Elle est pas belle, la vie ?

Quand nos parents se déracinent pour notre bien.

Fuir la guerre, quitter la misère ou tout simplement se sortir d’une vie sans avenir. Recommencer à zéro, partir de rien, s’adapter à une nouvelle réalité pour donner à ses enfants ce qu’on n’a pas ou ce qu’on n’a plus. Qui sont ces parents qui quittent tout pour offrir une vie meilleure à leur progéniture ? Et comment se sent-on quand nos parents font un tel sacrifice au nom de notre bonheur? Témoignages.

TEXTE: PASCAL HENRARD

PHOTOS: ÉTIENNE DUFRESNE
POUR LE SPÉCIAL NOS PARENTS DU MAGAZINE URBANIA

Y a-t-il un endroit plus paisible sur Terre? Comment améliorer nos lendemains et ceux de nos enfants? Quand on vit dans le confort de la surabondance, ces interrogations existentielles peuvent sembler futiles et superflues. Pour certains, par contre, c’est une question de survie.

C’est le cas des deux familles rencontrées dans le cadre de cet article. Elles ont quitté leur pays, leurs proches, leur boulot et leurs amis afin de venir s’installer au pays d’URBANIA. Parfois au péril de leur vie. Souvent en perdant tout ce qu’elles avaient. Toujours sans garantie. Elles sont arrivées avec leur langue, leurs coutumes, leurs croyances et leurs espoirs. Puis elles se sont cognées à la dure réalité : un déracinement chamboule inévitablement une famille.

Entre Dracula et Tchernobyl

Cătălin Giurcă est ce qu’on pourrait appeler une « bolle ». Quand il était plus jeune, il a souffert de cette image d’élève surdoué en maths. Pourtant, c’est ce qui fait la plus grande fierté de ses parents.

Né en République de Moldavie, minuscule pays méconnu des Balkans qui se situe – comme il aime le préciser – entre la Roumanie de Dracula et l’Ukraine de Tchernobyl, Cătălin est arrivé à Montréal à l’âge de 10 ans.

« C’était le 10 octobre 2005. Il pleuvait, se remémore-t-il. J’ai pensé qu’il faisait plus froid que chez nous. » L’hiver n’était même pas encore arrivé et le facteur vent se tenait tranquille. « On aurait pu aller en Israël ou en Australie, précise Viorelia Rusu, sa maman. Ç’a été le Canada, parce qu’on y parle français, et qu’on avait un peu appris cette langue à l’école. » Ce qu’elle ignorait, c’est que le français qu’on parle au Québec n’est pas exactement celui qu’on étudie dans les écoles de Moldavie.

 « On aurait pu aller en Israël ou en Australie, précise Viorelia Rusu, sa maman. Ç’a été le Canada, parce qu’on y parle français, et qu’on avait un peu appris cette langue à l’école. »

L’adaptation n’a pas été simple. Et si ce n’est jamais facile de débarquer au beau milieu d’une année scolaire, imaginez à quel point c’est ardu quand on arrive d’un pays où la coutume veut que le premier jour d’école les élèves portent un veston et une cravate, puis qu’ils offrent une rose au prof en signe de respect… Ce matin d’octobre, Cătălin avait le veston et la cravate, mais heureusement, ses parents ne lui avaient pas donné de rose. S’il en rit aujourd’hui, le petit garçon de 10 ans qu’il était s’est senti parachuté sur une autre planète.

Quelques jours plus tard, c’était l’Halloween. Pour Viorelia et ses quatre enfants, l’idée d’aller sonner chez des inconnus pour demander des bonbons était inconcevable. Ils l’ont fait quand même. Et ce n’était pas les premières portes qu’ils allaient devoir ouvrir.

Les parents de Cătălin ont quitté un pays divisé, appauvri par la chute de l’URSS, déchiré après deux guerres d’indépendance. Un pays tellement corrompu qu’à côté, la commission Charbonneau a l’air d’un gala Méritas.

« Tout le monde fuyait la Moldavie, explique Viorelia. Parmi mon groupe d’amies, je suis l’une des dernières à être partie. » Son mari et elle ont longtemps planifié leur départ. Mais pour Cătălin, ses deux sœurs et son frère, tout s’est passé très vite. « Mes parents nous ont parlé d’un déménagement, se rappelle-t-il. Quelques jours plus tard, nous étions partis pour le Canada. »

Pendant un mois, la famille a vécu dans un minuscule appartement du quartier Côte-des-Neiges. « Les immigrants, quand ils arrivent ici, on les met dans un trou », souligne amèrement Cătălin. Puis il poursuit, admiratif : « Je ne comprends pas comment mes parents ont trouvé un emploi en arrivant. Ils sont tous deux programmeurs, mais ils parlaient à peine français. »

Il leur fallait travailler fort, car ils avaient de grandes ambitions pour leurs quatre enfants. Après le « trou », les parents de Cătălin ont trouvé un petit appartement stratégiquement placé entre les écoles privées les plus prestigieuses de Montréal et les grandes universités. Ils n’imaginaient pas leurs enfants fréquenter autre chose que la crème des établissements d’enseignement. « C’est important pour nous de réussir, explique Viorelia, ça fait partie de nos valeurs. »

Mais ils ont rapidement déchanté. Les parents ont dû se rendre à l’évidence : l’école québécoise était beaucoup trop facile pour leur progéniture. « J’ai été déçue, avoue Viorelia. Je ne voyais pas mon fils travailler. Je pensais qu’il n’apprenait rien. » En Moldavie, Cătălin avait acquis dès le primaire des notions de maths qu’on n’enseigne pas avant le secondaire ici.

Au collège, l’adolescent a dû faire du ballet. « C’était mon idée, confesse Viorelia. Pour la posture et le maintien. » Peut-être aussi parce que ça se faisait beaucoup dans l’ancienne Union soviétique. « J’ai eu la chance de bien m’entendre avec les filles de ma classe », confie Cătălin avec un sourire en coin.

Pour s’intégrer, Cătălin est devenu Catalin. Benjamin de la famille, il est sur le point de terminer ses études à Polytechnique et devenir programmeur, au grand bonheur de ses parents.

Aujourd’hui, le jeune homme comprend le poids des espoirs de ses parents. « Je suis content qu’ils soient partis de Moldavie, dit-il. Ils m’ont montré qu’on ne doit pas se satisfaire de ce qu’on a. » Mais il constate aussi la perméabilité des enfants plongés dans une autre culture. « Quand mes parents étaient jeunes, c’était l’URSS, analyse-t-il. Ils sont allés dans des camps d’endoctrinement. Ils vivent avec ce qu’ils ont appris. » Ils ont connu un monde sans choix ou le destin était tracé d’avance. « Nous, on prend les habitudes d’ici », ajoute-t-il. Catalin vit maintenant au pays du Boxing Day, des cartes de crédit et de l’obsolescence programmée. « Au Canada, on jette tout, constate-t-il. Quand j’étais plus jeune, mon père ramenait des boîtes d’ordinateur et récupérait les morceaux qu’on réassemblait pour faire un nouvel ordi. »

Catalin est habité par cette dualité entre les valeurs de ses parents et celles de son pays d’adoption : « C’est difficile de se faire des amis qui ont des valeurs différentes des tiennes, constate-t-il. Mes parents ont des amis immigrants comme eux. Ils veulent finir leurs jours ici parce que c’est ici qu’ils nous ont élevés. Moi, j’irai peut-être en Nouvelle-Zélande ou en Australie. » Sa maman le regarde d’un air mi-sceptique mi-inquiet. Retourneront-ils un jour en Moldavie ? « Personne ne veut retourner en Moldavie ! », clame Catalin.

De toute façon, où qu’il soit, on demandera toujours à Catalin d’où il vient. « Je parle roumain avec un accent moldave, français avec un accent roumain et anglais avec un accent québécois, conclut-il. J’ai un accent de partout. »

Le long chemin vers la liberté

Thimalay Sukhaseum descend d’une grande famille laotienne. Son histoire est celle d’une autre époque, avec d’autres coutumes, dans une région qui a été le théâtre de bien des guerres et des révolutions.

« Mes parents se sont sauvés du Laos », annonce d’emblée la jeune femme.

« À l’arrivée des communistes, mes grands-parents diplomates ont été envoyés dans un camp de rééducation », raconte-t-elle. C’est Souk-Daray, sa maman à peine sortie de l’adolescence, qui a dès lors dû subvenir aux besoins de son petit frère, alors que ses sœurs avaient fui le pays. Jeune enseignante, elle est tombée amoureuse d’un prof plus âgé qu’elle. Thimalay est née en 1980. Cette année-là, ses grands-parents étaient toujours en prison.

L’époque était difficile, surtout pour les intellectuels et la bourgeoisie. Entre 1975 et 1987, près de 400 000 personnes ont quitté le pays. Thimalay avait à peine un an lorsque ses parents ont décidé de payer un paysan 500 $ US pour traverser le Mékong, qui sépare la Thaïlande du Laos.

Au milieu du fleuve, une dispute avec le passeur a viré au drame. « Le passeur m’a jetée à l’eau. Mes parents ont plongé pour me rattraper. Ils ont traversé le Mékong à la nage. » Thimalay raconte son histoire avec détachement, comme si c’était celle de quelqu’un d’autre. Sur la rive thaïlandaise, les militaires ont confisqué l’argent et les bijoux cachés dans la jupe de Souk-Daray et envoyé la petite famille dans un camp de réfugiés. « Dans le camp, nous n’étions plus rien, se rappelle la maman de Thimalay. Nous n’avions plus de repères. On ne voyait que de la poussière et des enfants. »

« J’ai dû me débrouiller toute seule, dit-elle, sans repère, sans contact, sans aide. J’étais perdue psychologiquement, je ne connaissais pas la culture, j’avais peur. »

« Nous avons vécu pendant plus de trois ans trimballés d’un camp à l’autre dans des petites cabanes sur pilotis, continue Thimalay. Nous n’avions qu’un seau d’eau et un peu de riz chaque jour. Ma sœur est née dans le camp. » Les souvenirs sont des instantanés de moments difficiles, mais il n’y a pas la moindre trace d’amertume dans la voix de la jeune femme. La résilience est forte chez les gens qui ont vécu le pire.

« Il y avait des barbelés qui nous entouraient, se rappelle encore Souk-Daray. Nous ne pouvions sortir de notre camp de réfugiés. On envoyait alors les petits sous les clôtures pour aller chercher du savon et de la nourriture de l’autre côté. » Thimalay a fait partie de ces enfants qui devaient courir sous l’œil des militaires. Sa maman s’en souvient avec émotion. C’est déchirant de devoir imposer de telles responsabilités à ses enfants. Mais avait-elle le choix ? Aujourd’hui, elle est convaincue que c’est de cette époque que sa fille tire sa force.

Et puis la famille est arrivée à Montréal. « C’était le 24 février, il y avait du soleil », se remémore Souk-Daray. « Nous avons été hébergés dans une petite chambre, poursuit Thimalay. Je crois que c’était au YMCA du centre-ville. » Aujourd’hui, la jeune femme est directrice de création chez Cossette, à un coin de rue du YMCA.

Il a fallu tout recommencer. « Mon père et ma mère se sont séparés », confesse Thimalay. Sa maman s’est retrouvée monoparentale, dans une ville où l’hiver vous rentre dedans et les bonnes manières ne ressemblent pas à celles de la haute bourgeoisie laotienne. « J’ai dû me débrouiller toute seule, dit-elle, sans repère, sans contact, sans aide. J’étais perdue psychologiquement, je ne connaissais pas la culture, j’avais peur. »

L’adaptation a été difficile. Comme Souk-Daray n’avait pas de diplômes équivalents à ceux du Québec, elle a dû recommencer au bas de l’échelle.

Elle a d’abord travaillé comme hôtesse à la Casa Grecque puis comme préposée aux bénéficiaires. Elle a gravi les échelons jusqu’à devenir adjointe de direction de l’établissement de soins. « Ma mère s’est battue pour nous, précise Thimalay. On a grandi dans des quartiers difficiles. Mais elle nous a toujours protégées, ma sœur et moi. Elle a toujours tenu à nous transmettre les valeurs qu’on lui avait enseignées. C’est pourquoi, chaque soir, elle nous racontait son histoire d’avant. »

L’or qui tombe dans la boue reste de l’or, disait Souk-Daray à ses filles, en leur racontant le destin singulier d’une grande famille éclatée. « Je voulais transférer les traditions, la mentalité et les valeurs du Laos, précise-t-elle. Les familles asiatiques sont entourées de monde. Arrivées ici, nous nous sentions si seules et isolées… »

En arrivant à Montréal, Thimalay a tout fait pour s’intégrer. « Au départ, je ne voulais pas apprendre la langue de mes parents ni les danses traditionnelles, explique-t-elle. Je voulais me fondre dans le Québec, embrasser la culture, je ne voulais pas qu’on me pointe du doigt. » Intégration réussie : elle a rapidement excellé en français. Elle et sa sœur feront d’ailleurs de cette langue leur métier, l’une en rédaction, l’autre en traduction.

« Je suis redevenue asiatique quand mon fils est né », reconnaît Thimalay. C’est une fois mère qu’elle a recommencé à mettre des jupes laotiennes et qu’elle a renoué avec les traditions familiales. « Quand mes grands-parents sont venus à Montréal pour rencontrer mon chum et mon bébé, j’ai retrouvé les coutumes, le respect des anciens, les marques de politesse, les gestes de déférence. Avant de rencontrer le reste de ma famille, je n’avais pas senti à quel point j’étais partagée entre la culture asiatique et canadienne. »

Déracinée, Thimalay a voulu être plus Québécoise que les Québécois. Après avoir cherché sa place dans le monde, elle l’a finalement trouvée auprès de son amoureux, avec ses enfants, sa sœur, ses neveux, ses nièces, et surtout Souk-Daray, sa maman.

« Ma mère a réussi à recréer une famille, ici, se réjouit Thimalay. C’est pour elle que je raconte notre histoire. »

Entourée des siens, Souk-Daray se rappelle par où elle est passée. « Je raconte souvent à mes petits-enfants des histoires du Laos, souligne-t-elle avec fierté. Ils me posent des questions. C’est important pour eux de savoir d’où ils viennent. »

On vient tous de quelque part. Ça fait partie de notre histoire. Il faut continuer à la raconter.

POUR LIRE D’AUTRES ENQUÊTES SUR LA PARENTALITÉ, PROCUREZ-VOUS LE SPÉCIAL NOS PARENTS DU MAGAZINE URBANIA EN KIOSQUE OU SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE!

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

À 21 ans, j’ai décidé de me lancer en affaires avec ma mère.

Après avoir ouvert deux succursales Cafellini avec sa mère, Jordan Mayls nous parle de son expérience.

Dans le même esprit