« Et la xénophobie, au Québec ? »

Donc j’ai passé les quatre derniers mois en Colombie-Britannique, à travailler pour un OSBL francophone. J’ai rencontré un paquet de gens et eu un tas de discussions au sujet de cette bibitte étrange qu’est la confédération canadienne. Le plus souvent avec des francophones, mais aussi avec des anglophones. Dans tous les cas, avec des gens issus d’un peu partout au pays. J’ai parfois senti mes interlocuteurs se tortiller d’agacement sur leur chaise à l’abord de mon penchant résolument souverainiste, mais toujours les discussions sont demeurées empreintes d’un souci d’ouverture et de compréhension. J’ai d’ailleurs eu l’impression que le « nationalisme québécois » était perçu comme une relique, ou encore un caractère anecdotique, voire « exotique », davantage que comme une menace politique actuelle et tangible. Malheureusement ou heureusement, dépendamment d’où vous vous situez sur l’échiquier politique. Notons également que je me suis trouvée plutôt déçue par la tendance aplatissante du multiculturalisme à la sauce West Coast. Pour faire court, disons que ce modèle a l’avantage d’éviter tout espèce de clivage « eux-nous », mais il frappe un écueil en ce qui a trait à rallier les identités distinctes à un dénominateur commun et fécond. On se retrouve donc face à une juxtaposition plus ou moins stérile d’identités en silos. Un tout à l’acceptation qui relève davantage de la nonchalance que de la construction d’une culture commune. Par ailleurs, j’ai été douloureusement étonnée par la fréquence à laquelle on m’a spontanément demandé, les yeux ronds et l’air grave: « Et la xénophobie au Québec? C’est comment? » Il aurait été d’usage de blâmer la mauvaise foi des chroniqueurs qui alimentent le Québec-bashing depuis des années pour ce reflet sombre et caricatural. Il y a certainement un peu de ça. Mais en essayant de rectifier le tir, je me suis chaque fois butée à certains éléments objectifs qui ont freiné mon argumentaire. Un garçon de 12 ans expulsé d’un terrain de soccer pour avoir refusé d’ôter son turban sikh, un gouvernement et une nuée d’identitaires échaudés pour applaudir l’initiative, en brandissant un impératif de laïcité plutôt hypocrite. La résurgence étrange de cette notion de « race » québécoise. L’omniprésence de la figure duelle « Eux, Nous » dans les médias mainstream. La fétichisation d’un patrimoine culturel et religieux méconnu, qu’étrangement on répudie partout ailleurs que sur le terrain « identitaire ». Un chroniqueur d’un quotidien dit intellectuel qui qualifie, le plus sérieusement du monde, les Acadiens « d’êtres handicapés en voie d’assimilation ». Et maintenant, une idée de charte ridicule et aberrante pour s’assurer bien asseoir nos belles « valeurs québécoises ». Tout cela, en particulier le dernier élément, pourrait porter à croire que la peur de l’Autre, ou le réflexe d’exclusion systémique pour revaloriser désespérément une majorité craintive et en mal d’elle-même, est un phénomène avéré au Québec. Il y a en effet des dérapages particulièrement frustrants qui s’observent de temps en temps. Mais le problème, à mon sens, émane davantage du caractère profondément inadapté du discours politique en regard de la diversité culturelle, dans un contexte où l’affirmation identitaire québécoise est étroitement liée à un projet national qui se fragilise de plus en plus. La Charte des valeurs en est un bel exemple. Un espèce de bricolage qui vise à purger l’espace public des altérités qui se vivent bien au quotidien, mais qui dérangent l’agenda politique du Parti Québécois et sa base dure, sur laquelle il se replie toujours plus pour endiguer sa nécrose. Mais en somme, le « discours identitaire » ne colle que très peu à notre expérience du réel. Le sociologue Gérard Bouchard, dans un sous-chapître de son plus récent ouvrage, L’Interculturalisme (2012), énonce l’importance du partage de « certaines valeurs apportées par les immigrants ou issues du passé des minorités culturelles » dans la construction d’une culture commune. Selon Bouchard, la culture « se construit grâce au travail combiné de tous les héritages ». Or, ces normes ou modèles correspondent à des valeurs « largement partagées, mais non codifiées ». Elles peuvent par exemple avoir été « forgées dans l’histoire », « avoir une vocation civique » ou posséder « un potentiel universalisant»; mais ne sont pas le fruit de politiques institutionnelles ou gouvernementales. Elles se contentent d’être vécues et surtout de n’exclure personne, afin de dégager de « nouveaux horizons de sens », pour reprendre les mots de Rachida Azdouz. C’est bien là l’objectif de l’interculturalisme. La charte du PQ incite précisément au contraire. On force des codes institutionnels et politiques pour renforcer des valeurs qui sont déjà naturellement respectées, tout en balayant du revers l’enrichissement du « projet identitaire québécois » par les particularismes des minorités. Ces politiques se trouvent donc à court-circuiter la réactualisation identitaire du Québec, en bloquant l’horizon à la pluralité. Au lieu d’inciter les Québécois à se définir collectivement par la multitude et l’inclusion, ils encouragent surtout à nier la diversité. À l’aseptiser. Malheureusement pour le PQ, cette avenue risque à terme de miner irrévocablement le projet national, en creusant un gouffre inconciliable entre « Ceux-ci » et « ceux-là ». Mais le plus attristant, c’est qu’on risque d’assister à la liquidation de la beauté du particularisme québécois, sur l’autel de la « menace identitaire », de la rectitude, du « retour à nos racines » et d’autres réflexes arriérés. Le PQ se targue de vouloir protéger l’essence du « sentiment québécois », mais il l’asphyxie plutôt en décourageant tout nouveau composite identitaire; tout projet sincère de vivre ensemble et d’interculturalité. *** Et moi, sur Twitter, c’est @aurelolancti !

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