Est-ce qu’on peut être handicapé à cause des autres ? Oui

On est pas tous dans le même bateau.

Je présume que vous aimez lézarder et vous laisser aller, surtout par les temps qui courent. Mais, si vous le permettez, j’aurais envie, voire besoin, de vous inviter à une petite réflexion. Question d’agrémenter votre temps en suspension sur votre chaise zéro gravité ou d’alimenter une bonne discussion durant votre prochain road trip. Le genre de question embêtante, un peu castrante, mais combien importante pour des millions de Canadiens.

Suis-je une personne handicapante malgré moi?

Pourquoi cette question en plein mois de juillet? Parce qu’il n’y a pas de bon ou de mauvais moment pour se la poser, et surtout parce qu’il faut que ça change!

Disons que les récentes complications d’accès à la nouvelle navette fluviale pour les personnes en fauteuil roulant, à Montréal, ne sont pas étrangères à ce petit dérangement de ma part dans votre quiétude estivale. D’où le titre.

J’avoue, j’ai déjà établi dans cette série de textes qu’il me pèse un peu de ne pas voir, mais en même temps je me demande si, dans l’histoire de l’humanité, ce ne serait pas le meilleur moment pour être aveugle. C’est un peu fou ce qui s’obtient maintenant qui était encore inimaginable il y a 40 ans.

J’avoue, j’ai déjà établi dans cette série de textes qu’il me pèse un peu de ne pas voir, mais en même temps je me demande si, dans l’histoire de l’humanité, ce ne serait pas le meilleur moment pour être aveugle. 

Des films avec vidéo description, des GPS qui facilitent nos déplacements, l’accès aux journaux écrits, des millions de chansons dans nos poches, l’avènement de la baladodiffusion, de plus en plus de Livres plein les oreilles. Et, à en croire la rumeur qui piaffe à plus de 300 chevaux, si je ne meurs pas trop vite, je serai peut-être même propriétaire de mon propre char avec pas de chauffeur!

Si cela s’avérait, les personnes aveugles passeraient de l’implantation d’une méthode pour lire et écrire à posséder leur voiture, en un peu plus de 200 ans!

Pas aussi draconien que ce qu’ont connu les Eskimos devenus Inuits, mais quand même assez fulgurante comme progression, et pas mal moins abusive, nous en conviendrons. Pourtant, malgré cette progression, quelque chose m’indispose réellement encore, comme citoyen.

Récemment, j’ai été invité à réfléchir, en marge de la semaine québécoise des personnes handicapées, chez nous, de la National Accessibility Week, au pays, et de la Journée Mondiale de Sensibilisation à l’Accessibilité Globale. Une journée soulignée depuis 2012, tous les 3e jeudis de mai. L’initiative a été mise de l’avant par Joe Devon. Un élan qui a pour objet: « … d’amener des gens à parler,  réfléchir et apprendre, sur l’accessibilité numérique (web, logicielle, mobile, etc.), et sur les utilisateurs en situation de handicap. La journée vise surtout les communautés du design, du développement, de l’utilisabilité, et toutes celles qui s’y rattachent, et qui construisent, façonnent, financent et influencent la technologie et ses utilisations… »

C’est qu’aujourd’hui, les protocoles et langages informatiques permettent de favoriser l’accessibilité, pour aider ceux et celles qui vivent avec des difficultés intellectuelles, neurologiques, d’audition ou visuelles.

La bonne nouvelle, c’est qu’en 2019, il n’y a plus de raison pour que je ne puisse consulter votre site web ou applications, qu’ils soient de type commercial ou personnel. Il faut simplement qu’ils soient configurés en ce sens.

Pourtant, trop souvent, des outils technologiques sont mis au point sans tenir compte des besoins de tous. La Presse dans la mise à jour récente de son application mobile, en est un bel exemple. Eux qui se targuent d’offrir un accès à l’information pour tous nous ont ignoré dans leur nouveau design pratiquement inutilisable. Et ils ne sont pas les seuls.

Plus tôt cet hiver, le Regroupement des Aveugles et Amblyopes du Montréal Métropolitain nous apprenait par son Laboratoire de promotion de l’accessibilité du web, que sur environ 1000 sites évalués, la catégorie offrant le résultat le plus favorable n’affichait qu’un maigre 33% de sites jugés « passables ». Notez l’usage du terme « passable », donc un site où je ne peux lire qu’une partie du contenu sans avoir accès au reste. Autre aberration, tenez-vous bien, il s’agit de la catégorie gouvernementale! Comment se peut-il que les sites gouvernementaux ne soient pas systématiquement accessibles? Maudite bonne question, surtout qu’un standard les y obligent depuis 2011. Pis encore, dans la catégorie commerciale, un médiocre 7% de commerçants souhaitent que j’aie accès à ses produits et services.

On ne parle pas ici de rénover un bâtiment patrimonial, mais simplement de bâtir des sites et/ou applications qui répondent aux normes d’accessibilité universelle, chose que tous les programmeurs qui se respectent devraient connaitre.

Permettez cette petite mise au point. De plus en plus, l’expression « handicap » se voit substituée par « limitation fonctionnelle ». Pourquoi?

Le handicap est très souvent causé par l’homme plutôt que par une morphologie inadéquate. Par exemple, moi qui aime me farcir une bonne série de temps à autre, je peux profiter de presque tous les contenus originaux produits par Netflix, grâce au choix corporatif d’y ajouter une vidéo description (VD).

Parce que le handicap est très souvent causé par l’homme plutôt que par une morphologie inadéquate. Par exemple, moi qui aime me farcir une bonne série de temps à autre, je peux profiter de presque tous les contenus originaux produits par Netflix, grâce au choix corporatif d’y ajouter une vidéo description (VD). Alors qu’il n’y a rien du genre, en français, via les applis d’Ici Tou.TV ou Illico. Ce ne sont pas mes yeux qui me permettent ou m’empêchent d’en profiter ici mais bien des décisions humaines.

Pour un ami, le fauteuil roulant l’aide à palier à certaines limites de son corps jusqu’à ce qu’il se bute à une marche de commerce ou une navette fluviale qui lui refuse le voyage jusqu’au Vieux-Port. Même résultante. Il est handicapé par des choix d’administrateurs obtus.

Pourquoi un individu et/ou une société accepte encore d’imposer des situations handicapantes pour une partie importante de sa collectivité?

Comment se fait-il que cela puisse être encore tolérable et toléré?

D’où la question initiale: suis-je une personne handicapante, malgré moi?

Mon commerce, mon site web, mon service, est-il vraiment disponible à tous?

Si oui: bravo!

Je sais que je parle pour plusieurs en disant que le jour ou notre société cessera de trouver des excuses pour nous empêcher d’avoir accès aux mêmes possibilités que tous, je ne verrai toujours pas les beaux couchés de soleil, mais je serai tellement moins handicapé…

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