Benoit Dery

Eva Kabuya : le coeur de Saint-Henri au coeur une websérie

Amours d'occasion, une canicule qui en a long à raconter en plein mois de février !

Eva Kabuya est de celles qui observent, silencieuses. Le chemin qu’elle a emprunté pour me rejoindre au café où nous nous sommes données rendez-vous, elle l’a parcouru un millier de fois. Avec tout autant d’histoires en tête. « Je suis souvent en train de rêvasser, de créer des scènes. Je pourrais sortir du métro et dépasser mon appartement de plusieurs blocs tellement je suis dans la lune », déclare la jeune réalisatrice de 26 ans, après avoir désembué sa paire de lunettes rondes qui siéent si bien à son expression songeuse. 

Saint-Henri, le quartier montréalais qui l’a vue grandir, a toujours nourri son imagination. Elle ne pouvait que lui attribuer le premier rôle dans sa websérie, « Amours d’occasion », diffusée sur Tou.tv. En huit épisodes — chacun baptisé au nom d’une intersection henriçoise, « Amours d’occasion » raconte les histoires d’amour et d’amitié surnaturelles de ses personnages, au coeur d’un mois de juillet caniculaire.

« Tout mon travail est à la fois magique et réaliste », décrit Eva Kabuya. « C’est un genre que j’affectionne. J’aime les intrigues où il y a une part de mystère qui subsiste. À travers elle, on peut exprimer des émotions indicibles. »  

« Il y a un peu de moi dans chacun des personnages »

« Amours d’occasion » est une série à regarder comme on lirait un recueil de nouvelles. Sa référence au chef d’oeuvre de Gabrielle Roy, « Bonheur d’occasion », le démontre : Eva est particulièrement attachée à la littérature. « C’est, selon moi, la plus grande forme d’art qui existe. Avant même le cinéma », dit-elle. La réalisatrice étaye : « Avec la littérature, il n’y a que les mots, le reste est pure imagination. Il y a tout de même un lien étroit avec le cinéma, puisque les productions ne se font pas sans une phase d’écriture. » C’est justement pendant cette étape qu’Eva Kabuya a pris le plus de plaisir. 

« Il y a un peu de moi dans chacun des personnages de la série, mais ça reste très fictif », assure-t-elle. « Je dirais que Drew est celui dans lequel j’ai mis le plus d’éléments personnels. Mais je les garde pour moi. » 

Crédit : Amours d’occasion / Radio-Canada

Du reste, Eva ne se prive pas de nous livrer une anecdote sur Louise, un personnage étrangement omniscient qui, depuis son balcon, semble être au fait de tout ce qui se passe dans la vie des protagonistes. « Alors que j’écrivais la scène dans laquelle Louise interpelle Djamina en lui faisant remarquer qu’elle a pris du poids et qu’elle la préfère ainsi, ma mère m’interrompt. Elle me parle d’une de mes amies qu’elle a hélée devant le restaurant dont elle était propriétaire, en lui disant “Tu passais comme ça, sans me saluer!” », imite-t-elle. « Elle m’a raconté une scène très similaire à celle que j’étais en train d’écrire. Inconsciemment, Louise c’est ma mère! Sans faire de généralités, je pense qu’elle représente un côté maternel que beaucoup de personnes noires peuvent identifier. »

Crédit : Amours d’occasion / Radio-Canada

Pallier au manque de représentation des personnes non blanches à la télévision et au cinéma a beaucoup motivé sa vocation. En pleine adolescence, la jeune Québécoise originaire du Congo —où sévissent guerres et esclavage moderne — prend conscience des injustices et de la déshumanisation que subissent les personnes noires à travers le monde. « Quand je suis tombée en amour pour le cinéma, j’ai réalisé que l’expérience humaine était universelle. J’ai voulu présenter des personnages qui, peu importe leur couleur de peau, sont traversés par des émotions que tout un chacun pourrait identifier. Pour leur rendre un peu de l’humanité dont on les prive. » 

« C’est l’héritage populaire de Saint-Henri qui rend ce quartier attractif »

Il lui était de toute façon impensable de représenter Saint-Henri en éludant sa réalité. Au fil des épisodes, le contexte d’embourgeoisement donne un rythme particulier aux différentes intrigues, notamment avec la hausse des loyers et l’arrivée de nouveaux habitants. 

« Quand ma famille a emménagé à Saint-Henri et que je disais y habiter, les gens avaient une tout autre réaction. Aujourd’hui, beaucoup veulent y habiter. C’est un autre quartier… », témoigne Eva. « Tous les commerces que l’on voit ici n’y étaient pas…», me dit-elle en regardant la rue Notre-Dame Ouest par la fenêtre à côté de laquelle nous sommes attablées. « Ce café où nous discutons non plus d’ailleurs. »

« Quand ma famille a emménagé à Saint-Henri et que je disais y habiter, les gens avaient une tout autre réaction. Aujourd’hui, beaucoup veulent y habiter. C’est un autre quartier… »

Elle conclut : « Représenter le quartier dans son ensemble était une façon de rendre hommage aux gens qui le font vivre depuis des années et se retrouvent repoussés encore plus à l’ouest. C’est à eux que je veux parler avant tout. Je ne pouvais pas la faire cette oeuvre sans parler de sa population noire qui y réside depuis plus d’un siècle, de son héritage et du jazz. Je ne pouvais pas non plus faire cette oeuvre sans faire hommage à Bonheur d’occasion. C’est cet héritage qui rend aujourd’hui ce quartier si attractif. » 

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