En France, l’idée d’une écriture plus inclusive passe mal

Le Québec a quelques leçons à leur donner…

Depuis quelques jours, à travers l’Atlantique, on entend le grondement d’une nouvelle colère bien française. Les éditions Hatier ont publié un nouveau manuel scolaire adressé aux élèves du primaire (le bien nommé « Questionner le monde »), rédigé dans une grammaire qui met en valeur la participation des femmes à l’Histoire, sans utiliser systématiquement le masculin comme neutre. Oupelay!

Parmi cette grammaire inclusive, c’est surtout l’utilisation du point médian qui a déplu aux lecteur.trice.s et qui a mis le feu aux poudres. L’Académie française a déclaré très théâtralement que « devant cette aberration “inclusive”, la langue française se trouve désormais en péril mortel  ». Le premier ministre, Edouard Philippe, a décidé de bannir l’écriture inclusive des textes officiels et, comme à l’époque du débat sur le mariage gay, des pétitions citoyennes virulentes circulent. Ici, celle de SOS Éducation.

Comme quoi, les féministes ne sont pas les seules à être «hystérisées»…

Qu’est-ce que ça change?

Plusieurs personnes (incluant notre Denise Bombardier nationale, chroniqueuse pour Europe 1!) sont d’avis que « le débat sur l’écriture inclusive distrait les féministes du vrai combat qui renversera les inégalités entre hommes et femmes ».

Pourtant, au Québec, la langue que l’on parle est un gros enjeux de société. On sait à quel point elle marque notre identité, notre culture et notre façon de penser. Et on n’est pas les premiers ni les premières. Déjà, à la Renaissance, l’empereur et petit comique Charles Quint aurait dit : « Je parle anglais aux commerçants, italien aux femmes, français aux hommes, espagnol à Dieu et allemand à mon cheval. »

 

La place des femmes dans la langue reflète leur place dans la société, donc si on parle constamment des droits de l’Homme, si on parle constamment au masculin, ça va invisibiliser les accomplissements, les expériences et les perspectives des femmes.

Selon Suzanne Zaccour et Michaël Lessard, autrice et auteur de la Grammaire non sexiste de la langue française et du Dictionnaire critique du sexisme linguistique, il y a trois raisons pour lesquelles l’écriture inclusive et la grammaire non-sexistes sont pertinentes dans le combat pour l’égalité :

  • La première est historique. Si le masculin l’emporte sur le féminin, ce n’est ni un hasard ni une fatalité de la langue française, c’est parce qu’il y a un groupe d’auteurs misogynes qui ont décidé que puisque les hommes étaient supérieurs aux femmes, il fallait que ça se reflète dans la langue. L’écriture inclusive souhaite réparer ce tort historique.
  • La deuxième raison est symbolique. La place des femmes dans la langue reflète leur place dans la société, donc si on parle constamment des droits de l’Homme, si on parle constamment au masculin, ça va invisibiliser les accomplissements, les expériences et les perspectives des femmes.
  • La troisième raison est plus concrète. La manière dont on parle a un impact concret sur notre imaginaire, nos idées et nos pensées. Si je vous demande de nommer «des premiers ministres», «des chirurgiens» ou «des professionnels», vous allez nommer plus d’hommes que si j’utilise une formulation épicène comme «des personnes qui oeuvrent dans tel ou tel milieu. Le masculin générique, dans l’éducation et les médias, a un impact sur notre représentation du monde. Avec la féminisation, on veut corriger ce portrait.

Et au Québec?

Toujours selon Michaël Lessard et Suzanne Zaccour, au Québec, pour l’instant, on est pas mal d’avance. « On a l’appui de l’Office québécois de la langue française qui a constaté le problème du masculin générique depuis plusieurs décennies. Il recommande aujourd’hui l’écriture épicène et prend en considération les différentes options de féminisation comme la graphie tronquée (l’affaire des points, là). L’Académie française, elle, en est encore à se demander si la féminisation lexicale est acceptable. Chez nous, ça fait longtemps que ça ne fait plus débat. Ici, on parle des Droits humains, pas des Droits de l’Homme. »

« Au Québec, lorsqu’on se questionne, on peut appeler ou chercher sur le site de l’Office québécois de la langue française, alors qu’en France, plusieurs organes se font concurrence. C’est plus difficile pour la population de savoir à qui se fier et ça ralentit le processus. Il y a le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes, l’Académie française et le Ministère de l’éducation qui ont différents degrés d’autorité. »

Rappelons qu’en 2017, «on ne compte que cinq membres de sexe féminin sur 34 à l’Académie française. En quatre siècles, il n’y a eu que huit femmes sur 729 académiciens.» L’académie prétend «s’adapter à l’usage, legislateur suprême de la langue» (lire leurs communiqués, c’est comme lire du Racine), condamne des propositions comme «Madame la ministre», «auteure» et «professeure», et attend que «jogging» et «chewin-gum» soient suffisamment ancrés dans les bouches pour les accepter.

Ce que cette affaire m’inspire, c’est finalement du respect pour l’attitude proactive de l’OQLF. On a beau rire de ses propositions qui sonnent bizarres comme « divulgâcheur », « malfaitrice » et « cuisinomane », aujourd’hui, ici, personne ne trouve ça choquant d’aller « magasiner», de « se stationner » ou d’envoyer un « courriel ». Si l’Académie voit en la langue quelque chose de sacré qu’il faut préserver, nous, on sait qu’il faut à tout prix la garder en vie. Et bien pour l’instant, notre langue est vivante et actuelle, et pour ça, je nous dis : « chapeau» .

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