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Faire le point sur la détransition

Le reportage de Radio-Canada a laissé Florence Ashley sur sa faim...

Par
Florence Ashley
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La juriste et bioéthicienne spécialisée en santé trans Florence Ashley a lu le reportage d’Émilie Dubreuil sur la détransition, publié par Radio-Canada, avec attention et scepticisme. Ille avait été interviewée pour celui-ci et s’attendait à ce qu’il y ait plusieurs points à rectifier. Les voici.

Une « mode » qui n’en est pas une

En 1975, le professeur de droit Ethel Groffier écrivait ceci dans la Revue de droit de l’Université de Sherbrooke : « Des médecins ont même émis l’hypothèse que le transsexualisme serait, en quelque sorte, le résultat d’une mode et que le nombre croissant de cas serait provoqué par la publicité entourant les théories chirurgicales nouvelles. »

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Peu a changé depuis. Encore à ce jour, plusieurs attribuent la visibilité trans à la contagion sociale. 44 ans plus tard, l’article d’Émilie Dubreuil s’appuie, entre autres, sur une étude de Lisa Littman qui offre la thèse de la contagion sociale. On peut lire dans l’article: « “Ce phénomène apparaîtrait à l’adolescence avec la fréquentation assidue de sites Internet spécialisés et de pairs, à l’école, qui eux-mêmes, s’identifient comme des personnes trans” , explique Samuel Veissière, reprenant la thèse de Lisa Littman. » Selon cette étude, être trans est une tendance populaire et offre une échappatoire aux jeunes en proie à des problèmes de santé mentale ou qui ne veulent pas accepter leur homosexualité.

Une chercheuse aux travaux fortement critiqués

La controverse sur les travaux de Lisa Littman mérite plus d’attention que celle accordée dans l’article de Radio-Canada. Bien que la journaliste fasse mention de la réception mitigée de l’étude, elle n’entre pas dans les détails de la controverse. Pourtant, ça décrédibilise les propos de la chercheuse qui ne devraient plus être cités.

Il est à noter qu’être trans n’est pas particulièrement populaire. Ces personnes vivent plus d’hostilité, de harcèlement, de discrimination, et de violences que les personnes non-trans ou gaies. Alors que 34% des jeunes gais ou bisexuels rapportent de l’hostilité parentale face à leur identité, le taux passe à 64% chez les jeunes trans.

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Ce qu’on omet de dire, c’est que les lacunes de l’étude ont forcé sa republication avec des corrections et des excuses. La version révisée souligne que celle-ci n’étaye pas l’existence de contagion sociale, mais ne fait qu’émettre une hypothèse à valider. Lisa Littman a été fortement critiquée pour divers choix méthodologiques, et elle tente de donner une explication pathologique à des données qui s’expliquent plutôt par des tensions parent-enfant constatées chez les participant·e·s. En 2017, j’ai d’ailleurs co-écrit un texte critiquant la notion de « rapid-onset gender dysphoria » mis de l’avant par la chercheuse.

De plus, il est à noter qu’être trans n’est pas particulièrement populaire. Ces personnes vivent plus d’hostilité, de harcèlement, de discrimination, et de violences que les personnes non-trans ou gaies. Alors que 34% des jeunes gais ou bisexuels rapportent de l’hostilité parentale face à leur identité, le taux passe à 64% chez les jeunes trans. La thèse de l’homosexualité réprimée n’est pas plus plausible, puisque seulement 15% des personnes trans sont hétérosexuelles (par rapport à leur identité de genre). La plupart sont bisexuelles.

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L’ampleur du «phénomène» de détransition est marginale

Les personnes qui détransitionnent sont importantes, et leurs expériences doivent être prises en compte. Toutefois, comme pour toute intervention clinique, il faut contextualiser la détransition et le regret. Les soins de transition répondent à un besoin réel. Un certain taux de regret est inévitable et acceptable dans la mesure où l’intervention hormonale cause plus de bien que de mal.

Par ailleurs, les données sont souvent offertes sous forme de taux de détransition ou retransition. Par exemple, une personne qui cesse un traitement hormonal entrepris sera comptée comme ayant détransitionné ou retransitionné. Cette donnée est problématique au point de vue éthique.

Je m’explique. Certaines personnes entreprennent des traitements en sachant vouloir arrêter éventuellement lorsque leurs buts personnels seront atteints. Tous n’ont pas le même objectif de transition. D’autres cesseront le traitement pour des raisons externes comme la présence de transphobie parentale, alors que certains abandonneront le processus après avoir réalisé que cette intervention ne les sied pas, mais tout en étant reconnaissants d’avoir pu essayer. Les docteurs Jack Turban et Alex Keuroghlian ont d’ailleurs soulevé ce dernier cas de figure dans un article publié dans le Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry.

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Les données les plus récentes ont été présentées dans des conférences scientifiques, mais ne sont pas encore publiées. Une étude à la clinique nationale du Royaume-Uni a rapporté un taux de détransition de 0.99%. À la clinique de Callen-Lorde à New York, 2.3% des jeunes ont cessé les thérapies hormonales, mais aucun regret n’était présent. Pour les chirurgies génitales, le taux de regret en Suède de 1972 à 2015 se situait entre 0.3% et 0.6%.

Si ces changements de cap sont à prendre en considération, les délais de traitement le sont aussi. Selon l’étude TransPULSE réalisée en Ontario, l’accès aux soins de transition désirés permet une réduction annuelle de 62% des idées suicidaires, et 69% des tentatives de suicide. Il faut donc se demander quelles pratiques prennent le mieux en compte les besoins de la majorité de la population clinique.

Détransition versus transition: un faux dilemme

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« Si on permet la transition plus facilement, on augmente les risques de détransition. » C’est logique, non? Mais non, c’est trompeur. Pour comprendre pourquoi, il faut se pencher deux aspects cruciaux des dynamiques cliniques : notre faible capacité à déterminer qui détransitionnera, et l’incitation à l’honnêteté dans la démarche.

Walt Heyer, un conservateur américain connu pour son opposition aux soins trans, a transitionné dans les années 80. Après 8 ans, il a décidé de détransitionner. Pourtant, dans les années 80, les protocoles étaient très lourds. Il fallait se faire suivre par des psychiatres pendant des années avant de pouvoir transitionner, et toute personne qui ne correspondait pas à la vision de la « vraie personne trans » de l’époque se faisait exclure. Malgré ce suivi exhaustif, Walt Heyer a échappé au système.

Rien ne peut garantir qu’une personne ne détransitionnera pas. L’identité de genre est dynamique et évolue à son propre rythme. Ajouter des barrières à la transition retarde celle-ci, mais ne réduit pas les taux de détransition.

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Comme je l’ai récemment expliqué dans Clinical Child Psychology and Psychiatry, la certitude clinique n’est pas de ce monde. Rien ne peut garantir qu’une personne ne détransitionnera pas. L’identité de genre est dynamique et évolue à son propre rythme. Ajouter des barrières à la transition retarde celle-ci, mais ne réduit pas les taux de détransition. Les indicateurs cliniques utilisés ne font qu’exclure des personnes qui ne détransitionneraient pas.

Quand on augmente le nombre de sessions nécessaires pour accéder aux soins pour mieux évaluer si la personne est réellement trans, on ne fait qu’encourager le mensonge et le repli sur soi. Si je sais qu’on délaiera mon accès aux hormones si je parle de mes incertitudes, de mes doutes, et de mes craintes, je n’en parlerai tout simplement pas.

Le « consentement éclairé » : une approche à prioriser

Une approche plus adéquate serait celle du « consentement éclairé ». Au lieu d’évaluer à outrance si la personne remplit tous les critères, on priorise la communication d’informations pouvant aider à prendre une décision. Non seulement elle donne un accès plus rapide à la transition, mais elle crée également une atmosphère invitante pour parler de nos incertitudes, nos doutes, et nos craintes. C’est une atmosphère qui permet et même encourage l’exploration honnête, tant envers les professionnels de la santé qu’envers soi-même. Cet espace sans jugement aide les gens qui détransitionnent à réaliser plus rapidement que la transition ne leur sied pas.

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Aucune approche clinique ne garantit l’absence de détransition. Néanmoins, nous avons de bonnes raisons de penser que l’approche de consentement éclairé est mieux adaptée aux besoins des personnes qui détransitionnent que les approches diagnostiques lourdes. Le bien-être des personnes trans et celui de celles qui détransitionnent ne sont pas en opposition. Les deux sont bien servies par l’approche par consentement éclairé.