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Entrevue : Mélanie Gaudry – Dans la tête des pervers narcissiques

Son essai « Narcisse perverti » vient de sortir. Et ça sent le vécu.

Par
Daisy Le Corre
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«Le pervers narcissique est un manipulateur cruel qui utilise la parole et le temps. C’est un jeu de patience. Il vous inflige toujours pile ce que vous pouvez supporter ni plus ni moins, comme dans le jeu du chat et de la souris. Assez violent pour vous laisser en vie et s’amuser avec vous, mais pas assez violent pour aller en prison. Il reste donc impuni toute sa vie, répétant le même scénario dans chacune de ses relations, comme une pièce de théâtre qui recommence sans fin. Quand on est agressé physiquement, on peut montrer des séquelles à la police, mais comment montrer une agression psychologique? Il n’y a aucune trace visible. Toutes les victimes parlent du “flou” ou de la “sensation de brouillard” qu’elles ont ressentis», peut-on lire dans la préface du dernier livre de Mélanie Gaudry.

Pendant quatre ans, l’autrice a été la proie d’un pervers narcissique. Après sa rupture et pour essayer de se libérer de cette relation toxique, elle a mis des mots sur ce qu’elle a vécu et a publié un essai intitulé Narcisse perverti aux éditions du Lys bleu. Dans son ouvrage, Mélanie Gaudry donne des clefs aux lecteurs.trices pour tenter de déceler les principales caractéristiques d’un pervers narcissique, mais aussi des conseils pour s’en débarrasser.

Même si, dans les faits, les pervers narcissiques sont des êtres particulièrement intuitifs qui ont appris à se fondre dans le paysage et à maitriser l’art du gaslighting comme des pros. «Hommes, femmes, enfants: ils charment tout ce qui bouge et veulent être appréciés à tout prix», décrit l’écrivaine avant de nous en dire plus sur ces êtres qui s’imaginent «supérieurs et séduisants».

Comment est né votre projet de livre?

j’ai cherché à comprendre pourquoi la personne que je fréquentais était dysfonctionnelle, pourquoi elle était devenue comme ça, quels avaient été les éléments déclencheurs

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La psychologie m’a toujours beaucoup intéressée et notamment la notion de «pervers narcissique». Malheureusement, la vie a fait que j’en ai rencontré un en vrai, et je suis restée quatre ans avec lui. Rapidement, j’ai cherché à comprendre pourquoi la personne que je fréquentais était dysfonctionnelle, pourquoi elle était devenue comme ça, quels avaient été les éléments déclencheurs, etc. J’ai cherché des réponses en moi d’abord, en vain. Et puis j’ai commencé à faire des recherches plus poussées sur le sujet, j’ai contacté des personnes qui s’y connaissaient comme des psys, disciples du psychiatre et psychanalyste français Paul-Claude Racamier (N.D.L.R., un des premiers à avoir écrit sur le sujet) et même des Youtubeurs que j’avais repérés. Je suis également allée dans des associations où j’ai pu rencontrer et discuter avec des femmes victimes de violences conjugales et de pervers narcissiques.

C’est comme ça que je me suis documentée dans l’idée d’écrire un roman, à la base.

Qu’avez-vous appris au cours des ces recherches?

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Rapidement, j’ai réalisé qu’on s’intéressait davantage aux pervers narcissiques qu’aux victimes.

Comment est-ce qu’on repère un pervers narcissique? Et d’ailleurs peut-on parler aussi de perverse narcissique?

C’est beaucoup plus recensé chez les hommes parce que les femmes en parlent plus, les hommes victimes ont tendance à ne pas le dire parce qu’ils ont honte souvent, donc on en rencontre très peu.

Par ailleurs, il est difficile de repérer un pervers narcissique puisqu’il est quasiment indétectable… Il y a des tas de groupes Facebook de «victimes» de pervers narcissiques alors qu’en réalité, il n’y a que 2% de la population qui est victime. C’est surtout depuis la sortie du film de Maïwenn, Mon roi, que ce genre de personnalité fascine.

Mais c’est important de rappeler qu’on peut très bien être en couple avec une personne qui a un problème de manipulation, mais qui n’est pas forcément pervers. La ligne est fine.

C’est quoi la différence? Comment faire la nuance?

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C’est difficile parce qu’un pervers narcissique a appris toute sa vie à singer la normalité. Pour s’en apercevoir, il faut le voir sur plusieurs années, il faut être assez proche, voir s’il y a des coupures dans sa vie (changement de vie et de villes régulièrement pour fuir ses problèmes de comportement justement). On s’en aperçoit aussi parce que c’est quelqu’un qui est malade et qui n’a pas conscience de ce qu’il fait, il va être déviant sans le vouloir, c’est quand on le confronte qu’on se rend compte que le pervers narcissique n’arrive pas à poser des mots sur ce qu’il est. Il faut être extrêmement documenté sur le sujet et avoir une vue d’ensemble pour arriver à poser un diagnostic.

Est-ce qu’une personne qui pense être pervers.e narcissique peut se faire aider? Vers qui peut-elle se tourner?

Dans la majorité des cas, les pervers narcissiques n’ont même pas conscience de ce qu’ils sont, ils ne pensent pas avoir de problème en particulier. Ils fonctionnent comme ça depuis leur plus jeune âge et ont souvent été eux-mêmes victimes d’un.e pervers narcissique quand ils étaient enfant, ils reproduisent ce qu’ils ont vécu.

ils ont rarement l’intention de changer.

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Certains vont se faire soigner et voir des psychiatres pour mieux se connaitre et se jauger, ça arrive. Mais ce n’est pas dans une optique thérapeutique, et ils ont rarement l’intention de changer.

Moi, par exemple, en écrivant un livre sur les pervers narcissiques, je suscite l’intérêt de pervers narcissiques qui cherchent à mieux se connaitre en me parlant. Le reste leur importe peu.

Quand on a été victime d’un.e pervers.e narcissique, comment fait-on pour se remettre sur pied?

On entend souvent dire que fuir est la meilleure option, mais moi je n’y crois pas. On ne peut pas vivre une vie décente en se disant «Je fuis» ou «J’échappe au problème». Je pense qu’il faut surtout reprendre le pouvoir, et ne pas donner le pouvoir à l’autre de notre bonheur ou malheur. Il faut se libérer (ce qui est différent de la fuite) du regard narcissique malveillant en s’affirmant et dire au pervers narcissique qu’on a compris son manège, mais il faut le faire de façon stratégique. Il faut lui dire qu’on a compris ses mécanismes, ça va le déboussoler et il va réaliser que sa proie n’est pas si bête ni manipulable.

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Il faut aussi déculpabiliser, se dire qu’on a vécu ce genre de relation, mais que ça ne nous définit pas et surtout se servir de tout ça pour (se) reconstruire sans se cantonner au rôle de victime pour toujours. C’est d’ailleurs ce que recherchent les pervers narcissiques en général: être en lien à vie avec les victimes. Il ne faut pas rentrer dans ce jeu-là. Il faut se voir moins comme une victime que comme un.e survivant.e qui a trouvé la force pour passer au travers et en profiter pour apprendre à mieux se connaitre aussi.

Comment avez-vous vécu ces quatre années sous emprise et comment vous en êtes-vous «sortie»?

Ce qui m’a le plus marquée, c’est la manière dont j’ai pu entrer dans son jeu, pourtant je ne suis pas quelqu’un de bête ni de naïf.

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C’était très complexe. J’ai vécu quatre années avec lui, entrecoupées de silences radio inexplicables, de retours imprévus, d’insécurité, d’instabilité, etc. C’était quelqu’un qui faisait illusion et qui était très populaire. Et il ne cachait pas le fait de se sentir vraiment supérieur au commun des mortels.

Ce qui m’a le plus marquée, c’est la manière dont j’ai pu entrer dans son jeu, pourtant je ne suis pas quelqu’un de bête ni de naïf. Notre relation avait commencé par des messages incessants de sa part jour et nuit: il avait envahi ma vie du jour au lendemain. Il avait mis en place une période de séduction intensive avec des projets pros et persos à long terme. Après cette belle phase de séduction, tout a disparu pour laisser place à une autre personne, un tout autre visage avec des paroles désobligeantes, etc.

Concrètement, qu’est-ce qu’il disait?

Il me disait que je n’étais pas digne de lui, pas présentable, etc. : que des choses dévalorisantes. Il me disait que je lui faisais honte sur les réseaux quand je mettais des photos de moi en maillot. Je me disais juste qu’il était jaloux parce qu’il m’aimait et je prenais sur moi. Jusqu’au jour où il a trouvé une nouvelle proie… À ce sujet, ce qui est très commun chez le pervers narcissique, c’est son infidélité assumée: il est constamment en train de dire qu’il peut trouver mieux, qu’il cherche activement quelqu’un d’autre, etc. En tant que victime, ça parait trop gros pour être vrai alors on se voile la face, tout simplement.

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Comment s’est terminée votre relation ? Où en êtes-vous maintenant psychologiquement ?

Un pervers narcissique nous laisse dans un état énergétique déplorable et nous vole toutes nos qualités, on est vidé.es et dépossédé.e.s.

Un jour, ça n’allait plus avec sa proie alors il m’a écrit pour me revoir et j’ai dit oui pour leur faire parler et voir ce qu’il y avait derrière, jusqu’où il pouvait aller. Je n’avais pas envie de le voir, mais je voulais le faire parler. Ça a fini par «vriller», il m’a menacée et rapidement le dialogue a été impossible.

Un pervers narcissique nous laisse dans un état énergétique déplorable et nous vole toutes nos qualités, on est vidé.es et dépossédé.e.s. Moi, il m’a volé ma façon d’être, de parler et mes goûts, c’est traumatisant. Quand il se trouve une autre proie, parfois il essaie de lui injecter des choses qui m’appartiennent. Je le sais car on a encore des ami.e.s en commun. Parfois, il ressort même mes anecdotes! Je l’ai entendu l’autre fois en entrevue, c’est fou.

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En tant que victimes/survivantes de pervers narcissiques, on se met à douter de tout quand on entame une nouvelle relation. Même quand on nous offre un bouquet de fleurs, ça devient suspect…

Quels conseils donner à celles et ceux qui craignent d’être en couple ou en lien avec un.e pervers.e narcissique?

«Quand il y a un doute, c’est qu’il n’y a pas de doute». Ce que je veux dire c’est que même si c’est une personnalité «juste» malveillante, ça peut être aussi toxique qu’un.e pervers.e narcissique. Quand on a un doute, c’est que quelque chose ne va pas. Normalement une relation saine est fluide, il y a un échange. Avec le pervers narcissique, on donne tout, mais lui ne donne rien en retour. Sa manière de discuter est assez représentative de ce qu’il est: si la discussion ne lui convient pas, il s’en va, il estime être le seul maître de la conversation.

Avez-vous déjà d’autres projets d’écriture?

Mon pervers narcissique aimait bien me donner des rendez-vous et ne jamais se pointer. Je me suis déjà retrouvée seule sur la promenade des Anglais à Nice, à la nuit tombée. C’est même ce rendez-vous qui a fait germé l’idée d’un roman qui mêlerait pervers narcissique et attentats. Je suis en train d’écrire ce roman. À suivre…

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