Le fantôme de Noël passé

Bon, comment dire… Il est possible que je ne sois pas l’individu le plus positif en ville. Pour ceux qui n’ont pas suivi la cascade de mes folles aventures sur URBANIA jusqu’à maintenant, je me présente: Charles Beauchesne, 30 ans, grognon de service de la plupart de mes groupes d’amis. J’aime ça quand c’est nuageux, je suis de moins en moins capable de comprendre quand les adolescents parlent, j’appelle les jeunes « les jeunes ». Ma vie sentimentale est un labyrinthe de déceptions, je fais sacrer mes chats en prenant des petites voix, je me suis rasé la tête pendant dix ans pour finalement tout faire repousser et réaliser que je perds mes cheveux. Les gens dans les parcs d’attractions me font plus peur que les manèges, Stromae m’énerve parce qu’il a l’air trop équilibré, la crème glacée c’est trop froid. Politiquement je me situe à mi-chemin entre le Joker et le robot qui veut détruire les Avengers parce qu’il a calculé que la race humaine est la pire affaire pour la race humaine.

Bref, tout ça pour dire que la communauté est toujours légèrement désarçonnée quand elle en vient à apprendre à quel point j’aime Noël.

J’aime Noël. J’aime Noël comme Romulus et Rémus aiment les seins de loups.

(« Romulus et Rémus » sur Wikipédia, tout est synthétisé dans le premier paragraphe.)

J’aime Noël. Je m’abreuve de Noël, c’est ma chose préférée. J’aime l’ambiance, le décorum, la symbolique païenno-commerciale du temps des fêtes, j’organise des brunchs (thématique Hawaïenne, cette année! Il va y avoir de la chemise à palmiers comme si des vies étaient en jeu.). Mon sapin est monté le 30 novembre. Je volerais Noël, si le grincheux s’en était pas déjà occupé et que c’était pas juste un concept abstrait physiquement impossible à voler.

J’aime Noël, j’aime quand il tempête à l’extérieur sans que j’aie la moindre raison de sortir. Chocolat chaud spiké en main, je regarde les flocons se bousculer en pensant à quel point ça doit être chiant d’être jammé dans le trafic (j’ai l’impression de rajeunir). Je me download chaque année la même maudite recette de biscuits en pain d’épices. Mon petit plaisir personnel, c’est de leur retirer des membres et leur patenter une expression d’horreur dans le glaçage. Que je sois damné, j’ai même trouvé le moyen d’aimer le magasinage du temps des fêtes. Oui, oui, le boutte où l’homo sapiens moyen sombre inévitablement dans une sombre spirale de démence des fêtes. J’ai trouvé moyen d’en soutirer nul autre que ce sentiment que l’on appelle: le plaisir. Enveloppé dans mon kit manteau/foulard de Sherlock de la BBC, je me jette directement dans la gueule béante de la psychose du « most wonderful time of the year », je m’assois sur un banc de centre d’achats et je deviens spectateur du badtrip collectif, en riant intérieurement parce que je sais que dans mon cas, ça va se limiter à passer trente minutes chez Renaud-Bray à acheter des livres à tout le monde avec mon latte canne de bonbons. Ah oui! J’ai un trouble festif compulsif d’essayer un après l’autre tous les cafés spéciaux de Noël, de toutes les satanées places de café sur la surface du globe. C’est constamment le même sucre aux épices, mais je crois qu’inconsciemment c’est ce qui me rapproche le plus de faire une fellation au temps des fêtes. L’image est horrible, j’en suis désolé, mais il fallait vraiment que je vous exprime jusqu’où je suis prêt à aller. Loin… La réponse est très loin.

Une fois je me suis fait une fournée de « space pain d’épices », j’ai dû passer une bonne heure et demie, scotché devant la vitrine chez Ogilvy, à comprendre l’univers en observant une grenouille et un hérisson animatroniques placer une étoile sur un sapin à répétition aux trois secondes. J’ai même déjà poussé l’audace à passer un 24 décembre seul à la maison (volontairement!) à me vautrer dans le temps des fêtes avec mon gâteau aux fruits cheap et mon six pack de blonde d’achouffe (bière de lutin duh!) à m’endormir progressivement, sourire aux lèvres en écoutant d’un oeil Kirikou et les femmes africaines seins nus, mais c’est correct parce que c’est Kirikou. J’aime Noël, j’aime ce que les gens aiment de Noël, mais surtout ce que les gens détestent de Noël.

Les gens détestent Noël, c’est inévitable, un mois par année c’est le monde à l’envers et je me transforme en bout-en-train-garou dans un monde d’infinie perte de patience et désabusement.

– Ah moi je suis pas capable, je me fais même pas de sapin!

– Quoi??? Zéro sapin? Seigneur, ça c’est un scénario pour se faire visiter par trois fantômes pendant la nuit Scrooge!

– Meh, tout est tellement mercantile. J’ai pas envie de participer à ça. De toute façon, je sais jamais quoi acheter, tout le monde a déjà toute.

– Wowowo, deux secondes buddé! La tradition c’est de donner des cadeaux, ça stipule à nulle part qu’il faut acheter des affaires. Suffit d’un peu d’imagination, personnellement je serais comblé par un bricolage suffisamment imaginatif, j’imagine. Tu serais surpris à quel point ma face en macaronis pourrait amplement faire la job.

– Voyons, tes ben « prof de maternelle » en décembre toi! De toute façon, j’aime pas la connotation chrétienne de tout ça non plus.

– Chrétienne? Voyons, il n’y a pas plus païen que fucking Noël! Le sapin, les bas de Noël, savais-tu que tout ça nous vient en fait des Vikings? D’ailleurs, le père Noël lui-même aurait été inspiré du dieu Odin, son traîneau était tiré par un cheval à huit pattes, nommé Sleipnir, qui traversait le ciel sur une espèce d’arc-en-ciel avec…

C’est généralement le moment de la conversation où les gens choisissent de quitter lentement à reculons, en me regardant directement dans les yeux, m’abandonnant à la triste réalisation d’aimer une fête que personne n’aime parce que tout le monde est sensé l’aimer. Des fois, je me dis que tout ça n’est qu’une question de mémoire affective en fait. Tes Noëls passés viendront inévitablement influencer ta perception des Noëls présents. L’autre jour, ma copine m’a livré l’échantillon conversationnel suivant:

– J’ai tellement vu ma mère stresser à organiser tout ça chaque année, acheter des affaires parce qu’il faut acheter des affaires, voir du monde parce qu’il faut voir du monde, manger la même affaire parce qu’il faut manger la même affaire… Tout devait être parfait pour la seule et unique raison que devait être parfait. Aujourd’hui ça me stresse à sa place et j’ai envie de rien faire de tout ça parce que de toute façon, je me reconnais dans aucune de ces traditions là.

– Voyons, c’est ben déprimant… Je devrais pas être celui qui dit ça pourtant…

Mais en même temps tout ça est si diablement logique. Mon amour de Nöel me vient directement de l’enfance, c’est un souvenir heureux que j’essaie de recréer chaque année. Les joues rouges, les biscuits, les guirlandes, le père Noël… Ok, des fois le père Nöel est un peu creepy… Je peux pas m’empêcher de penser qu’il est gros parce qu’il mange des enfants et dans le fond, tout ce temps le sac de cadeaux n’était qu’un leurre pour gagner leur confiance… Mais c’est moi, je fais ça avec tout.

Des fois je me demande si ce n’est pas un des seuls moments de l’année, d’ailleurs, où je me permets de redevenir un enfant, l’enfant que j’étais avant d’être un autre adulte pourri par la tristesse du monde extérieur et des factures. Des fois je me sens un peu comme Monsieur Jack, émerveillé par la magie des fêtes parce que d’ordinaire mon quotidien en est un de sinistre dépression. En fait, on a beaucoup de choses en commun Monsieur Jack et moi (c’est tellement emo ce que je viens d’écrire là…). Tous les deux on a pris ce qu’on voulait de la fête de Noël, on l’a transformée à grand coup d’imagination un peu tordue et on en a fait un petit quelque chose d’unique qui fait du bien… À nous du moins, parce que dans le cas de Monsieur Jack ça c’est quand même fini avec des jouets qui tuent, mais vous voyez où je veux en venir.

J’assume. Noël c’est un fantôme, le fantôme d’un souvenir, le souvenir d’être un enfant et ne rien avoir à foutre de quoi que ce soit. Je peux vivre avec ça, être amoureux d’un souvenir. Je l’ai gardé en vie, je me le suis approprié, je l’ai patenté avec les années, j’en ai fait quelque chose qui me ressemble, un fantôme à mon image.

Que vois-je? Du rouge, du bleu du vert!

Que vois-je? Des flocons blancs dans l’air…

Pour lire un autre texte de Charles Beauchesne: « 10 Ciné-Cadeau weird des années 80-90, dont vous ne vous souvenez clairement pas ».

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