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Thélyson Orélien
Photo : Olivier Dion Montage : Alice Bernier

Et maintenant, on fait quoi?

Réflexions sans prétentions sur l'affaire Thélyson Orélien.

28 septembre 2026
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Quelle semaine éprouvante.

C’est comme si tous les enjeux de notre époque avaient été condensés dans une fenêtre de 72 h. En tant qu’espèce, je doute qu’on soit équipés pour passer à travers toutes les phases du deuil dans un aussi court laps de temps, qui plus est dans l’environnement chaotique et bruyant des réseaux sociaux. Un deuil doit parfois se vivre en privé pour préserver sa santé et sa dignité, mais en cette ère d’extimité, la pudeur est sacrifiée sur l’autel de la course aux clics, de l’analyse à chaud, du signalement de vertu. Même le deuil est propice à la slop, maintenant.

De notre gros meltdown collectif, je ne retiens pas grand-chose, sinon que la conversation est brisée. Je suis accablée par notre immaturité, notre incapacité à prendre du recul, notre refus d’accueillir la nuance. Pourtant, dans cette histoire qui oppose un homme noir à des détracteurs blancs, nous naviguons en pleine zone grise. Nous devrions avancer à tâtons et pourtant, nous fonçons tête première dans tous les pièges tendus par une époque qui carbure à la polarisation.

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Le texte qui suit est le fruit de l’ensemble des réflexions que j’ai partagées un peu partout sur les réseaux sociaux au cours des derniers jours. Tenez-vous le pour dit : je m’autocite. Voilà pour les références.

Un lynchage virtuel

Je ne sais pas comment parler adéquatement de l’affaire Thélyson Orélien. Parce que je suis humaine. Peut-être aussi parce que je suis lâche.

Je ne veux pas avoir la mort d’un homme sur la conscience, surtout depuis le décès tragique de Jason Arday, professeur afrodescendant employé par la prestigieuse Université Cambridge et empêtré dans une affaire explosive qui a ébranlé le monde académique. Pour ceux qui n’ont pas suivi, Arday, âgé de 41 ans, a été accusé d’avoir plagié une bonne partie de sa thèse de doctorat et d’avoir romancé des pans entiers de sa vie afin de faciliter son arrivée parmi une élite culturelle avide de récits larmoyants de transfuges de classe et de trauma porn. Jason Arday s’est enlevé la vie au terme d’une campagne de démonisation et d’intimidation articulée par la classe politico-médiatique de droite. Elle était convaincue d’avoir trouvé en lui la preuve irréfutable que les politiques d’EDI encouragent le laxisme et l’imposture intellectuelle en favorisant la représentation plutôt que la compétence. Comme si les femmes et les minorités ne pouvaient pas être compétentes.

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Plusieurs choses peuvent être vraies en même temps : Arday a menti et volé, c’est vrai. Mais Arday a aussi été victime d’une chasse aux sorcières malveillante s’appuyant sur une version repackagée du racisme social et scientifique qui remet en question l’intelligence et le succès académique des Noirs de même que la légitimité de leur présence dans des espaces d’abord conçus par et pour les Blancs.

On a beaucoup parlé du parcours de fabulateur d’Arday sans vraiment se demander qui bénéficiait de ses fabulations au-delà de son nombril. La vérité, c’est que Jason Arday a été instrumentalisé par la nébuleuse progressiste afin d’incarner une cause qui le dépassait largement. À lui seul, il permettait de sensibiliser le monde aux réalités des personnes noires, des personnes neurodivergentes, des personnes issues des classes économiques inférieures. Bref, c’était le poster child idéal pour parler de différentes oppressions et de la somme de ces dernières quand elles sont en intersection les unes avec les autres. On parle alors d’oppressions croisées ou d’intersectionnalité. Ce sont de vrais concepts, des concepts sérieux dont les impacts sont largement documentés. Or, la ligne est toujours très mince entre représentation et tokenisation. Et, dans les espaces où la diversité se fait rare, ce ne sont malheureusement pas les personnes minorisées qui déterminent la maison auxquelles elles appartiennent.

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De son vivant comme dans la mort, Jason Arday a été réduit à un objet. Un objet sur lequel on a pris soin de projeter toutes les chimères et les fantasmes de la gauche et de la droite, qui utilisent toutes les deux les corps racisés comme terrain de jeux dans des guerres culturelles (les anglos parlent d’identity politics) dont on ne voit plus la fin.

Jason Arday était une figure mythique pour les uns, un ennemi à abattre pour les autres.

Nous sommes de nombreuses personnalités noires à comprendre les rôles qu’on nous réserve dans ce grand théâtre qui prend souvent des allures de cirque.

Entre le monde et nous

C’est dans ce constat que naît notre solidarité, mais aussi notre déni. C’est dur pour les communautés noires de se désolidariser complètement de ses quelques individus problématiques. Nous cherchons l’humanité, les facteurs atténuants là où d’autres ne retiennent que les facteurs aggravants.

Face au déni de notre humanité, nous tombons parfois dans la surcompensation et l’aveuglement volontaire. C’est ce qui nous pousse à tolérer l’intolérable et à excuser l’impardonnable dans nos communautés.

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C’est aussi ce qui nous empêche de déboulonner certains héros, de Michael Jackson à Chris Brown en passant par OJ Simpson, Kobe Bryant et Herby Moreau.

Nos communautés sont en outre sur le qui-vive depuis la multiplication des incidents très louches impliquant des corps noirs retrouvés pendus dans différentes bourgades des États-Unis sans que la situation ne soit prise au sérieux par les autorités. Ce déni qui nous anime est aussi le moyen rassurant que nous avons trouvé pour résister à l’invisibilisation. Garder nos icônes vivantes pendant que nos corps disparaissent sans laisser de traces.

Il aura fallu le meurtre abominable de George Floyd pour que traumas sortent enfin de notre chambre d’écho. Les conversations franches sur le racisme et le privilège héritées de woke one auront eu le mérite de sensibiliser la majorité blanche à nos struggles. Or, il semble que la conversation aurait pu s’attarder davantage sur des concepts comme celui du complexe du sauveur blanc, un complexe qui part souvent de bonnes intentions, mais qui finit par étouffer les populations qu’on prétend vouloir aider à force d’élans paternalistes et complaisants servant avant tout à évacuer les sentiments de honte et de culpabilité des privilégiés. Ce complexe en est un qui confond parfois fétichisation et altruisme.

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Nos communautés comptent suffisamment de véritables talents intègres et honnêtes sans qu’on ait besoin de s’entêter à défendre quelques éléments problématiques pour se sauver la face ou prouver qu’on est un bon allié.

Je le dis avec beaucoup d’amour pour nous et des fuck yous bien sentis, destinés à ceux qui seraient tentés de récupérer mes mots pour leur faire dire autre chose.

Au cours des derniers jours, nous avons appris, grâce au travail d’internautes et de journalistes désintéressés, que Thélyson Orélien a plagié différentes personnes au cours des années 2010. Des personnes qui sont pour la plupart encore en vie, et qui sont issues des pays du Sud. Inde, Colombie, Philippines, Costa Rica, Cuba.

Un homme noir a volé des textes écrits par d’autres personnes racisées pour épater un public occidental. Ceci devrait amplement nous suffire pour discréditer l’individu.

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Il a aussi plagié un Portugais, des Français…et un Québécois. C’est ahurissant de chercher encore à lui laisser le bénéfice du doute, surtout quand on sait qu’il a fait disparaître des textes de son blog chez Médiapart en catimini quand il a commencé à être visé par les premières allégations, la semaine dernière.

Ce n’est pas le comportement de quelqu’un qui est innocent. Orélien a, en outre, copié mot pour mot la moitié d’un vieux roman français pour le soumettre comme nouvelle dans un concours littéraire organisé par Radio-Canada en 2012. Il a gagné un prix, celui du public, et, questionné par les journalistes, il a revendiqué la paternité du texte sans cligner des yeux et en insistant qu’il s’agissait d’un portrait fidèle de sa vie familiale.

Si la situation n’était pas aussi triste, elle donnerait la chair de poule.

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L’adversaire

Le gars est un fraudeur.

Et plutôt que de faire la paix avec cette vérité qui dérange, certaines personnes ont choisi de partir en guerre. Parce que Thélyson Orélien est lui aussi victime de cette chasse aux sorcières qui pousse encore trop de gens à voir les personnes noires qui réussissent comme suspicieuses.

Nous sommes dans un monde où chacun se fait sa propre vérité. J’ai longtemps cru qu’il n’y avait que la droite trumpiste et les complotistes qui avaient un rapport tordu à la vérité, allant même jusqu’à parler de faits alternatifs. Je constate que, désormais, plus personne n’y échappe.

Dans un monde où de nombreuses personnes tentent de faire barrage à l’extrême droite, les allégations de plagiat autour d’Orélien sont minimisées pour ne surtout pas céder un seul pouce à l’adversaire.

La conversation légitime sur les possibilités et les limites de l’IA est quant à elle surexploitée pour éviter que l’on ait une conversation de fond sur le plagiat. Elle est aussi utilisée pour masquer la gêne, celle d’être tombé dans le panneau. Celle d’avoir embauché, publié et encensé. Celle d’avoir voulu faire partie de la gang. La bonne gang.

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Et il y a quelque chose qui me dit que cette vague d’amour dirigée vers Thélyson Orélien est aussi le fruit du remords, car elle est peut-être celle qui aurait dû être dirigée vers Kim Thúy, elle aussi prise dans la tourmente des guerres culturelles, il y a quelques mois. C’est toujours plus facile de s’indigner des attaques contre l’un des nôtres lorsqu’elles viennent d’ailleurs, mais l’excès de zèle dont font preuve certaines personnes pour défendre un écrivain ciblé par des attaques du camp identitaire aurait pu et dû se manifester plus tôt.

The call is coming from inside the house.

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