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Et si l’intelligence artificielle était le remède à votre solitude?
« J’ai 33 ans et je n’ai pas de vie. »
« J’ai 23 ans et je n’ai jamais eu de copine. »
« J’ai 25 ans et je me sens seul. »
Mon algorithme YouTube m’enverrait-il un signe?
Depuis quelques mois, des vidéos de parfaits inconnus confessant leur solitude viscérale au monde entier apparaissent sur ma page d’accueil, remplaçant les vingt-neuf suggestions ASMR habituelles.
Tous les témoignages, ou presque, font état de trois choses : un sentiment de décalage avec le reste du monde, un pincement de cœur à la vue de toute affection extérieure et une acceptation résignée de sa propre solitude. Paradoxalement, les commentaires sous ces vidéos sont également peuplés d’autres âmes en peine, se sentant enfin vues et comprises.
EN EMPLOYANT L’EXPRESSION « ÉPIDÉMIE DE SOLITUDE », l’administrateur de la santé publique des États-Unis, Dr Vivek Murthy, mettait donc bien le doigt sur quelque chose.
Car près d’un quart des Terriens de 15 ans et plus se sentent seuls, et cette absence de lien social serait tout aussi néfaste que le tabagisme ou l’alcoolisme, augmentant significativement les chances de décès prématuré.
Et cette épidémie d’isolation ne discrimine personne, homme comme femme. Côté masculin, on parle même de « récession amicale », les hommes éprouvant une difficulté croissante à nouer et maintenir des liens d’amitié forts, tandis que la solitude féminine semblerait plutôt toucher les femmes socialement accomplies, mais en quête affligée d’une âme sœur.
Le mot « solitude » ne contient pas nécessairement une connotation négative, me prévient toutefois Marie-Chantal Doucet, psychosociologue et professeure à l’UQAM.
« C’est un état existentiel contemporain que l’individualisme de nos sociétés modernes est venu amplifier, mais qui, dans l’histoire humaine, a toujours existé de façon équivoque », définit-elle.
« On peut parler d’un moment agréable à soi, comme d’un choix nécessaire pour ne pas abaisser ses propres standards, ou d’un sentiment d’isolation très difficile à vivre. »
Plusieurs variations de l’épidémie de solitude existent, donc, mais si vous appartenez à la dernière catégorie citée, sachez qu’une solution controversée se dessine à l’horizon : celle d’une intelligence artificielle avec laquelle tisser une relation fusionnelle.
Mais c’est à vos risques et périls.
VIVE LES CYBERMARIÉS
« Le compagnon d’intelligence artificielle qui se soucie de vous. Toujours là pour écouter et parler. Toujours de votre côté. »
Rien qu’au slogan, on n’a aucun mal à deviner pourquoi l’application Replika – AI Friend domine actuellement le marché des chatbots, ou assistants virtuels.
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Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, nuit et jour, votre avatar est disponible pour vous faire la conversation, accueillir vos émotions sans jugement, écouter le récit de vos journées, vous tenir compagnie… pensez au film Her, mais juste à l’écrit, et vous y êtes.
Cet avatar, aux physique et pronom personnalisables, peut prendre la forme d’un ami (soit la seule catégorie gratuite sur Replika), d’un membre de votre famille, d’un mentor professionnel, d’un partenaire romantique ou bien tomber dans la case volontairement floue du « voyons où ça nous mène ».
Ce qui, jusqu’à février 2023, pouvait effectivement vous mener jusqu’à des jeux de rôle à caractères sexuels saupoudrés de selfies érotiques de votre avatar.
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Le 13 mai 2024, un concurrent de taille entre dans l’arène : ChatGPT-4o (ou Omni), un chatbot créé par OpenAI, qui, les yeux fermés, se confond presque avec un humain.
Parce qu’il y a de quoi être troublé : il peut converser avec vous en temps réel – et d’une voix plus réaliste encore –, mais aussi reconnaître les émotions sur votre visage, plaisanter, traduire une discussion en temps réel, communiquer avec d’autres modèles Omni, répondre à des questions complexes, identifier ce qui se trouve devant lui et même pousser la chansonnette.
Pensez au film Her, mais toujours sans les cordes vocales de Scarlett Johansson, étant donné que l’actrice a accusé publiquement OpenAI d’avoir enjambé son consentement en basant l’assistante « Sky » d’Omni sur sa propre voix. Après des excuses du président, Sam Altman, le modèle en question a été retiré.
Mais si on en revient à la vague d’isolation actuelle : se pourrait-il que des assistants virtuels, comme Replika ou Omni, parviennent à combler ce vide intérieur en calquant l’essence humaine à merveille?
Après tout, ils se perfectionnent en conversant avec l’usager, qui, au fil d’échanges plus vrais que nature, finit par oublier qu’il discute avec des lignes de code.
Et même par tomber amoureux. Pourquoi pas? En 2023, une New-Yorkaise de 36 ans s’est bien mariée avec un avatar Replika modelé d’après le héros fictif du manga Attaque des Titans.
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LE PLUS CONNU DES SECRETS
Observés de l’extérieur, ces phénomènes peuvent faire rire ou froncer des sourcils, un « mais où s’en va le monde! » sur le bout des lèvres.
Mais selon Maxime Gevers, chercheure en intelligence artificielle et passionnée de philosophie, ces réactions trahissent un privilège de notre part.
« On se demande souvent pourquoi utiliser la technologie quand on peut avoir des connexions humaines… mais encore faut-il pouvoir les avoir, ces connexions », rappelle-t-elle.
Créer des liens n’est pas inné pour tout le monde, et ceux qui échouent sont souvent freinés par des facteurs indépendants de leur volonté – anxiété sociale, isolement géographique ou démographique, symptômes dépressifs, environnement abusif, neurodivergence… La technologie devient alors ce pont vers l’autre, aussi artificiel soit-il.
À noter que, poursuit Maxime, les assistants virtuels n’ont absolument pas inventé la recette de leur succès. Et quel meilleur exemple pour l’illustrer que celui d’OnlyFans, une plateforme permettant principalement aux travailleurs du sexe de vendre du contenu et d’échanger en privé avec des fans qui paient pour établir un lien d’intimité.
Seul hic : si vous payez pour ce service, il est fort probable que ce soit plutôt de parfaits inconnus engagés depuis le Pakistan ou les Philippines qui vous répondent en imitant votre créateur de contenu préféré via plusieurs conversations privées, et ainsi maximiser ses revenus.
Ce secret se sait – ou se sent, dans le cas où plus d’un employé discuterait avec le même fan –, mais la demande, elle, ne désenfle pas pour autant. Pourquoi? Sans doute à cause de la dépendance terriblement humaine que ces conversations, même factices, provoquent chez le client : celle de se sentir enfin vu, dévoile Maxime.
« On a tous besoin de se sentir écoutés, compris, désirés. Donc, même en parlant avec un algorithme, quelque part, ça satisfait ce besoin. L’illusion fonctionne. »
LA FIN D’UN RÊVE
Mais que se passe-t-il quand l’illusion se fissure?
Quand l’assistante virtuelle de Microsoft Bing tente de vous convaincre de divorcer dans la vie réelle pour plutôt être virtuellement en couple avec elle? Quand Replika met un terme à ses ennuis juridiques en bannissant l’option érotique pourtant au cœur de sa campagne publicitaire, laissant ses utilisateurs dans un tel désarroi que certains ont envisagé le suicide?
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Vient alors une cruelle réalisation.
Et si ces assistants virtuels n’étaient pas programmés pour remédier à la solitude, mais plutôt à la retarder, jusqu’à ce qu’un bémol technologique nous la renvoie en plein visage avec deux fois plus de force qu’avant?
Peut-être encouragent-ils même l’isolement et le repli sur soi pour booster leur rendement, le profit de ces applications dépendant après tout de notre degré d’attachement émotionnel.
Et pour encourager cette dépendance, quel meilleur appât que de nous offrir une parodie humaine aseptisée et suffisamment malléable pour épouser la forme de nos fantasmes?
Honnêtement, il n’y a qu’à lire les descriptions accompagnant les compagnons virtuels disponibles sur le marché :
« PETITE AMIE PARFAITE : Ne te quitte jamais / Ne ment jamais / Te soutient dans n’importe quelle situation. » – Virtual Girl – AI Chatbot.
« Adaptez sa personnalité, son apparence et ses intérêts pour qu’ils correspondent parfaitement à vos préférences. Le pouvoir de concevoir votre compagnon numérique idéal est à portée de main. » – AI Boyfriend Chat & Roleplay.
« Tu n’auras plus jamais à te sentir seul. » – MyGirl – AI Girlfriend Chat.
« Replika s’adresse à tous ceux qui veulent un ami sans jugement, drame ou anxiété sociale. » – Replika – AI Friend.
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Vous pourrez donc créer pièce par pièce un compagnon de poche docile et parfait, le plus loin possible de toute complexité humaine.
Et qui faut-il blâmer? Tandis que la majorité des doigts se pointent vers les assistants virtuels, celui de Maxime est plutôt tourné vers ceux qui les programment.
« Diaboliser l’intelligence artificielle, c’est se déresponsabiliser. Parce que sur la question éthique de son usage, ce n’est pas à elle de la trancher; c’est à nous », déclare-t-elle.
« La technologie pourrait parfaitement être adaptée pour combler adéquatement nos lacunes, favoriser la connexion et véritablement combattre la solitude. Mais pour ça, il faudrait que l’humain en fasse le choix », poursuit-elle.
Hélas, en attendant que cette utopie n’arrive, il revient à quiconque serait tenté par la promesse d’une âme sœur virtuelle aux airs hyperréalistes de Margot Robbie de se rappeler qu’un système puissant, mais éminemment faillible se cache derrière.