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Et si l’homme descendait du char?

Entrevue avec l'anthropologue Serge Bouchard.

Par
Frédéric Gauthier
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Cette entrevue est tirée du tout premier numéro du magazine URBANIA, publié en 2003 et dont le thème était « Locomotion ».

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Marie-France Bazzo dit de Serge Bouchard, dans la préface de son dernier livre L’homme descend de l’ourse, qu’il est un camion Mack qui a beaucoup roulé; un vieux modèle aux formes arrondies, bien entretenu, aux chromes astiqués. Depuis le temps qu’il roule, la mécanique est bien rodée. Et il en est des voix comme des moteurs; certaines rassurent. Celle de Serge Bouchard, profonde et basse, fleure bon le diesel.

Que peut donc dire un anthropologue sur l’automobile? Est-ce que ce moyen de transport n’aurait pas un peu d’humain en lui? Serge Bouchard a bien voulu répondre aux questions d’URBANIA.

Monsieur Bouchard, que faut-il penser du phénomène de société qu’est l’automobile ?

L’automobile, ça fait tellement partie de nos vies qu’elle nous apparaît comme une évidence. C’est un siècle, l’automobile. Cent ans dans l’histoire de l’humanité et ça nous apparaît tout à fait simple, ça nous apparaît normal et on vit avec ça.

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Si on revient au début, l’automobile, ça change tout. Ça a changé l’ensemble de la société à cause d’un principe : la mobilité. La différence entre aller à pied à Québec ou aller à pied à Sherbrooke de Montréal est considérable, mais on n’y pense pas, on n’y pense plus. On fait comme si c’était une donnée de la nature.

La question de la mobilité, ou pouvoir se déplacer autrement que sur ses deux jambes, c’est une question qui a hanté l’humanité depuis ses tous débuts.

Au commencement, ça a été les chevaux, ensuite vinrent les charrettes et finalement arriva l’automobile.

Mais cette dernière est venue bouleverser toutes les données. Bien sûr qu’elle va changer la société, mais ce n’est pas que cela; premièrement, c’est la mobilité dans son aspect fonctionnel qu’elle transforme, le moyen de se rendre facilement et rapidement d’un point à l’autre. Le second aspect que l’automobile a changé, c’est qu’elle a créé un nouveau monde, un nouveau rapport à l’objet. L’automobile reproduit en fait les individus qui les conduisent. C’est à chacun sa voiture ou à chaque famille sa voiture : c’est le concept que Henry Ford avait dans la tête lorsqu’il a commencé la production d’autos à la chaîne. Il visait une voiture par famille. On peut extrapoler et en arriver à une voiture par individu.

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Alors oui, ça a changé la société en ce sens : l’avènement et l’importance de la notion d’individu, c’est l’avènement de la liberté individuelle. Qui dit mobilité, dit liberté. Et le XXe siècle aura été le siècle de la personne.

Donc, l’automobile a joué dans l’évolution technologique et dans l’évolution sociale et elle correspond à la consécration de la personne, donc des droits de la personne, et de l’existence de la personne et de ses libertés. C’est un objet de liberté individuelle et c’est pour ça que les gens qui ne jurent que par le transport en commun et qui font de la publicité dans des villes comme Montréal ou Toronto (ne prenez pas votre auto parce que c’est mieux de prendre l’autobus ou le métro, ou de co-voiturer!) n’ont peu ou pas de chance de rejoindre le public qu’ils essaient d’atteindre.

Ces pubs-là sont très faibles sociologiquement et anthropologiquement parce qu’elles ne tiennent compte que de la donnée « utilitaire » de la voiture…

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Mais la vraie raison pourquoi quelqu’un a une auto et qu’il décide d’aller vivre en banlieue où se trouver dans son auto, ce n’est pas une raison d’utilité, mais bien une question de plaisir, de solitude. C’est souvent le seul moment où l’être humain contemporain va se retrouver seul avec lui-même et avec sa musique, avec sa méditation, avec son auto. C’est une bulle! En ce sens, l’heure qu’il va prendre dans les bouchons de circulation va lui paraître longue au début, il va peut-être sacrer. Mais il va s’habituer à cette routine et il va finalement en avoir besoin de ces moments à l’aller et au retour de son travail. Bref, l’automobile c’est un truc terriblement vicieux.

Pourrait-on dire de l’automobile qu’elle est l’invention la plus importante du XXe siècle ?

Parmi les plus importantes. L’avion aussi a été très spectaculaire et très utile, l’électricité aussi, mais sur le plan de l’impact social, l’auto a eu son rôle à jouer. Elle fait partie des ligues majeures des inventions de ce siècle.

Quels sont les aspects négatifs de l’auto ?

Toute réalité est positive et négative. Même l’avènement de la liberté individuelle a eu ses revers… L’automobile a apporté comme cotés négatifs l’atomisation des personnes, l’égoïsme, l’égocentrisme et la destruction de la famille, même, la destruction des réseaux d’amis, de la collectivité au sens de la communauté. Cela correspond à l’isolement et à la solitude.

La pollution, on n’en parle même pas, c’est le côté terrible de ce type de technologie-là.

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L’automobile a très peu évolué depuis ses tout débuts; c’est une invention que l’on fait une fois et reste par la suite. Elle a été inventée au début du siècle et le reste, ce sont les modèles qui changent, qui évoluent, avec juste quelques ajustements, mais le même principe demeure. Et ça carbure. Et ça pollue.

Et là, on en arrive au grand problème de l’humanité : plus elle est riche, plus les individus vont se libérer, donc plus les individus vont avoir des autos, et plus ça va polluer. À une percée, on a créé un problème. Chaque grande percée technologique crée un problème, et l’automobile a le sien. C’est comme si l’automobile telle qu’on la connaît n’avait pas d’issue. Il n’y a pas de logique là-dedans. Parce que lorsque l’on parle du plaisir d’être dans l’auto et d’avoir une auto, ce ne sont pas des plaisirs logiques ça. Aller vite en auto, c’est une passion humaine. Ceux qui aiment la Formule 1 et qui font de la vitesse sur l’autoroute satisfont un besoin. On est comme ça les êtres humains…

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Est-ce que l’automobile a modifié le paysage urbain ?

Oh oui. La voiture va provoquer l’étalement urbain, la possibilité de créer des banlieues. Il y a tout l’univers routier et autoroutier, et la pénétration dans les grandes villes. Les périphériques, ça vous donne tout un paysage de ville.

On a aussi accordé une plus grande importance à la voie publique : on n’a qu’à regarder la largeur des boulevards… La voiture a, à toute fin pratique, donné le paysage urbain tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Pourrait-on dire que l’automobile a défiguré les villes ?

Oui. C’est-à-dire que l’on a donné plus d’importance à la voie publique et aux rues, qu’au bâti humain. Priorité à la route et à la voiture. Il y a eu une époque, la grande époque des années cinquante et de l’après-guerre, où la voiture avait tout les droits. Ayant tous les droits, elle a démoli les villes. Et ça correspond à la fin des années cinquante au déclin de l’architecture urbaine, puis à l’apparition d’une nouvelle architecture urbaine qui est jugée en cette fin de siècle extrêmement laide et dommageable.

Il n’y a rien de plus laid que ce qui s’est construit à la fin des années cinquante.

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Comme sur la Grande Allée, à Québec, face au Parlement, ou partout dans le monde occidental, la laideur s’est installée dans l’architecture. L’automobile, avec ses routes et ses droits, a contribué à ce déclin et à la laideur du paysage urbain d’aujourd’hui.

L’automobile attire beaucoup nos préoccupations esthétiques : on veut avoir une belle voiture, on aime telle voiture. On est très concentrés et on met beaucoup d’émotion, d’affection et de réflexion esthétique sur l’automobile. Autrement dit, les voitures sont belles, les maisons le sont moins. On attache plus d’importance à avoir une belle voiture qu’une belle maison.

Est-ce que l’automobile telle qu’on la connaît est appelée à disparaître ?

À très long terme, oui, comme l’humanité est appelée à disparaître, comme toutes les technologies qui sont aussi appelées à disparaître. Tout, dans l’ensemble, est appelé à disparaître. Mais sur une échelle d’au moins cent ans ou plus. C’est une technologie stable et il y a bien des choses qui, tant qu’on ne les change pas, vont rester et qui ne changeront pas, parce que cela impliquerait des modifications à la fois économiques et sociales considérables. Mais ça va venir, c’est sûr, c’est certain.

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De toute façon, et c’est curieux, c’est une technologie qui est à peu près obsolète en terme de pollution. Mais parce que nous sommes organisés autour d’elle et parce que l’on a une relation avec l’automobile qui est plus que fonctionnelle (c’est culturel l’auto, ça fait partie de notre culture), elle est là encore pour longtemps. Ça va changer lentement et il va y avoir beaucoup de résistance. Éventuellement, la voiture va disparaître, ça me paraît évident. Ou elle va évoluer et n’aura pas les mêmes fonctions, mais là, on pense à d’autres énergies, d’autres formes, puis une autre organisation de la mobilité et des déplacements. Mais à court terme, elle a de l’avenir!

En terminant, serait-ce indiscret de savoir quelle marque de voiture vous avez ?

J’ai toujours été très Volkswagen, moi. Présentement, je suis en train d’aller me chercher une nouvelle Jetta, mais j’ai une Honda Accord qui frôle les deux cent mille kilomètres. Mais elle est bien fabriquée et elle va très bien!

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