Est-ce qu’on comprend mal le suicide ?

Rencontre avec un psychologue qui nous demande de nous donner le droit d'être malheureux.

Je suis depuis quelques années les interventions de Marc-André Dufour à la télé et sur les réseaux sociaux. Ce psychologue qui a consacré sa carrière à lutter contre le suicide intervient régulièrement dans les médias pour vulgariser avec légèreté ces sujets parfois lourds comme la dépression et le suicide. 

J’étais donc intrigué quand j’ai reçu une copie de son nouveau livre, Se donner le droit d’être malheureux.

Rencontre avec un psy qui n’a pas peur de parler de la mort ! 

 

Vous commencez le livre en disant qu’on va tous vivre des moments difficiles puis qu’on va mourir. C’est une posture étonnante pour un livre qui se veut un livre d’aide pour les gens en détresse. Était-ce une crainte de déprimer les gens encore plus en commençant le livre comme ça ?

Il y a tellement de littérature axée sur la psychologie dite « positive », qui se veut encourageante et qui veut nous inciter à voir le bon côté des choses, le sucre à la crème et tout ça ! Je trouvais ça intéressant de m’inscrire en faux par rapport à tout ça. 

Les gens qui vont moins bien, souvent, ça leur fait du bien de pouvoir parler avec une personne qui ne tombera pas dans les encouragements, dans l’énumération de leurs qualités et de leurs réalisations pour leur remonter le moral. 

Quand on va pas bien, ça fait du bien de se faire dire : « C’est vrai, ça va mal, c’est douloureux et c’est pas facile. Il y en a des épreuves et en ce moment c’est difficile ».

Je trouvais ça important de montrer en commençant que je n’étais pas là pour être un motivateur ou une sorte de coach de vie qui va essayer de vous convaincre que la vie est merveilleuse. 

J’avais plutôt le goût de dire : « Non, c’est pas vrai. La vie est souvent vraiment difficile, et on va tous mourir, mais on n’y pense pas souvent à ça. » 

On a peut-être juste une vie à vivre, et essayons de la vivre d’une manière qui nous ressemble, pour être le plus possible en respect de nous-mêmes.

Mais quand on lit le livre, on comprend le sens que ça prend. Justement, on a peut-être juste une vie à vivre, et essayons de la vivre d’une manière qui nous ressemble, pour être le plus possible en respect de nous-mêmes.

C’est quasiment existentialiste ! 

En effet, c’est philosophique !

Je voulais faire un produit qui est accessible. Les gens que je reçois dans mon bureau, c’est monsieur/madame tout-le-monde, ils n’ont pas nécessairement lu Sartre ou Schopenhauer. 

Pourtant, dans ces écrits-là, je pense qu’il y a quelque chose de vraiment inspirant par rapport à la souffrance et au sens de la vie. J’avais le goût de transmettre un peu tout ça mais dans un langage qui est accessible, dans un ton qui est léger, et avec un peu d’humour !

J’ai une question à la fois très simple et très complexe : pourquoi les gens se suicident-ils ?

La réponse officielle de l’Organisation mondiale de la santé et de l’Association québécoise de prévention du suicide c’est qu’il n’y a pas de réponse unique à ça. Ce qu’on entend toujours, c’est que c’est multifactoriel, et c’est fondamentalement vrai.

Il y a une composante qui est d’abord culturelle. On s’imagine souvent une personne seule avec ses problèmes qui prend une décision purement individuelle. C’est pas comme ça que ça fonctionne. Si on est dans une société qui considère le suicide comme une façon acceptable de faire face à ses difficultés et de s’en sortir, il y a beaucoup plus de chances qu’un être humain se suicide […].

Il y a une composante organique. On a tous un héritage génétique, une sensibilité, une manière de composer avec les émotions agréables ou douloureuses qui va influencer notre façon de vivre.

Il y a aussi l’aspect de la socialisation, l’éducation qu’on a, nos valeurs. C’est sûr que si on grandit dans un monde où la vulnérabilité c’est honteux, c’est un signe de faiblesse, où c’est quelque chose qu’il faut cacher, où il faut être forts, être bons, être capables… Ben dans une culture comme celle-là, qui ressemble, je trouve, à la culture dans laquelle on vit, c’est sûr que quand […] on sent qu’on n’est plus à la hauteur, de pas pouvoir le montrer, ça fait qu’on s’isole, qu’on se juge.

Dans le livre, je parle de la méta-émotion, une émotion qui surgit par-dessus une autre émotion. Je vis une peine d’amour, je suis triste, mais en plus s’ajoute la honte d’être triste, d’être dans une situation d’échec.

Dans le livre, je parle de la méta-émotion, une émotion qui surgit par-dessus une autre émotion. Je vis une peine d’amour, je suis triste, mais en plus s’ajoute la honte d’être triste, d’être dans une situation d’échec. C’est déjà une situation difficile, mais si en plus on se juge de vivre cette émotion-là, ben on rajoute de l’huile sur le feu.

Avec l’angle de Se donner le droit d’être malheureux, c’est sur cet aspect-là que je tente d’intervenir, pour faire, d’une façon un peu étrange, une promotion des émotions douloureuses. 

Ces émotions-là ont le droit d’exister. Si c’est drôle, on rit et quand c’est triste on pleure. Il n’y a pas de jugement à porter par rapport à ça. Et si on le fait entouré des autres, si les gens se mettent à rire avec nous tant mieux, et si les gens se mettent à pleurer avec nous de façon empathique, ben tant mieux aussi ! On favorise la cohésion sociale qui est un facteur de protection en santé mentale. 

On entend souvent le discours selon lequel le suicide c’est un geste de couardise, un manque de courage. Vous ne tenez pas ce discours, tout en disant que le suicide ne doit pas être glorifié. Comment on doit percevoir les gens qui se suicident ?

C’est sûr que si on vit dans une société qui associe la demande d’aide à la honte ou à la faiblesse, mais que d’un autre côté, on tombe dans la glorification du suicide : la personne qui va commettre son geste, soudainement, par l’aspect dramatique de son geste, devient le centre de l’attention.

On le voit dans les médias sociaux, quand une personne pose un geste dramatique, le statut va être partagé des milliers de fois. Alors que si la personne avait partagé : « Je ne vais pas très bien, j’ai décidé d’aller consulter », peut-être que ses amis auraient liké mais ça aurait arrêté là.

Les gens qui sont passés à l’acte, ils ne sont pas conscients de tout ça. Ils sont tellement submergés par la souffrance, ils sont convaincus d’être un fardeau pour les autres, que les gens vont être débarrassés, etc.

Il y a aussi quelque chose dans la manière de parler du suicide. Par exemple, dans une école secondaire, si un jeune se suicide […] avec la meilleure intention du monde, on peut faire une minute de silence à la mémoire [du jeune] et c’est tout à fait compréhensible. Mais en même temps, il peut y avoir un jeune qui est victime d’intimidation dans le fin fond des casiers, qui est tout seul, il ne l’aura pas sa minute de silence, il ne l’aura pas toute cette attention-là qui est créée par un geste qui est quand même destructeur.

La personne vulnérable peut voir ça presque comme une manière d’exister et d’en même temps illustrer à quel point elle avait mal. Et là ça devient dangereux, c’est ce qu’on appelle la contagion sociale. 

[…] l’idée, ce n’est pas de ternir la mémoire des gens qui se sont suicidés. Les gens qui sont passés à l’acte, ils ne sont pas conscients de tout ça. Ils sont tellement submergés par la souffrance, ils sont convaincus d’être un fardeau pour les autres, que les gens vont être débarrassés, etc.

Les gens en viennent à se convaincre eux-mêmes que c’est la seule avenue ?

Tout à fait ! Et c’est important : je ne veux pas banaliser la souffrance des gens qui sont passés à l’acte, mais je ne veux pas non plus banaliser la souffrance des gens qui ne passent pas à l’acte et qui vont chercher de l’aide !

Le suicide ce n’est pas une mesure de la souffrance, c’est peut-être une erreur qu’on fait ?

Exactement. La souffrance, c’est vraiment quelque chose qui est très subjectif. Si on parle avec une personne qui nous dit : « Je souffre énormément, je veux mourir parce que j’ai eu un échec en mathématiques », on n’a pas à porter de jugement par rapport à ça. On peut juste accueillir la personne dans sa détresse, lui faire voir qu’on est là, qu’on la respecte et qu’on est prêts à la voir et à l’entendre dans sa douleur. On n’a pas à lui dire : « Ben voyons, c’est juste un examen de mathématiques, y’a rien là ! »

[Je mets] l’accent sur la subjectivité de la souffrance, pour pas tomber dans le discours de « On vient à souffrir tellement qu’on ne voit plus d’autres options que le suicide. » La personne qui pense au suicide peut l’envisager comme ça, mais si on parle du suicide comme ça socialement […], je suis moins confortable. Un moment donné, c’est comme si la personne n’avait plus le choix de se suicider, alors qu’en fait il y a toujours quelque chose qu’on peut faire. 

Au Québec, il y a encore 3 hommes pour 1 femme qui se suicident. Pourquoi ? 

Un élément qui est pointé du doigt est la socialisation masculine un peu plus stéréotypée, qui veut qu’un homme, ça pleure pas, ça montre pas sa vulnérabilité, c’est toujours capable, ça fait pas mal, lève-toi et continue… 

Ce discours-là fait en sorte que quand un homme vit des difficultés, il va avoir tendance à essayer de pallier dans toute sa vie, pour pouvoir correspondre à cette image de masculinité.

C’est une image qui l’enferme, qui l’isole. À partir du moment où se montrer vulnérable vient compromettre sa masculinité, ben y’a énormément d’énergie qui est déployée pour pas que ça paraisse.

La personne va développer une foule de méthodes d’évitement de la souffrance. À court terme, ce sont des stratégies qui peuvent être utiles, mais si la souffrance perdure et que la personne reste dans ces mécanismes-là, elle finit par s’épuiser, la souffrance la rattrape, et elle est encore moins bien outillée pour y faire face parce qu’elle est complètement épuisée !

Il y a aussi la question de l’accessibilité. Il y a un aspect autour de la sociabilité. Les hommes vont se dire : « Toi, t’es un homme d’action, on réfléchira pas pendant 50 heures, on va réagir et trouver une solution ! » Si on ajoute l’élément d’impulsivité et la consommation d’alcool ou d’autres substances pour gérer et atténuer cette souffrance, ben y’a un alignement qui fait en sorte que quelqu’un qui va pas bien depuis longtemps va vivre un élément déclencheur, il va avoir accès à un moyen, et sous l’effet d’une substance et passer à l’acte…

Dans votre livre, vous dites qu’il faudrait sensibiliser au suicide les gens qui ne sont PAS en situation de détresse.

Si on ne parle pas du suicide, des conséquences, de ce que ça représente comme geste, malheureusement, si une personne vit des difficultés et que tout ce qu’elle a compris c’est que le suicide y’en a beaucoup, y’en a plein, y’en a trop… La première fois que l’idée du suicide va lui passer par la tête, je ne suis pas sûr que son premier réflexe va être de le voir immédiatement comme un signal d’alarme. 

Moi, ce que je veux, c’est que les gens qui ne pensent pas au suicide comprennent c’est que si jamais ils ne vont pas bien et que l’idée du suicide leur passe par la tête, c’est un signal lumineux qui doit s’allumer, et qu’ils aillent chercher de l’aide. 

C’est pas parce que beaucoup de gens pensent au suicide que c’est banal. Il faut prendre ça vraiment au sérieux.

La plupart des gens ne sont pas au courant de l’impact traumatique, de la multiplication du risque de suicides dans l’entourage… les gens n’ont jamais entendu parler de ça de leur vie ! 

Quand on les accueille dans leur souffrance […], une fois qu’ils se sentent apaisés, quand ils réalisent tout ça, quand ils sont informés des conséquences du geste, ils n’en reviennent pas. Ils se disent «voyons, comment j’aurais pu poser un geste pareil ?»

Quand on les accueille dans leur souffrance […], une fois qu’ils se sentent apaisés, quand ils réalisent tout ça, quand ils sont informés des conséquences du geste, ils n’en reviennent pas. Ils se disent « voyons, comment j’aurais pu poser un geste pareil ? » Ils ne se reconnaissent pas à travers ce geste-là. Mais ils n’étaient plus en contact avec eux-mêmes, c’est un geste qui ne les représente pas.

Disons que dans mon entourage j’ai quelqu’un qui ne va pas bien, que j’ai peur qu’elle passe à l’acte, comment est-ce que je dois réagir ?

Dans l’idée de se donner le droit d’être malheureux, il faut aussi donner le droit aux autres d’être malheureux. Si on est capables de devenir moins mal à l’aise avec les émotions malheureuses, il y a plus de chances qu’on soit plus confortable d’aller vers cette personne-là plutôt que de se convaincre qu’elle va être correcte et que tout va être beau. 

Soyons plus confortables avec les émotions difficiles. On sait qu’on a un collègue qui vit des moments difficiles, il vit une rupture par exemple, mais il a l’air correct, on a ri au dernier party. Mais quand même, on sait qu’il vit une épreuve : il faut être proactifs. Il faut aller au-devant, ne pas juste se fier aux « il a l’air correct ».

Il faut aller vers lui et ne pas juste dire : « Je suis disponible si y’a de quoi, gênes-toi pas. » Je sais pas si vous avez remarqué, mais quand on dit ça, on attend tout le temps le retour ! 

Les ressources en prévention du suicide, c’est évidemment pour les gens qui pensent au suicide, mais c’est aussi pour les proches qui se posent des questions, qui sont inquiets.

On montre une ouverture, et c’est déjà bien, mais on peut dire : « Tu vis quelque chose de difficile, si tu veux en parler, on peut en parler, si tu ne veux pas, on peut parler d’autre chose, mais on va-tu prendre un café ? », et on choisit un moment. 

Si on va prendre un café et qu’il nous dit : « Finalement c’est un soulagement ! » et qu’il va bien, tant mieux, vous ne pouvez pas être perdants dans cette situation-là ! C’est toujours agréable de prendre un café avec un humain en personne. 

Et si finalement il perçoit « Oh, je pensais pas que mon collègue avec cette inquiétude-là et cette sincérité-là dans notre rapport », ça sera peut-être une belle opportunité pour ouvrir un peu plus, et voir que notre ami ne va pas si bien que ça finalement.

À partir de là, c’est de poser des questions, qui ne sont pas faciles à poser, mais la personne qui pense au suicide, quand quelqu’un lui pose la question, elle se dit : « Enfin quelqu’un qui comprend ! » 

Idéalement, c’est de la mettre en lien avec les ressources. Et les ressources en prévention du suicide, c’est évidemment pour les gens qui pensent au suicide, mais c’est aussi pour les proches qui se posent des questions, qui sont inquiets. 

Il n’est jamais trop tard pour prévenir le suicide, mais il n’est jamais trop tôt non plus ! Si jamais on se rend compte qu’on s’est un peu trop inquiété pour rien, ben c’est pas plus grave que ça !

Si jamais vous ressentez le besoin de parler ou si vous vous inquiétez pour un proche, vous pouvez contacter le 1-866-APPELLE. Vous pouvez également consulter le https://commentparlerdusuicide.com

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