancier d’un mouvement écervelé qui se servait d’elle pour promouvoir un agenda islamophobe, néocolonialiste, raciste et bêtement commercial. Il s’agit à mon sens l’action la plus pertinente qu’elle ait posé jusqu’à maintenant. J’en espère encore davantage pour la suite. Je dois avouer que j’y prends un amusement certain… hihihi. *** Et moi, sur Twitter, c’est @aurelolancti !

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