Elle a toujours été vieille

Je la connais depuis une quinzaine d’années. À l’époque, elle marchait déjà le dos courbé, cassée en deux, pliée sur elle-même, fatiguée mais vaillante. Chaque matin, elle trottait comme une équerre sur deux pattes entre sa maison et l’église polonaise du quartier enveloppée dans son manteau vert satiné d’un autre âge.

Elle est comme ces milliers de personnes qui n’ont plus d’âge et qui se perdent dans leurs mémoires. Elle traverse la vie avec courage, mais toujours en silence. D’ailleurs, même quand on veut lui parler, elle n’a pas grand-chose à raconter. Un bonjour suffit à lui décrocher un sourire timide. Vous lui demandez de ses nouvelles, vous lui parlez des enfants qui grandissent, de l’hiver qui revient, elle a déjà le regard qui part ailleurs, quelque chose à faire, une messe à ne pas manquer. Peut-être que votre petit coucou lui aura mis un peu de soleil dans le cœur pour le restant de la journée. Peut-être qu’elle n’a pas assez de mots pour les histoires qu’elle voudrait vous raconter. Peut-être qu’elle a des souvenirs qu’elle n’a pas envie de ressortir. Elle a toute une vie derrière elle dont nous ne saurons jamais rien. Mais a-t-elle envie que nous sachions quelque chose? En quinze ans, nous ne lui avons vu ni enfants, ni famille, que les vieux amis de moins en moins nombreux de son église polonaise.

Et elle continue à trotter comme si tout ça n’était jamais arrivé. Avec la Pologne dans le cœur et Montréal comme décor.

Ces derniers temps, elle marchait moins vite, elle me reconnaissait moins bien. Elle ne porte pas toujours ses lunettes. Elle marche dans sa tête. Il faut dire que moi aussi je vieillis. C’est normal qu’elle ne me reconnaisse pas. Et puis on a remis les chapeaux, on s’est drapé dans nos manteaux. On n’est pas toujours nous-mêmes dans nos habits d’hiver. On ne se reconnaît plus sous nos foulards. Des fois, on ne veut pas parler aux voisins. Des fois, on veut rester dans notre bulle.

Elle, elle ne change jamais. Elle a toujours été vieille, mais elle ne vieillit pas. Elle invoque son Dieu quand elle me croise. Elle allonge les « o » quand elle me dit « allo ». Elle se retourne et continue son chemin entre son église et sa maison, entre sa maison et son église.

Ce matin, j’ai reconnu au loin sa silhouette brisée. Elle entrait dans l’église comme à son habitude. Mais elle avait un nouveau manteau.

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