Facebookeries extraconjugales

Pas une nuit sans qu’il ne m’ait couverte de baisers virtuels et souhaité de faire de doux rêves. Pas un défi pour lequel il ne m’ait pas soutenue et encouragée.

Pas une journée ne s’est déroulée sans qu’il n’ait pour moi un petit mot doux, agréable ou réconfortant. Ça va faire un an et nous franchissons cette semaine le cap des 35 000 échanges Facebook. Trois cent soixante-cinq jours, donc, à coup d’une centaine d’échanges quotidiens, que la plateforme de Zuckerberg voit se dessiner notre histoire d’amour adultère. Jugez-moi. Jugez-nous.

Les hommes mariés n’ont jamais été mon terrain de jeu. Jamais. Je n’y songeais même pas. Tout comme la NASA sait qu’elle n’enverra pas de sitôt des hommes marcher sur les planètes en-dehors de notre système solaire, les hommes en couple n’apparaissaient tout simplement pas dans mon télescope. C’était avant lui. Avant de croiser le regard de ce monsieur de 12 ans mon aîné, en relation depuis 13 ans et père d’un adorable petit garçon. Mon interlocuteur non plus n’avait jamais couraillé la galipotte. Charmeur sur les bords,  il ne s’était pour autant autorisé aucun écart.

On s’était croisé à quelques reprises, échangé deux, trois mots. Dans le cadre d’une collaboration, nous nous sommes mis à nous parler sur Facebook. Sans arrières pensées, d’abord, juste parce que c’était plus pratique pour partager des informations. J’avais besoin de lui pour un de mes projets. Il avait besoin de moi pour l’un des siens. Nous avions besoin l’un de l’autre. Pas mal plus que ce que nous pensions.

Instantanément, ça a cliqué. Dans tous les sens du terme. Dès les premiers mots échangés, j’ai ressenti un plaisir fou à chatter avec ce monsieur dont je ne connaissais presque rien mais qui embarquait sans problème dans mes jeux de mots boiteux et renchérissait avec autant d’énergie.

Nous étions tous les deux dans la même situation amoureuse: en couple depuis des années et en questionnement depuis des mois quant au bien fondé de rester dans une relation qui avait tout perdu de ses couleurs, de sa passion, de sa lumière. Nous ne savions pas, alors, que ces boutades virtuelles de moins en moins professionnelles allaient changer radicalement le cours de notre existence. Nous entrions progressivement en terrain miné, aux frontières du socialement acceptable. Nous approchions à chaque message du dérapage imminent. Nous nous en foutions presque. Ces échanges étaient trop bons, trop doux et surtout trop faciles.

Le point de départ de toute cette histoire, le pêché originel, incombe donc, dans une large mesure, au créateur malhonnête de Facebook, le jeune Mark Zuckerberg. Tu ne savais probablement pas, Mark,  en rigolant dans ta chambre universitaire de Harvard, que tu venais de mettre au point une arme de destruction massive, un outil virtuel qui allait dramatiquement changer la face de nos relations amoureuses, de notre rapport aux autres, au réel, à l’espace et au temps.

Sans Facebook, nous n’aurions jamais tissé ce lien qui nous unit aujourd’hui. Mots après mots, clics après clics, autocollants laids après autocollants laids, une relation est née. Virtuelle d’abord, elle n’en était pas moins renversante d’émotions fortes, de cœurs qui s’emballent, de libido qui se réveille. Entre confidences et rigolade, mon interlocuteur est passé du statut de connaissance à celui d’ami, puis d’amoureux virtuel dont on ne peut plus se passer.

Nous avons passé des mois sans nous voir. Chaque jour, pendant de longs échanges, nous nous retrouvions une fois le petit couché, la blonde endormie, le chum le nez dans son travail. Le site au bandeau bleu est devenu un refuge, un cocon au sein duquel incubait une passion de plus en plus intense. Facebook nous a permis, très facilement et en toute discrétion, d’assurer une présence réconfortante et nourrissante l’un pour l’autre et de quitter la médiocrité du réel. En se confiant l’un à l’autre, en s’intéressant à nos vies réciproques, en sachant que l’autre était là, à un clic de souris, des sentiments bien réels sont nés.

Bien sûr, nous avons fini par nous voir, nous toucher, nous aimer pour de vrai. Le vouvoiement, qui s’était imposé à la blague dans nos dialogues virtuels, est tout naturellement resté lors des chuchotements sous la couette. Tout comme sont restés les petits mots, les surnoms, la douceur et le ton général d’une relation bâtie à coup de 0 et de 1.

Aidée par cette relation semi-virtuelle, j’ai finalement quitté mon chum, bien forcée de me rendre à l’évidence que ces batifolantes facebookeries n’étaient pas survenues par hasard. Il a fait le choix de rester en couple. J’ai fait le choix de respecter son choix.  Je suis évidemment bien consciente qu’il y a, dans ma ville, une humaine qui, peut-être un jour, m’haïra sans vergogne. Je me console en me disant que toute cette histoire, c’est, aussi, un peu de la faute à Zuckerberg.

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