Et si les sondages c’était de la marde ?

Les médias ont-ils raison de s'y fier autant ?

Quand je suis sorti de l’école, les temps étaient durs et j’ai dû me trouver un emploi dans un centre d’appel téléphonique qui faisait des sondages. Intéressé par la politique depuis que je suis tout jeune, les sondages m’ont toujours intéressé. Je trouvais formidable l’idée de pouvoir avoir le pouls de la population du Québec en entier.

Par contre, quand je me suis mis à travailler comme sondeur, j’ai vu l’envers de la médaille. Plutôt que de découvrir avec intérêt de quoi est composé l’esprit collectif du Québec, mes soirées étaient plutôt faites de menaces de mort par des gens fâchés qu’on les dérange pendant Unité 9, et de collègues qui s’en allaient dealer du weed dans les corridors entre deux appels.

Disons que ça m’a fait avoir une autre vision des sondages après ça.

Et en constatant à quel point les médias s’appuient sur cet outil quand vient le temps de couvrir la politique, j’en suis venu à me demander si les sondages étaient réellement si fiables que ça et surtout, s’ils ne faisaient pas plus de mal que de bien.

J’ai parlé avec Tania Gosselin, professeure au département de science politique de l’UQAM, pour en savoir davantage.

Est-ce que c’est fiable?

D’emblée, je pose à Mme Gosselin la question qui me semble la plus évidente; est-ce que c’est fiable les sondages?

En gros, ça dépend. Il faut se pencher sur la méthodologie utilisée, à savoir si l’échantillon est vraiment probabiliste. Elle me donne l’exemple d’un vox-pop qu’on ferait dans la rue. On peut avoir l’impression que c’est probabiliste parce qu’on choisit les gens au hasard, mais ce n’est pas vraiment le cas. Tous les Québécois n’ont pas une chance égale de passer en avant de l’UQAM à 2 h de l’après-midi un mardi. Désolé Guy Nantel.

Est-ce que c’est fiable les sondages? En gros, ça dépend.

Il y a aussi la question de la marge d’erreur. Avant, les gens avaient des téléphones de maison, ce qui faisait que le bottin téléphonique nous donnait une liste plus ou moins complète des Québécois. Maintenant, tout le monde a des cellulaires et ça fait qu’on peut pas trouver leurs numéros aussi facilement. Les boîtes de sondages se tournent donc beaucoup vers les sondages en ligne.

Sauf qu’encore une fois, l’échantillon devient moins représentatif. Ma mère se trompe encore quand elle veut commenter des photos sur Facebook, pis elle finit par faire des statuts du genre « WOW Karine trop belle ta puce appelle-moi ». Elle n’est pas sur le bord d’aller faire des sondages sur Internet.

Somme toute, la méthodologie des sondages devrait être fiable, mais ce n’est parfait.

Mais est-ce que les gens répondent n’importe quoi?

Il y a aussi la question à savoir si les gens ne répondent pas juste n’importe quoi quand ils répondent à un sondage. Mme Gosselin me parle de deux écoles de pensée à ce sujet. D’une part, il y a l’école anglo-saxonne, qui croit qu’en effet, les gens devraient démontrer une certaine connaissance d’un sujet quand ils sont sondés. Si on me sonde sur le Canadien de Montréal, je pourrais répondre ben des affaires, mais le seul joueur du Canadien que je connais c’est Vincent Damphousse (il est encore dans l’équipe, right?).

Mais voilà, les gens manquent beaucoup de connaissances : « C’est un peu le désespoir des gens qui se penchent sur la nature de la démocratie américaine, c’est-à-dire que les sondages révèlent une ignorance qui pourrait paraître abyssale sur les institutions politiques et sur la politique en général ».

Alors la solution, ça serait quoi? Faire passer un test de connaissance aux gens avant de leur faire répondre au sondage? C’est déjà difficile de les convaincre de répondre quand on les dérange sur l’heure du souper, imaginez si avant il faut leur faire passer un examen sur le système parlementaire canadien.

« C’est un peu le désespoir des gens qui se penchent sur la nature de la démocratie américaine, c’est-à-dire que les sondages révèlent une ignorance qui pourrait paraître abyssale sur les institutions politiques et sur la politique en général. »

Une autre école de pensée, plutôt associée au français Pierre Bourdieu, croit que l’opinion publique n’existe même pas de toute façon. Selon cette école, « les opinions ne sont pas là pour être cueillies comme une fleur. Les positions qu’on peut avoir sont préfabriquées par les structures de la société, les classes sociales, les débats politiques, la manière dont on en parle, les rapports de pouvoir, ça ne fait donc pas grand sens de considérer la connaissance politique comme une opinion individuelle. Il faudrait demander à la personne d’expliquer tout son contexte, et ça nous permettrait de connaître son opinion qui ne serait peut-être même pas la sienne, parce qu’on choisirait parmi les opinions qui sont déjà existantes et préfabriquées ».

Je vous résume ça en gros. Mettons dans la société, on a souvent le débat voiture vs transport en commun. Si on vous sonde, vous choisirez un côté, parce que c’est ainsi que la société a encadré ce débat-là. Mais peut-être que vous votre idéal, ça serait de vous promener en courant les bras sortis en faisant des bruits d’avion. Mais vous ne penserez jamais à répondre ça, parce que ce n’est pas ainsi que la société a créé le débat. Vous répondrez alors peut-être que vous préférez l’autobus, mais ce n’est pas vraiment VOTRE opinion.

Est-ce que les sondages font changer d’avis les électeurs?

Normalement, les sondages sont censés représenter l’opinion de la population. Mais souvent, on reproche aux sondages de produire l’inverse. Est-ce que les sondages font changer d’idée le monde?

Par exemple, si les gens se mettaient à voter pour le candidat en avance parce qu’ils n’aiment pas ça perdre? Ou si à l’inverse, les gens se mettaient à voter pour leur deuxième choix, parce qu’ils ne veulent pas voir le meneur gagner?

« Souvent on accuse un sondage (ou ça peut être un autre événement comme un passage à un talk-show ou un débat) de causer un effet. Mais en fait, les données montrent souvent que s’il y a un effet, ça s’inscrit parfois dans une tendance qui est déjà commencée, c’est donc bien difficile d’isoler l’impact d’un sondage ou d’un événement de campagne particulier.»

Mme Gosselin n’est pas convaincue : « Souvent on accuse un sondage (ou ça peut être un autre événement comme un passage à un talk-show ou un débat) de causer un effet. Mais en fait, les données montrent souvent que s’il y a un effet, ça s’inscrit parfois dans une tendance qui est déjà commencée, c’est donc bien difficile d’isoler l’impact d’un sondage ou d’un événement de campagne particulier […] et quand on en trouve un, c’est souvent pas un effet qui dure longtemps, c’est très temporaire. Est-ce que ça dure jusqu’au moment de l’élection en tant que tel, donc est-ce que ça fait vraiment une différence? Encore une fois, très difficile à dire. »

Les maudits médias

Si c’est difficile de mesurer l’effet des sondages sur la population, il y a définitivement un groupe que ça affecte beaucoup : les médias. Les médias TRIPPENT sur les sondages. La preuve, je viens de faire un texte de 1000 mots sur le sujet.

… mais des fois, les médias ne sont pas super bien équipés pour vraiment comprendre les sondages. Mme Gosselin en témoigne personnellement : « Dans une autre vie, j’ai étudié en journalisme… et je ne sais pas si à la fin de mon bac j’étais vraiment bien équipée en statistiques pour bien analyser des sondages ».

«Dans une autre vie, j’ai étudié en journalisme… et je ne sais pas si à la fin de mon bac j’étais vraiment bien équipée en statistiques pour bien analyser des sondages.»

En plus, les médias auraient tendance (à cause des sondages) à traiter les élections comme une course de chevaux. C’est un vrai terme en science politique, je vous jure. On ne s’intéresse donc plus aux idées des candidats, ou à leurs qualités, mais bien à savoir qui galope le plus vite.

Est-ce que Philippe Couillard va reprendre son avance? Est-ce que François Legault va réussir à maintenir la vitesse? Pourquoi le cheval Lisée est encore en train d’essayer de ruer sur des femmes voilées?

Et ça, ça change vraiment l’information que la population reçoit sur les candidats. Si on avait moins parlé du fait que Trump montait plus vite qu’on pensait, et un peu plus des idées d’Hillary Clinton comparé à celles de Donald Trump, est-ce que les résultats auraient été différents? Peut-être.

On devrait faire un sondage pour demander au monde ce qu’ils en pensent. Ou pas.

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