Escroqués par leur propre famille

Ce texte est extrait du #28 spécial Escrocs | présentement dans les kiosques

Il y a des gens cependant qui volent les membres de leur propre famille avec beaucoup plus de sérieux. Ils ne se contentent pas de prendre quelques pièces de monnaie dans les poches du manteau de leur tante durant le party de Noël ; ce sont plutôt des centaines de milliers de dollars qu’ils font disparaître des comptes en banque des personnes censées leur être les plus chères. Notre journaliste, qui a elle-même déjà perdu de l’argent à cause d’investissements un peu louches effectués par ses grands-parents, a rencontré des hommes et des femmes qui se sont fait entourlouper par un fils, un oncle ou le meilleur ami de leur famille. Il n’a pas été évident de trouver des victimes qui étaient prêtes à parler, car la fraude « familiale » demeure encore très taboue. Celles qui ont accepté de le faire s’entendent toutes pour dire que ce n’est pas parce qu’on est lié par le sang à une personne qu’on peut lui faire confiance…

Ginny Nelles et Kevin Curran

Tout le monde connaît l’histoire d’Earl Jones. Le Québec au complet semble nourrir des sentiments de haine et de dégoût à l’égard de cet homme qui a détruit la vie de 158 personnes. Mais avant de devenir l’un des criminels à cravate les plus connus au pays, Earl Jones était perçu par les gens de son milieu comme un frère dévoué, un mari attentionné et un ami généreux. Comment un homme si bon a-t-il pu devenir celui que les médias présentent dorénavant comme un des pires crosseurs de l’histoire ?

En juillet 2009, alors qu’elle était en vacances à New York, Ginny Nelles a reçu un coup de fil qui a complètement transformé sa vie : on lui apprenait que le parrain de son frère, un certain Earl Jones, venait de disparaître dans la nature avec tout l’argent qu’elle-même, son frère, sa mère et une centaine d’autres personnes lui avaient confié. Kevin Curran, dont la mère, Karlene Kennedy, a été flouée par Jones, se rappelle aussi très bien ce qu’il faisait au moment où on lui a transmis la nouvelle : il se trouvait à Los Angeles, sa ville de résidence, et il roulait en voiture. « Toutes les victimes ont conservé un souvenir de ce genre-là, poursuit Kevin. Chacune d’entre elles se rappelle où elle était quand elle a su qu’elle avait tout perdu. C’est ce qui arrive quand on vit un traumatisme. » Car c’est bien ce dont il s’agit : un traumatisme. Le choc a été total. « C’est affreux de perdre autant d’argent, c’est sûr, avoue Ginny, mais le pire, c’est le sentiment d’avoir été trahi. En fait, ce qui tue pardessous tout, c’est de devoir encaisser ces deux coups durs en même temps. »

Aucune des 158 personnes qui se sont fait escroquer par Earl Jones n’a vu venir la catastrophe, parce qu’elles avaient toutes une confiance indéfectible en cet homme. Jones avait compris que la meilleure façon de dépouiller une personne de tout ce qu’elle possède, c’était de lui faire croire qu’il était quelqu’un de fiable sur qui elle pourrait toujours compter. Et la seule manière d’arriver à bâtir un lien aussi solide et inconditionnel avec ses victimes, c’était de miser sur le facteur temps. La fraude de Jones a d’ailleurs battu des records de longévité : aucune autre chaîne de Ponzi n’avait duré aussi longtemps dans le passé. « Earl était un ami de ma famille depuis une vingtaine d’années, précise Ginny. C’était la même chose pour la plupart des victimes, elles le connaissaient depuis vraiment longtemps; il n’avait donc plus rien à leur prouver. » Earl était très présent pour ses « amis ». Avant que ceux-ci ne deviennent ses victimes, il était pour eux un confident loyal, un complice dont ils ne pouvaient se passer. Il était littéralement considéré comme un membre de la famille par chacun d’entre eux et prenait part à tous les événements importants de leur vie, que ce soient les mariages, les baptêmes ou les funérailles. C’est d’ailleurs tout juste après la mort de leur père que Earl a convaincu Ginny et son frère de lui confier leur argent. « Il nous répétait qu’il était là pour nous, se rappelle-t-elle, et on le croyait, bien sûr. Il voulait nous enlever un poids en s’occupant de la gestion de l’héritage, ce que nous avons accepté. Nous n’avions aucune raison d’hésiter. » Aujourd’hui, il ne reste plus rien de cet héritage, comme de tous les autres héritages qui ont été laissés entre les mains de Jones. « Soixante pour cent des gens ont commencé à faire affaire avec Earl après avoir reçu un héritage, poursuit Kevin. Les trois quarts de ses victimes sont des veuves. Il s’en prenait aux gens lorsqu’ils étaient les plus vulnérables. C’est un prédateur. »

La plupart des victimes n’avaient donc plus personne sur qui compter après qu’Earl se soit volatilisé avec leurs économies. Pour plusieurs, Earl était tout ce qui leur restait; il avait remplacé l’époux décédé et les enfants partis vivre à l’étranger. En fait, elles ne possédaient plus qu’une seule chose : la honte. « Beaucoup de victimes se sentent honteuses, raconte Ginny. Elles s’en veulent de ne pas avoir su réaliser à temps qu’Earl était un escroc. En plus de leur argent, elles ont perdu toute leur confiance en elles- mêmes. Cette honte-là, selon moi, c’est la plus grande injustice liée à ce crime. Cela me frustre énormément. »

Ce sentiment de colère est en partie ce qui a donné à Ginny le courage de se battre. Avec quelques autres personnes, dont Kevin, elle a mis sur pied un comité d’aide aux victimes de Earl Jones. Comme la plupart d’entre elles étaient assez âgées, ce sont dans plusieurs cas leurs fils et leurs filles qui ont récupéré le dossier. C’est donc véritablement devenu une histoire de famille. « Et une famille, nous nous en sommes construit une deuxième après cette tragédie, lance Ginny, optimiste. C’est la seule chose positive qui est ressortie de toute cette histoire : nous n’étions pas seuls. Tous ceux et celles qui se sont fait arnaquer forment dorénavant un clan tissé très serré. Un drame comme celui-là, ça rapproche immanquablement les gens. » Kevin approuve totalement, lui qui a quitté Los Angeles il y a un an pour venir aider sa mère à régler ses problèmes ici. Il s’agit pour lui d’un véritable travail à temps plein. Avec les sept autres membres du comité, ils ont conçu un guide pour aider tous ces gens laissés à eux-mêmes, sans ressources. Chaque semaine, ils envoient une lettre d’information par courriel aux victimes et ils nourrissent la page Facebook qui a été créée à leur intention. « Notre groupe de soutien est là pour aider et mobiliser les gens, renchérit Kevin. Si ce n’était pas de cette communauté que nous avons mise en place, plusieurs se seraient probablement laissés mourir, en ne sachant pas trop comment ils allaient réussir à survivre. Maintenant, beaucoup de ces gens se battent : ils sont comme des enfants, tout énervés de pouvoir militer et de faire valoir leurs droits. Ils ont troqué le titre de victimes pour celui de survivants. »

Melody Pearson, Jim Connell et leur fils Jesse

Melody Pearson a 53 ans; son mari, Jim Connell, en a 61. Ensemble, ils ont eu deux enfants et sont passés au travers de plusieurs épreuves. Parmi celles-ci, il y a eu la maladie de Melody. À cause de son emphysème, en 2006, Melody a dû subir une greffe des poumons. Elle et Jim croyaient qu’il s’agissait du malheur le plus terrible qu’ils auraient à affronter. Mais ils se trompaient. Parfois, certaines personnes trouvent le moyen de vous détruire encore plus vilainement et insidieusement que n’importe quelle maladie ne saurait le faire.

Hershey Rosen était le cousin de la mère de Melody. Les deux femmes ont toujours été très proches de lui; Melody l’appelait « mon oncle ». Elle a perdu contact avec lui après la mort de sa mère. À cette époque, Melody avait eu vent des rumeurs qui voulaient que Hershey ait volé de l’argent à sa mère, mais rien ne pouvait confirmer ces ouï-dire, alors elle n’en fit pas de cas. Si elle avait su qu’elle deviendrait la prochaine victime de son oncle, elle aurait probablement accordé plus d’importance à ce que racontaient les mauvaises langues.

Après avoir passé quelques années sans nouvelles de Hershey, Melody a repris contact avec lui, alors qu’elle était sérieusement malade. Elle était en attente de sa greffe, son état se détériorait constamment et elle ressentait le besoin de voir tous les gens qu’elle aimait. En 2006, donc, Hershey est allé visiter Melody à l’hôpital. Il a alors fait preuve d’une grande compassion à son égard et lui a proposé de prendre en charge une partie de ses finances, le temps qu’elle se remette sur pied, proposition qu’elle a acceptée sans trop se poser de questions. D’autant plus que Hershey l’avait rassurée en lui jurant que si un problème survenait avec les placements qu’il effectuait pour elle, il était prêt à couvrir les pertes lui-même. « Je lui faisais entièrement confiance, rajoute Melody, comme pour se justifier. Je savais qu’il m’aimait, donc qu’il ne ferait rien pour me nuire. » Mais Melody a dû apprendre à ses dépens que ce n’est pas parce qu’une personne nous aime qu’elle nous veut seulement du bien… « Lorsque c’est trop beau pour être vrai, d’habitude, c’est justement parce que ce n’est pas vrai », prévient-elle.

À la fin de 2006, le père de Jim mourut à son tour. Il légua près de 400 000 $ au total à Jim et à ses deux enfants. Avec la maladie de sa femme, Jim n’avait pas trop la tête à gérer une telle somme et décida lui aussi de faire confiance à Hershey. Puisqu’il est courtier hypothécaire, il doit être habile avec tout ce qui concerne l’argent, s’est dit Jim. Effectivement, au début, les supposés placements qu’avaient faits Hershey rapportaient quelques bénéfices. Pendant deux ans, il a fait parvenir mensuellement près de 600 $ à Jim et Melody. Une période durant laquelle Hershey se montrait toujours disponible pour les aider et répondre à leurs questions.

Soudainement, les chèques se sont mis à rebondir. Jim a appelé Hershey pour lui demander ce qui se passait, en lui spécifiant bien que cet argent leur était plus que nécessaire puisque Melody, qui avait finalement obtenu ses nouveaux poumons, devait ingérer pour près de 900 $ de médicaments chaque mois. Melody et Jim n’avaient pas d’assurance pour les aider à éponger la facture. Puisqu’un malheur ne vient jamais seul, la greffe de Melody avait coïncidé avec le moment où Jim avait perdu son emploi et les bénéfices marginaux qui lui étaient rattachés. À cet appel à l’aide, Hershey n’a rien trouvé d’autre à répondre que : « Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? » On est loin des belles paroles qu’il avait préalablement servies à Melody : « “S’il arrive quoi que ce soit, je vais t’aider en prenant l’argent dans mes poches.” Yeah right », de lancer Melody, complètement désillusionnée.

Ce blasement, il est cependant tout récent. Il n’y a pas si longtemps, Jim et Melody croyaient encore que les choses se placeraient, qu’il ne s’agissait pas réellement d’une fraude, mais seulement d’une mauvaise passe, que Hershey finirait par tout régler. Jim et Melody ont continué de lui faire confiance, malgré tout ce qui s’était passé, et cette confiance a eu un lourd prix : pendant des mois, entre 2007 et 2008, ils ont dû vivre sur leurs cartes de crédit et retirer la totalité de leurs épargnes. Puis, un jour, ils ont réalisé qu’ils ne reverraient jamais l’argent confié à Hershey. « Au printemps 2008, on a allumé et on s’est dit we are screwed (nda : on s’est fait fourrer, en bon français). »

[…] La suite à lire dans le #28 spécial Escrocs | présentement dans les kiosques

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