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Ces jours-ci, je suis sur plusieurs dossiers, entre le lancement de mon podcast, le tournage d’une série documentaire et mes long awaited vacances. Je suis extrêmement éparpillée et j’ai l’impression d’être engagée dans une course contre la montre.
À travers le chaos, une seule constante : les publications au sujet de la série Euphoria qui inondent mon fil d’actualité depuis le lancement de son ultime saison en avril dernier.
Pour vrai, chaque fois que j’ouvre TikTok ou Instagram, je tombe sur une avalanche de contenus liés à Euphoria, entre vidéos tonitruantes sur fond de vocal fry californien ou analyses assez denses somehow condensées dans des carrousels qui récoltent des milliers de mentions J’aime d’internautes répartis aux quatre coins du globe.
Des textes consacrés aux maquillages iconiques des personnages principaux…
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D’autres qui soulignent, à juste titre, que les principales vedettes de l’émission — Zendaya, Jacob Elordi, Sydney Sweeney, etc. — sont rendues plus grosses que le show qui les a lancées…
Certains qui tentent de donner un sens à la fin tragique, mais inéluctable de l’une de ses protagonistes…
Et d’autres, enfin, qui réduisent en miettes la dernière saison.
You get an analyse and you get an analyse, everyone gets an analyse !
Eille, fuck you. Personne n’est dupe, Sam, on a compris que la principale motivation derrière ton magnum opus, c’est d’offrir un maximum de matière à gooning aux creeps en pleine crise de la quarantaine qui aiment regarder rebondir des seins de jeunes vingtenaires sur leur écran de cell entre deux allers-retours dans les toilettes du bureau. Voyons, tsé, on n’est pas caves.
Là où tant d’artistes, MÊME FÉMININES, reproduisent inévitablement le regard masculin, Petra Collins développait des codes propres aux filles qui regardent d’autres filles. C’est notamment elle qui a réalisé le vidéoclip Boy Problems de Carly Rae Jepsen, une des meilleures chansons pop des années 2010 si vous voulez mon avis, et la preuve que cette femme mérite d’être connue pour autre chose que Call Me Maybe.
Sans Rookie et des femmes comme Tavi Gevinson et Petra Collins dans les années 2010, pas de Bitchologie, disons ça comme ça.
C’est ce qui rend l’histoire d’autant plus ironique et terriblement prévisible : Collins avait été approchée pour participer à la réalisation, à la direction artistique et même au casting d’Euphoria autour de 2018. Elle a finalement été larguée par Levinson, qui a quand même conservé une bonne partie des idées de la jeune femme sans lui donner le crédit. Surprise, surprise.
Vous l’aurez compris, je ne suis pas fan de l’homme. Je le trouve vraiment wack et là, je ne vous parle même pas de son autre série, The Idol, un cringefest pensé du début à la fin pour nous montrer Lily-Rose Depp (oui, la fille de) sous toutes ses coutures via un scénario plus mince qu’un string dans le rack en solde au La Senza.
Par contre, malgré toutes les critiques qu’on peut faire à Levinson, que ce soit pour ses angles morts, ses obsessions de vieux plouc et LE VOL DE PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE, je trouve qu’il a su mener les personnages et l’intrigue d’Euphoria à bon port. Oué, oué.
J’ai l’impression qu’Euphoria était peut-être la dernière série dont tout le monde parlait, au même titre que Game of Thrones tout juste avant la pandémie.
En fait, ça va bien au-delà de la simple popularité. Oui, House of the Dragon, The Last of Us, Baby Reindeer, The Pitt, sont des exemples de séries ayant bénéficié d’une immense popularité, mais il leur manque un petit quelque chose pour en faire des œuvres carrément mythiques. Des œuvres capables de transcender les algorithmes, les groupes d’âge et d’être connues par des personnes qui ne les regardent même pas.
Euphoria, c’est une série qui a généré des memes, des débats, des théories, des analyses de costumes, des think pieces et des conversations de machine à café pendant des années. La dernière saison était attendue de pied ferme.
Résultat : on regarde tous quelque chose, mais rarement la même chose et au même moment. Un constat qui provoque la panique chez les diffuseurs, ici comme ailleurs.
Or, Euphoria se consommait en feuilleton, comme dans le bon vieux temps. Pas le choix d’être rivé devant son écran le dimanche à 21 h, sinon c’était le festival des spoilers sur les réseaux dans les minutes qui suivaient la fin de l’épisode.
Bien sûr, d’autres séries récentes se consommaient exactement de la même façon. The White Lotus en est un bon exemple. Mais aucune ne semble avoir occupé notre espace culturel avec la même intensité chaotique qu’Euphoria.
Je trouvais le portrait de l’adolescence fait par Euphoria beaucoup trop caricatural, conçu pour satisfaire la vision hollywoodienne du drama du monde ordinaire.
Pour la majorité des jeunes, l’adolescence ressemble davantage à un épisode de Degrassi qu’à un épisode d’Euphoria. Pis c’est pas gênant pantoute, là.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le rappeur Drake, de son vrai nom Aubrey Graham, qui s’est fait connaître dans Degrassi, est devenu producteur exécutif d’Euphoria. On dirait que je trouve ça correct que le Canada soit venu dire « plus de Degrassi et un peu moins de Beverly Hills 90210 dans votre façon de parler des jeunes, please, sorry ».
Je pense que ça demeure important de raconter des histoires où le plus grand drame d’un.e adolescent.e c’est d’être dyslexique ou d’avoir de l’acné. Ces jeunes-là aussi ont le droit de se voir à l’écran.
Je dis tout ça, mais comprenez-moi bien, je ne suis pas meilleure que les autres : j’ai moi aussi fini par succomber à la Euphoria-mania au fil du temps… Et j’ai aimé la dernière saison.
Oui, l’intrigue partait parfois dans tous les sens. Oui, certains personnages étaient sous-utilisés (yo, justice pour Jules). Oui, plusieurs arcs narratifs semblaient inachevés. Mais c’est resté un divertissement ambitieux et souvent fascinant. Moi, j’étais bien à l’aise de hate watcher certains bouts en grande communion avec le reste de l’Internet qui a aussi une relation ambivalente avec ce show.
J’ai particulièrement apprécié l’hommage rendu à feu Angus Cloud, interprète du bien-aimé Fez, et le traitement de la crise du fentanyl, peut-être parce que j’ai moi-même une maman toxicomane. J’ai pensé aux milliers de victimes directes et indirectes de cette épidémie qui nous semble à la fois terriblement proche et étrangement lointaine, ici, au Québec.
J’ai regardé les dernières secondes d’Euphoria (après avoir été spoilée par l’Internet durant mes fameuses vacances), avec la gorge nouée, le regard vaguement mélancolique et l’impression d’avoir assisté à la fin d’une grande série, mais aussi à la fin d’une époque.
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Ça, c’est sans compter la quantité phénoménale de contenus générés par le premier épisode de la saison uniquement, construit presque entièrement autour du shock value (wow, des sacs de drogue dans l’péteux, groundbreaking). S’y ajoutait l’hypersexualisation gratuite des protagonistes féminines, qui se retrouvaient presque toutes engagées dans des trajectoires liées au travail du sexe, comme si c’était l’unique horizon narratif possible pour des Gen Z maganées et en quête de sens dans l’Amérique de Donald Trump.
En parallèle, on ne compte plus les dénonciations visant Sam Levinson, le créateur de la série. On lui reproche notamment d’exploiter ses actrices, en particulier Sydney Sweeney et ses gros nibards, pour alimenter le male gaze et satisfaire ses fantasmes de réalisateur libidineux. Ses détracteurs estiment qu’Euphoria perpétue une vieille tradition télévisuelle : celle des séries destinées aux adolescents qui mettent en scène des acteurs majeurs hypersexualisés et des intrigues à la sexualité résolument adulte, présentées comme de simples récits inoffensifs de premiers émois amoureux.
Les internautes, donc, n’ont pas manqué de souligner à quel point la vision de Sam Levinson semble limitée lorsqu’on retire les éléments qui ont véritablement fait la renommée d’Euphoria. D’abord Euphoria n’est pas une oeuvre originale, mais bien un remake d’une série israélienne qui a floppé au début des années 2010. Même l’esthétique devenue emblématique de la série, à la fois messy et léchée, crue et onirique, serait en grande partie redevable à une autre personne que Levinson soit Petra Collins.
Photographe canadienne qui s’est illustrée au début des années 2010 sur le web, Collins s’est fait connaître grâce à un univers visuel qui mariait une féminité rose bonbon ultra assumée à quelque chose de plus sale, voire carrément dérangeant. Son œuvre évoluait constamment dans cet espace inconfortable entre l’innocence et la sexualité, entre la jeune fille et la femme, sans jamais perdre de vue son véritable sujet : les femmes elles-mêmes.
Collins a aussi travaillé avec Tavi Gevinson (qu’on voit d’ailleurs dans le clip ci-dessus tout comme Barbie Ferreira, une des stars de la première saison d’Euphoria), fondatrice du magazine Rookie, une publication en ligne destinée aux adolescentes qui a marqué mes années Tumblr. Rookie n’était pas tant révolutionnaire pour son esthétique, mais pour le respect qu’il témoignait à ses lectrices. Plutôt que de considérer les adolescentes comme des consommatrices à séduire, le magazine faisait le pari de s’adresser à leur intelligence. On y parlait de mode, de culture populaire, de politique, de féminisme et d’art avec le même sérieux. À une époque où les magazines féminins semblaient coincés entre « 10 astuces pour perdre du poids avant l’été » et « 5 façons de le faire craquer », Rookie s’adressait enfin au cerveau des filles avant de s’intéresser à leur portefeuille.
Il a fait d’Euphoria un phénomène culturel mainstream et incontournable. Peut-être la dernière série fédératrice des années 2020, capable de rallier des membres des générations Z, Y et X, d’interpeller les femmes comme les hommes et de remplir le gouffre qui sépare parfois la culture straight de la culture queer en faisant plus l’unanimité pour ces deux publics qu’une série comme Heated Rivalry qui peine à marquer des points chez les hommes hétérosexuels.
Aujourd’hui, on le sait, les publics sont éparpillés et notre écoute est fragmentée, dictée par l’algorithme. Les plateformes produisent davantage de séries qu’on oublie deux semaines après leur sortie (allô, Netflix, on aimerait bien renouer avec la qualité des séries prépandémie, ça suffit le slop). Les gens consomment les épisodes à leur propre rythme. Certains attendent la fin d’une saison avant de commencer. D’autres se contentent de résumés sur TikTok. D’autres, encore, découvrent une série trois ans après sa diffusion.
C’est drôle, parce qu’à la base, je n’étais pas du tout vendue à cette série. J’en ai parlé à la radio il y a quelques années, alors vous m’excuserez de m’autociter, mais j’étais peu impressionnée par le portrait sulfureux qu’on y faisait de l’adolescence. Euphoria, c’était la digne héritière de Skins, cette série britannique mettant en scène des p’tits crisses de dévergondés dont l’adolescence consistait à consommer une quantité industrielle de drogues, coucher avec tout ce qui bouge et être en proie à une crise existentielle après avoir sniffé de la poudre dans les toilettes du lycée.
Degrassi, une série canadienne qui a l’air de rien de même, demeure à mes yeux l’une des séries les plus audacieuses jamais consacrées aux adolescents parce qu’elle s’est toujours intéressée à leurs vrais problèmes plutôt qu’à des fantasmes tout droit sortis des studios d’Hollywood. D’abord de vrais adolescents comme acteurs (et c’est pour cette raison qu’il n’y a pas de sexe montré à l’écran). Ensuite des thèmes ancrés dans la vraie de vraie vie : les troubles alimentaires. La voix qui mue. Apprendre à conduire. Les grossesses accidentelles. L’avortement. Le racisme. Le handicap. La pauvreté. Le sida et les infections transmises sexuellement. Des enjeux beaucoup moins sexy, mais infiniment plus répandus et parfois gardés tabous dans une Amérique hypocrite qui réprime le sexe autant qu’elle le vend.
En regardant les dernières secondes d’Euphoria, je me suis sentie comme la fois où j’ai tourné la dernière page de Harry Potter et les reliques de la mort, que j’avais lu en anglais, incapable d’attendre la traduction. Deux œuvres profondément imparfaites (même si JK Rowling a mieux ficelé ses affaires). Deux œuvres créées par des personnes dont les prises de position ou les comportements me déçoivent constamment. Deux œuvres qui, malgré tout, ont fini par exister au-delà de leurs auteurs.