Est-ce que CHOM joue vraiment toujours la même maudite musique ?

Voyage au coeur du « Spirit of Rock » montréalais.

Ça a commencé par une visite chez mon barbier.

Il fait toujours jouer CHOM dans son salon parce qu’il est, comme moi, fan de musique rock/métal et il ne peut pas vraiment faire jouer Slayer dans son commerce sans s’aliéner la majorité de ses clients.

CHOM, c’est un compromis acceptable.

Je suis rentré un beau samedi matin avec un café à la main, comme à mon habitude en hiver, et c’était Enter Sandman de Metallica qui jouait.

« Coudonc, me semble que c’te toune-là joue à chaque maudite fois que j’écoute CHOM, » dis-je, d’un air circonspect. « Check ben ça, il vont jouer Smells Like Teen Spirit de Nirvana tout de suite après. »

Ron me pointe avec son peigne derrière un client hirsute et éberlué et réplique : « Non, ça va être Comfortably Numb de Pink Floyd. »

La toune suivante, c’était le grand succès d’ACDC Thunderstruck. On est tous les deux partis à rire, parce qu’on avait pensé à la nommer. Quand ça fait dix ans que tu vas chez le même barbier, tu l’appelles par son p’tit nom et tu développes une espèce de télépathie avec lui.

Bien sûr, quelques minutes plus tard, Smells Like Teen Spirit jouait. Plus tard dans l’heure, c’était Comfortably Numb.

Fait que là, on s’est mis à jaser en gang (comme on finit toujours par le faire chez Ron) et on s’est posé la question : « pourquoi CHOM joue toujours la même maudite musique? »

C’est-tu vrai que CHOM joue toujours les mêmes tounes?

Oui et non.

Voyez-vous, j’ai mené une enquête. Pendant une semaine complète (un peu plus de quarante heures), j’ai écouté CHOM et noté dans un fichier Excel chaque chanson qui jouait à quelques exceptions près:

Les artistes encore musicalement pertinents, susceptibles de jouer à n’importe quelle autre station (Foo Fighters, Red Hot Chilli Peppers, Arcade Fire, etc.)

Les pères fondateurs du rock, parce qu’ils ont mérité du temps d’antenne n’importe où (Beatles, Rolling Stones).

Les groupes jugés locaux qui ont besoin de stations comme CHOM pour rejoindre un grand public (The Damn Truth, The Barr Brothers, etc.)

Mes données indiquent que CHOM ne joue pas toujours les mêmes chansons, mais joue pas mal toujours les mêmes artistes.

Mes données indiquent que CHOM ne joue pas toujours les mêmes chansons, mais joue pas mal toujours les mêmes artistes. Si vous syntonisez la station à n’importe quelle heure du jour, à n’importe quel moment de la semaine, vous risquez fortement d’entendre : Metallica, Pearl Jam, Rush (bien sûr!), The Tragically Hip, AC/DC, Led Zeppelin, Green Day, Neil Young, Heart ou Moist. Tous ces artistes ont joué entre une et deux fois par jour pendant la semaine.

Nirvana, Tom Petty, Bryan Adams, U2, Guns N’ Roses et Queen arrivent à une journée près de faire partie de ce groupe sélect.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, seulement six chansons ont joué deux fois pendant mes quarante heures d’écoute : Turn The Page et Unforgiven de Metallica, Jeremy de Pearl Jam, Rock N’ Roll de Led Zeppelin, Straight On de Heart (wtf?) et Hey Hey My My de Neil Young.

Fait d’armes à souligner : zéro Nickelback, zéro Simple Plan et une seule chanson de Creed pendant la semaine. Props, CHOM. Props. Vous avez peut-être des problèmes de volume, mais au moins vous savez c’est quoi du rock.

Est-ce une pratique anormale?

Oui et non.

Malgré qu’elle ne se décrive pas comme une station classic rock, CHOM ne joue que très peu de nouveautés. Pour une station plus conventionnelle, ce sont les artistes top 40 et leur nouveau matériel qui prennent toute la place, ce ne sera pas rare d’entendre la nouvelle toune d’Ed Sheeran ou Rihanna jouer cinq fois par jour à Virgin Radio, par exemple.

Pourquoi est-ce que ça gosse plus quand c’est CHOM qui le fait avec des vieille tounes alors? Parce qu’il y a peu ou pas de rotation de matériel. Vous aimez Fly by Night de Rush? Vous allez l’entendre jour après jour, mois après mois et année après année jusqu’à ce qu’elle vous donne le goût de vous rentrer une drill dans l’oreille.

Vous aimez Metallica, mais vous trouvez qu’AC/DC c’est de la musique de péquenaud alcoolique qui pue de la gueule? Tough luck, parce que vous ne vous débarrasserez pas de Thunderstruck et de You Shook Me All Night Long de sitôt!

S’cusez-la!

Pourquoi alors CHOM ne joue qu’une si petite librairie d’artistes?

Encore une fois, c’est une question plus compliquée qu’il n’y paraît. Lorsque j’ai confronté Matthew Wood, directeur créatif chez CHOM, à mes données, il ne s’est pas défilé : « On a bel et bien un noyau d’artistes qu’on joue plus que les autres. Ce sont des groupes et des chanteurs qui représentent bien l’esprit de la station et qui ont un lien spécial avec Montréal. Metallica, par exemple, a forgé un lien spécial avec la province de Québec depuis plusieurs années. »

Comme je disais plus haut, CHOM ne se définit pas comme une station classic rock, mais comme une station ayant des racines classic rock. C’est une institution qui a fait découvrir de nouveaux artistes aux Montréalais depuis plusieurs décennies et elle se retrouve à un point dans son existence où elle doit jongler avec sa réputation de tastemaker et son riche héritage. « On a des réunions de découvertes musicales chaque semaine où on écoute tout ce qui nous tombe sous la main. Si vous nous envoyez votre EP, c’est sûr qu’on va l’écouter et si c’est bon, on va le jouer sur nos ondes, » m’assure M. Wood. « Mais si Foo Fighters sort une nouvelle chanson la même semaine, c’est sûr qu’ils auront la priorité. À la fin de la journée, on fait jouer ce que les gens veulent entendre. »

CHOM a déjà effectué des changements radicaux dans sa programmation dans le passé, notamment en 2014 avec l’embauche du DJ américain Picard, qui a donné un bon coup de balai dans une sélection musicale archaïque et par le fait même rajeuni l’auditoire.

Ça, c’est un côté de la médaille. CHOM a déjà effectué des changements radicaux dans sa programmation par le passé, notamment en 2014 avec l’embauche du DJ américain Picard, qui a donné un bon coup de balai dans une sélection musicale archaïque et par le fait même rajeuni l’auditoire. Cependant, trois ans plus tard, Picard est parti. Plusieurs employés ont été mis à pied et CHOM est de retour à une formule conservatrice.

Pourquoi?

Des vétérans du milieu de la radio et des médias m’ont expliqué que le problème vient du modèle économique dont CHOM se trouve prisonnier. Longtemps la propriété de l’homme d’affaires Geoff Stirling, CHOM a changé de propriétaire régulièrement depuis sa première vente en 1985 et est maintenant la propriété d’une grande corporation.

Non, les gens en complet trois-pièces ne sont pas nécessairement les méchants dans cette histoire, mais comme toute grande compagnie ils ont des engagements envers des actionnaires et doivent faire performer l’entreprise. Or, la source de revenus la plus importante pour une station de radio comme CHOM, ce sont les commanditaires nationaux.

Commencez-vous à voir le portrait?

Les commanditaires nationaux jouent aux heures de grande écoute et la manière la plus efficace de garder les gens à l’écoute pendant ces périodes cruciales, c’est de jouer des chansons rassembleuses, empreintes de nostalgie et de signification émotive pour le plus grand bassin de gens possible. Et on ne vend pas des pickups Ford en jouant des groupes que personne ne connaît. Surtout pas à l’époque où les gens vont chercher la musique qu’ils veulent sur Spotify s’ils n’aiment pas ce qui joue à la radio.

Fait que, Enter Sandman pis Come As You Are, ça fait la job, finalement.

Leçons à tirer de cette enquête

N’écoutez pas CHOM pendant quarante heures la même semaine. Ça rend un peu barjo.

La nuit du mercredi au jeudi, j’étais tellement plongé dans l’univers sonore de CHOM que j’ai rêvé que j’étais embarré dans un Centre Eaton vide avec The Afternoon Rock Ride with Bilal qui jouait en continu.

 

La nuit du mercredi au jeudi, j’étais tellement plongé dans l’univers sonore de CHOM que j’ai rêvé que j’étais embarré dans un Centre Eaton vide avec The Afternoon Rock Ride with Bilal qui jouait en continu.

Ça a d’ailleurs bien fait marrer Matthew Wood lorsque je lui ai partagé mon expérience : « L’auditeur type de CHOM écoute la station pendant environ quatre heures non-consécutives chaque semaine. Le contenu est formaté afin de maximiser son expérience. C’est sûr que si on écoute CHOM assez longtemps, il va finir par y avoir des patterns et des répétitions. »

Cette bizarre de situation dans laquelle se retrouve CHOM, c’est une bizarre de métaphore pour notre relation à la musique. On forge inévitablement un lien émotif avec les chansons qui nous ont accompagnées pendant nos années formatrices. Un lien beaucoup plus fort et significatif qu’à l’âge adulte, où on est trop occupés à payer les factures pour investir temps et argent dans du nouveau matériel.

Vu qu’on est la principale force socio-économique présentement (mettons, les 25-54), eh bien le marché s’adapte à nous. Il nous donne ce qu’on veut entendre afin de pouvoir survivre et nous faire prospérer un peu, parce que les actionnaires, c’est pas mal nous aussi.

Oui, CHOM joue pas mal toujours les mêmes artistes. C’est indéniable. Mais, il n’existeraient peut-être plus s’ils ne se pliaient pas au jeu de l’offre et de la demande.

Si vous voulez qu’ils changent, textez-leur des suggestions musicales au 11977. C’est pas mal la seule chose à faire.

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