Est-ce qu’un carnivore peut se plaire dans une cabane à sucre végétalienne ?

Incursion dans le monde des cretons sans viande et des fèves au « pas de lard ».

Avec le printemps, la fonte des neiges et la fin de l’interminable hiver viennent, immanquablement, le temps des sucres et une virée à la cabane en famille ou avec des amis dans les régions acéricoles de la province. Se sucrer le bec entre deux tours de calèche est un passage obligatoire avant de pouvoir remiser ses bottes dans le fond du placard et le tout se fait sous le signe de l’abondance et des excès.

Manger à la cabane n’est pas un petit repas de semaine au bureau avec un calcul calorique et une volonté de faire attention à sa ligne. L’art gastronomique de tout faire tremper dans le sirop d’érable s’alimente à même nos traditions de la même façon que la bûche de Noël est un classique du temps des Fêtes. La cabane à sucre vient avec ses codes, son héritage, ses recettes inexplicablement savoureuses comme les oreilles de crisse et une certaine imperméabilité aux changements de mœurs qui recalibrent notre rapport à la nourriture.

Parmi ces changements, la montée des alternatives végétales est désormais incontournable et une toute nouvelle industrie s’abreuve à même ce désir de changer les paradigmes alimentaires de la population. En bref, on mange moins de viande et de produits de provenance animale qu’avant. Quand le menu traditionnel d’une cabane à sucre se résume à de la viande, du beurre, des œufs et beaucoup de sirop, la tradition risque de se perdre pour les gens qui ont adopté un nouveau mode de vie.

Ainsi, les alternatives à la cabane à sucre sont de plus en plus populaires et les collègues chez URBANIA étaient curieux de voir comment un omnivore/carnivore comme moi y trouverait son compte dans une cabane végétalienne résolument différente.

Gardez en tête que je pourrais manger des burgers et du poulet frit tous les jours si la menace d’un cœur en arrêt définitif avant 40 ans ne me planait pas au-dessus de la tête. Une toast aux cretons, ce n’est pas une tradition annuelle à la cabane chez moi, c’est une collation fort appréciée.

Pour vous offrir une perspective sur mes habitudes alimentaires, gardez en tête que je pourrais manger des burgers et du poulet frit tous les jours si la menace d’un cœur en arrêt définitif avant 40 ans ne me planait pas au-dessus de la tête. Une toast aux cretons, ce n’est pas une tradition annuelle à la cabane chez moi, c’est une collation fort appréciée. Alors, quand on me demande d’aller expérimenter l’offre végétalienne d’une cabane qui détient fièrement le secret d’une recette de cretons véganes, disons que je le prends comme un défi personnel d’y aller, même à une heure trente de route de Montréal.

C’est donc armé d’un brin de mauvaise foi que je prenais la route en direction de Mont-Tremblant afin de rendre visite à la sympathique équipe de La cabane à tuque qui nous invitait gracieusement à venir changer notre perception de ce que pouvait être la tradition du temps des sucres.

Au menu, les fameux cretons végétaliens ainsi qu’un assortiment de classiques revisités comme la tourtière au millet, les temp’oeuf aux légumes, les fèves au «pas de lard», la soupe aux pois et, bien sûr, de la tire sur la neige pour digérer le tout. Vous dire que j’y allais un peu à reculons serait un euphémisme, mais l’enthousiasme d’une amie farouchement végétarienne allait me convaincre que dans le fond, qui vivra verra.

Et j’ai vu, ô oui j’ai vu.

Repenser notre relation aux classiques

D’emblée, il faut savoir que La cabane à tuque ne se contente pas de proposer des versions végétaliennes des classiques de notre enfance. Il y a derrière la petite cabane familiale d’une quarantaine de places quelque chose comme une façon de repenser notre rapport à la nourriture, à la restauration et à l’entrepreneuriat. La nourriture a beau être au milieu de la table et de la visite, elle ne s’impose pas comme le centre de l’expérience. C’est une distinction importante à faire, surtout dans votre gestion des attentes.

Cela dit, les appréhensions tombent vite quand la chaleur de l’endroit nous frappe quelques minutes après avoir pris place à table. Je ne sais pas si c’est le fait de devoir laisser nos bottes à l’entrée ou encore l’absence de wi-fi et de réseau cellulaire, mais la modeste salle à manger impose sa volonté à ses convives et on se prête au jeu sans broncher.

Parce que oui, c’est impossible d’entrer à La cabane à tuque sans amener avec soi ses préjugés et ses expériences. Certains verront le décor rustique, voire rudimentaire, comme un frein à l’appréciation des recettes concoctées par Simon, le propriétaire particulièrement enthousiaste de l’endroit. D’autres seront peut-être étonnés de voir ce même Simon se promener pieds nus entre les services dans la salle à manger. Il y a, au premier coup d’œil, plusieurs éléments qui détonnent et nous sommes loin de la cabane de nos grands-parents avec les raquettes au mur, les vieilles chaudières de récoltes et des photos jaunies par le temps. Bien au contraire, il n’y a pas de musique traditionnelle à La cabane à tuque et les murs de chanvre sont ornés de toiles d’artisans locaux alors que les seuls accessoires évoquant le côté rustique du temps des sucres se trouvent à même les arbres sur lesquels la récolte se fait encore à la main sur l’immense lot de terre appartenant à la petite entreprise.

Cela dit, les appréhensions tombent vite quand la chaleur de l’endroit nous frappe quelques minutes après avoir pris place à table. Je ne sais pas si c’est le fait de devoir laisser nos bottes à l’entrée ou encore l’absence de wi-fi et de réseau cellulaire, mais la modeste salle à manger impose sa volonté à ses convives et on se prête au jeu sans broncher. Dans ce climat, le discours des convives passe de la crainte à la surprise et ce qui pour certains semblait être plus un accommodement pour faire plaisir à la «maudite végé de la famille» s’est vite transformé en monde de découvertes. On pourrait parler d’une communion avec nos origines même si la tradition, ici, s’éloigne dans le rétroviseur après chaque service.

On mise plutôt sur la valorisation des produits et l’histoire derrière chacun d’eux. Dans le menu sur chacune des tables, on nous raconte les recettes et on nous montre les kilomètres parcourus par chaque ingrédient. On prend la mesure de ce qui entoure notre consommation alimentaire et on se plaît à apprécier l’utilisation de la proximité afin de redéfinir nos traditions culinaires. Ainsi, la forêt boréale est une saveur, une épice, bien plus qu’un décor. Le café et le thé sont remplacés par une boisson à base de produits à proximité de la cabane et Simon peut nous expliquer avec son sourire contagieux comment lui et sa jeune fille d’à peine trois ans récoltent les petits fruits du dessert.

L’appréciation de la nourriture sera propre à chacun, mais la chaleur du lieu se rapproche d’une valeur universelle.

Qu’en est-il du carnivore que je suis?

Disons que je n’étais pas en train de repenser ma façon de manger dans la voiture sur la route du retour à Montréal. Même que j’étais en partie déçu de la nécessité de faire des imitations de produits avec de la viande pour convaincre les non-initiés des possibilités d’une alimentation végétale. Si on me présente, par exemple, des cretons en me disant qu’ils me feront oublier ceux de ma grand-mère, la barre est tout simplement trop haute. C’est comme tenter de convaincre ma fille qu’elle aura autant de plaisir à manger des carottes comme collation qu’une tablette de chocolat. Cela dit, quand on me présente un plat avec une approche directe, comme des pommes de terre assaisonnées à la forêt boréale, mes attentes s’ajustent et l’appréciation est plus immédiate. On ne tombe pas immédiatement dans le piège de la comparaison.

Les plats qui m’ont le plus intéressé, comme le kimchi fort relevé, étaient ceux qui n’avaient pas d’équivalents carnivores et qui ne ressentaient pas le besoin de faire écho au passé.

Ça serait d’ailleurs ma principale réserve par rapport à la cabane végétalienne : cette obligation de faire «comme si on mangeait de la viande». Les plats qui m’ont le plus intéressé, comme le kimchi fort relevé, étaient ceux qui n’avaient pas d’équivalents carnivores et qui ne ressentaient pas le besoin de faire écho au passé. On gagnerait, à mon avis, à complètement revoir le temps des sucres et renverser son offre tout en conservant son esprit – c’est à dire l’excès et la décadence de tout agrémenter d’une bonne grosse dose de sucre liquide.

Il est surtout là le plaisir de la cabane. Sortir avec le ventre bien rond et devoir détacher ses pantalons avant de reprendre la voiture parce qu’on a trop mangé. La viande n’a jamais été une obligation dans l’expérience, alors pourquoi s’encombrer de l’imiter à tout prix?

Les initiés seront charmés et les omnivores comme moi auront besoin d’une exposition plus grande avant d’oublier que le beurre dans une pâte à tarte, c’est quand même pas mal intéressant au goût. Par contre, la découverte est très intéressante et c’est bien de se confronter à nos habitudes, bonnes comme mauvaises, même si je me vois mal inclure le chaga dans mon alimentation régulière puisque l’urgence de boire un café bien chaud était omniprésente jusqu’à mon retour à la maison.

Je vous recommande l’expérience, ne serait-ce que pour ouvrir vos horizons. Qui plus est, que la nourriture nous parle ou non, c’est difficile de ne pas avoir un sourire sur le visage quand on passe la journée en plein air dans un lieu bucolique comme le lopin de terre de La cabane à tuque avec un bâton de tire et une petite neige fraîche sur les joues, la dernière avant les premiers rayons d’espoir du printemps.

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