Kaven Tremblay

Entretien avec une vampire

On a rencontré Alicia, Reine de la Vampire Court de Montréal.

On a tous déjà acheté de faux crocs inconfortables au Jean Coutu quand on manque d’imagination pour son costume d’Halloween. Mais pour de nombreux jeunes, être vampire est une question d’identité qui influence profondément leur rapport à la noirceur, la sexualité, la mort et… le sang.

Cet article est tiré du numéro 49 du magazine URBANIA.

« Je suis à l’arrière, en train de faire un peu de lecture sur mon téléphone. À bientôt! »

Honnêtement, je ne m’attendais pas à ce que mon premier texto de vampire soit aussi… normal? Car c’est de ça dont il s’agit : un texto d’une lointaine cousine de Lestat, du film Interview with the Vampire, ou presque. L’auteure de ce message, c’est la personne mystère derrière la Vampire Court of Montreal, une organisation regroupant une vingtaine d’individus s’identifiant comme vampires.

Arrivé depuis quelques minutes au café Martin, lieu de notre rendez-vous, j’hésite. Est-ce que j’ai choisi un endroit assez sombre? Lui proposer une rencontre en plein après-midi, est-ce que c’était impoli? Tout le monde sait qu’ils ne supportent pas la lumière du jour…

Je lève les yeux. Il n’y a que moi et une jeune femme lisant tranquillement sur son téléphone dans la place. Cheveux bruns, légèrement bouclés.

C’est Alicia, reine des vampires de la métropole.

Euh, ça existe, ça, les vampires?

Pas de canines pointues. Pas de teint blême. Alicia danse professionnellement, elle étudie aux cycles supérieurs… elle sort le jour. « Je ne connais personne qui ne sort que le soir », dit-elle d’emblée, sourire en coin. Et entre le lever et le départ pour sa journée, elle dit avoir rarement le temps de s’habiller telle une vampire.

Lorsque l’occasion se présente, elle et ses compères de la Vampire Court se drapent de tenues « surnaturelles » et se rassemblent dans des salons de thé ou parcs pour mieux trouver réconfort dans la noirceur, le sang, la sexualité et la mort.

Mais lorsque l’occasion se présente, elle et ses compères de la Vampire Court se drapent de tenues « surnaturelles » et se rassemblent dans des salons de thé ou parcs pour mieux trouver réconfort dans la noirceur, le sang, la sexualité et la mort. C’est que pour les membres du groupe, « être » vampire, c’est d’abord une question d’identité, m’explique Alicia entre deux gorgées de thé vert.

« Qu’une personne soit vraiment vampire ou non, c’est une expérience réelle pour elle. Alors nous la traitons comme telle, puisque c’est sa réalité », explique Alicia, qui termine une maîtrise en aumônerie interreligieuse, profession visant à offrir un accompagnement spirituel à ceux et celles qui en ressentent le besoin.

Se bâtir une histoire – qu’elle soit tirée de la légende de Vlad Dracul ou autre – peut être libérateur. Ça peut nous aider à faire face à nos problèmes, à mieux nous comprendre et à grandir du point de vue personnel, me résume la reine.

Et pourquoi pas? La vie est une quête de sens et nous allons tous mourir seuls. Je ne vais certainement pas juger ceux qui troquent la Bible pour une paire de crocs!

Le refuge des Dracula tourmentés

« Plein de gens m’écrivent pour me dire qu’ils veulent devenir immortels », relate la reine. Ça, ça commence à être intense. Personne n’est réellement doté du cadeau de la vie éternelle, et vaut mieux le savoir quand on songe à jouer avec le sang des autres.

Là encore, Alicia nuance. Ce type de scénario permet d’ouvrir le dialogue, d’essayer de comprendre les besoins d’une personne possiblement en détresse. « Ce genre de sous-culture a tendance à attirer les gens qui se sentent à part ou abandonnés par la société. Ils sentent qu’ils n’ont leur place nulle part, et ça, c’est douloureux pour eux. » C’est entre autres pour leur offrir un refuge que mon interlocutrice s’investit dans la communauté des vampires de Montréal.

«Déjà, à 15 ans, j’étais surprise de constater comment les gens voyaient la mort, je trouvais ça très malsain.»

« Quand je suis arrivée au Canada et que je suis allée à mes premières funérailles, c’était super déprimant. Déjà, à 15 ans, j’étais surprise de constater comment les gens voyaient la mort, je trouvais ça très malsain », raconte la trentenaire d’origine jamaïcaine. Pour elle, l’arrivée de la faucheuse est plutôt synonyme de célébration : quand une personne meurt, son histoire, elle, vit.

Cette approche singulière du deuil est l’un des éléments l’ayant poussée à s’intéresser à la sorcellerie, au gothisme et au vampirisme. Puis, après avoir été active au sein de groupes de vampires en Colombie-Britannique et en Ontario pendant une quinzaine d’années, la reine a installé à Montréal sa « maison », Rose and Thorn, une alliance de six vampires vivant à proximité, presque comme une famille.

Et la Vampire Court, son volet public, fête sa première année. C’est essentiellement un espace de discussion qui rassemble une gang d’amis avec une connexion spirituelle. On y donne souvent des ateliers sur différents thèmes touchant au vampirisme. Jusqu’ici, rien de trop hardcore.

Sauf peut-être quand la rencontre a lieu dans un parc, le soir, avec au menu un atelier intitulé « Comment boire le sang de son partenaire de façon sécuritaire ».

Sucer du sang : mode d’emploi

Il ne s’agit pas d’un atelier fictif que je viens d’inventer pour les besoins de cet article. Il existe. Pour vrai. « Si quelqu’un veut se prêter à ce genre d’activité, on veut l’informer des risques et des bonnes façons de le faire », note simplement la reine. « Une large part de la communauté nord-américaine participe à ce genre de pratique. Ne pas en parler serait irresponsable. »

Ses trucs? Si on est un donor, c’est-à-dire une personne s’offrant à un vampire, elle recommande de faire des tests sanguins fréquents et de garder des copies papier des résultats pour son partenaire.

Je n’ose pas demander s’il elle s’est déjà pliée à l’activité, et je jette un regard furtif vers son cou… Pas de morsure.

«Les vampires modernes, me dit-elle, pratiquent plutôt une courte incision à l’aide d’une lame stérile. Le suceur peut donc s’abreuver à même le donor

« Les vampires modernes, me dit-elle, pratiquent plutôt une courte incision à l’aide d’une lame stérile. Le suceur peut donc s’abreuver à même le donor. Ceux ayant de l’expérience médicale peuvent également utiliser une lancette de prélèvement, ou même effectuer une récolte pour plus tard. »

Dis-moi ta source d’énergie, je te dirai qui tu es

On appelle ce genre de vampires les sanguinarians. En consommant du sang d’un ou d’une partenaire, ils cherchent à obtenir de l’énergie. Mais Alicia, elle, ce n’est pas son trip. Elle s’identifie plutôt au second type de vampire, les psychics.

C’est l’idée de puiser son énergie des autres. « Il y a des psychic vampires qui drainent ton énergie juste en étant près de toi… qui te fatiguent. Mais ce n’est pas mon cas. Je sais que je le fais, alors j’essaie de me contenir et de le faire de façon éthique. »

Un concept assez flou pour un simple mortel, mais j’avoue ne pas avoir eu l’impression de perdre quelconque énergie. J’appuierais donc ses dires : tout ça me semblait plutôt éthique.

«Juste parce que tu travailles avec l’énergie sexuelle, ça ne veut pas dire que tu pratiques une activité sexuelle. Les gens ne comprennent pas ça… On dirait qu’ils pensent automatiquement que tu es down to fuck.»

Alicia dit également s’identifier comme Eros vampire, ce qui revient à s’abreuver d’énergie sexuelle. Mais elle avertit : « Juste parce que tu travailles avec l’énergie sexuelle, ça ne veut pas dire que tu pratiques une activité sexuelle. Les gens ne comprennent pas ça… On dirait qu’ils pensent automatiquement que tu es down to fuck. Que tu es un tease. »

La sexualité (spirituelle et physique) demeure une grande partie de la culture vampire. « Pour certaines personnes, le vampirisme est aussi un kink, ajoute Alicia. Il semble y avoir beaucoup de cross-over entre le fétichisme, le BDSM et le vampirisme. »

C’est là où la spiritualité, le sang et le sexe se mêlent. Mais qu’est-ce que ça veut dire exactement?

Une soirée privée avec les vampires

Ça veut dire : ben du fun. Après avoir fréquenté le groupe pendant un an et être allé à au moins trois activités publiques, un membre peut avoir accès aux soirées privées de la House of the Rose and Thorn.

Rares, elles peuvent prendre la forme d’une activité spirituelle plus intime et, encore plus rarement, celle d’un party. Intrigué, je demande à Alicia jusqu’où de telles soirées peuvent aller.

« Nous avons généralement une pièce ou un espace où les activités liées au sang peuvent se dérouler », dit-elle sans détour. L’endroit est séparé de la fête pour que ceux et celles ne souhaitant pas y participer ne soient pas incommodés et ne ressentent pas de pression, précise la reine.

C’est un BYOS : bring your own supplies. Mais les sanguinarians ne sont pas laissés à eux-mêmes pour autant. « Nous avons toujours quelqu’un sur place qui est certifié en premiers soins, ainsi que tout ce qu’il faut pour stériliser et désinfecter l’équipement », explique Alicia. Ça peut aussi être BYOD : bring you own donor. À condition, évidemment, que l’invité apporte une copie papier de ses tests sanguins.

«On ne veut pas avoir de problème de vieux hommes blancs voulant rencontrer des jeunes femmes naïves sans interagir avec elles sur le plan spirituel.» 

Alors que je découvre cet univers avec Alicia, il m’apparaît de plus en plus évident qu’elle prend la sécurité de ses compères très au sérieux. La notion de consentement, elle aussi, est omniprésente. Ça me fait réaliser que si nos amis aux dents pointues ont une sexualité plus libérée que le reste de la société, ils sont aussi pas mal plus woke.

« N’importe quelle communauté qui est liée fortement à la sexualité a besoin d’être really on top of that, assure la reine. On tente d’aiguiller nos membres sur comment dealer avec ça de manière sécuritaire. »

Et tant mieux! Car dans son party, il existe parfois une seconde pièce pour s’adonner à des activités de nature sexuelle, avec le même genre d’encadrement étroit que la première.

« On ne veut pas avoir de problème de vieux hommes blancs voulant rencontrer des jeunes femmes naïves sans interagir avec elles sur le plan spirituel », affirme Alicia, une expérience qu’elle a déjà subie quelques fois en d’autres circonstances.

Des crocs pour se protéger des dudes louches

Après quelques heures à jaser de sujets de plus en plus tabous, Alicia m’avoue que d’ici quelques mois, elle aura des crocs. De manière permanente, ou presque.

Il s’agit de coller un vernis sur les dents. Il peut être enlevé, mais seulement en clinique. « J’ai juste l’impression que lorsque je porte mes crocs [temporaires], je me sens davantage moi-même, avoue Alicia. Je mesure 5 pieds 5, et je ressemble à un enfant… quand je sors et que je les ai, je me fais pas mal moins achaler. Le niveau de respect augmente! »

« C’est genre : tu es cute, mais quelque chose me dit que t’es peut-être un peu crazy ou dangereuse! Alors je vais peut-être NE PAS faire quelque chose que tu n’aimes pas », rigole-t-elle.

Et ça lui permet aussi de se sentir plus imposante, plus puissante. De renaître… à nouveau?

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