The Big Lebowski

Échouer le deuil de son père

Pour débuter l’automne de mes 26 ans, j’ai reçu un drôle de message sur Facebook d’une tante à qui je n’avais pas parlé depuis plusieurs années.

“Yé arrivé d’quoi à ton père, peux-tu m’appeler stp!”

C’est beau les réseaux sociaux, n’est-ce pas? Retrouver une ancienne flamme, partager des vidéos de chats et recevoir toutes sortes de nouvelles.

Un coup de fil plus tard, mon père était mort. Bon, ça faisait déjà une bonne dizaine d’heures qu’il avait passé l’arme à gauche, sauf que c’était frais pour moi. Mon père était mort et j’ai eu l’envie spontanée d’aller prendre un latté sur Mont-Royal.

Afin de bien comprendre ma réaction, il faut savoir que j’avais une relation très approximative avec mon père. Il n’était pas violent, ni abusif, ni même méchant – il n’était juste pas là. De l’âge de 2 à 17 ans, quatre heures de route nous séparaient. C’est peu pour les vaillants, mais un monde pour les étrangers familiers.

Je le voyais peu, une ou deux fois par année. Parfois plus, souvent moins. Quand l’appel de la grande ville se manifesta lors de mon adolescence, cet oncle lointain que j’appelais “papa” m’apparaissait comme une porte de sortie de mon La Tuque natale.

Un tremplin vers la vie.

Fini la campagne, l’odeur de l’usine à pâtes et papiers, le bois et le loin. Fini le secondaire et l’inconfortable sentiment que ma vie était assurément ailleurs.

C’était l’essentiel de ma relation avec mon père : l’espoir d’une vie meilleure.

Ti-cul, on niaise beaucoup avec “le plus fort c’est mon père”. La distance magnifie la perception et mon père était quand même physiquement imposant. Donc, à huit ans, mon père c’était le plus fort. Sa force présumée alimentait mon espoir d’une vie meilleure, d’un ailleurs salvateur, d’une résurrection éventuelle à Montréal.

Puis j’ai déménagé dans le 514 pour mes études collégiales. Habiter avec mon père aura eu l’effet de creuser la distance entre nous, d’éteindre l’espoir. D’oncle que j’appelais papa, mon père est devenu un coloc qui payait ma nourriture quand j’étais à la maison. On se parlait peu, on ne se connaissait à peu près pas. On partageait le même espace et on se rendait service à l’occasion, comme de bons voisins.

Quand j’ai fait mes boîtes pour emménager dans mon premier appartement, sans le savoir, j’allais scotcher ben étanche la vie avec mon père. Sur la même île, à moins de trente minutes de distance, nous sommes devenus des parents lointains.

Et les années se sont écoulées. Avant sa mort, je n’avais pas parlé à mon père depuis deux ans environ.

Vous savez les histoires au cinéma où un père et un fils se retrouvent face à la maladie, vivant pleinement les derniers instants sur Terre du paternel pour meubler la mémoire de souvenirs heureux avant qu’il ne soit trop tard – et bien, mon histoire n’est pas aussi rose bonbon. Pas faute d’avoir essayé. Mon père avait laissé un message sur ma boîte vocale quelques mois avant son départ, il voulait que je vienne souper chez lui pour jaser. Je n’ai jamais retourné l’appel et à ce jour je n’ai pas encore trouvé de bonnes raisons.

Pas le temps, l’école, le travail, la vie, les amours – rien de tout ça n’empêche un coup de fil de cinq minutes. C’est bon pour un père éloigné, c’est aussi bon pour une fille que l’on évite après une première date ordinaire ou un ami d’enfance un peu gênant que l’on entretient à moitié.

Il n’y a pas d’excuse, sinon la paresse et le manque d’intérêt.

Au salon funéraire, je me trouvais pas mal ridicule de choisir l’urne d’un homme que je connaissais à peine. Sa seule volonté, selon sa mère, était d’avoir la petite case à côté de celle de son père au columbarium. C’est d’ailleurs le seul point sur lequel j’ai insisté. Je n’ai aucun souvenir du choix de l’urne, des fleurs et de tout le reste. Faut aussi dire que je n’ai jamais visité ledit columbarium, sauf le jour de sa “mise en case” avec la famille et les amis.

Se sentir comme un étranger à la messe hommage de son père, ce n’est pas noble comme sentiment. Se projeter ailleurs quand tes oncles, tes tantes, tes cousins et cousines te partagent des anecdotes et des souvenirs qui ne provoquent aucune chaleur dans l’fond de tes tripes. Recevoir les sympathies des amis et des proches de ton père qui ne manquent pas de souligner le fait qu’ils ont beaucoup entendu parler de toi et qu’ils te reconnaissent grâce aux photos qu’il y avait chez ton père.

Ton existence devient un souvenir que tu ne partages pas, une photo que tu n’assumes pas, un nom de famille qui te rappelle la distance que tu entretiens avec ladite famille.

Ce n’est pas noble – mais c’est comme ça que je l’ai vécu. La distance alimente l’indifférence et elle gagne en force au fil des ans. Ne pas sentir la présence de mon père pour apprendre à me raser, par exemple, a fait de moi un fils froid, limite indigne. Sauf que des funérailles, ce n’est pas le moment ni le lieu pour les reproches. Alors tout le monde est fin avec toi, tout le monde est triste pour ta perte, tout le monde te dit que tu ne devrais pas t’en faire avec ça – personne ne t’en veut.

On peut physiquement être là sans pourtant y être. C’est vrai quand tu vis avec un père qui t’est étranger, c’est vrai quand on fête Noël avec une famille élargie que tu vois tous les deux ans et c’est aussi vrai quand tu rends un dernier hommage à un géniteur qui a fait le strict minimum de son vivant pour préparer son fils à affronter le monde.

Six ans plus tard, ne me reste de mon père que le nom. La famille est une distance, un souvenir flou, une phrase incomplète. Aucune chaleur, aucune tendresse. Quelques photos dans une boîte qui accumule la poussière et l’humidité. Des traits familiers sur mon visage et une crainte d’être cardiaque avant 40 ans.

J’ai peut-être échoué le deuil de mon père, mais deux semaines après avoir regardé distraitement les vis de sa dernière demeure se resserrer afin de sceller la petite case dans laquelle il sommeille, j’apprenais que j’allais à mon tour devenir un père.

Aujourd’hui, cette merveille porte en elle la définition même du mot qui m’a échappé toute ma vie : papa!

Pour lire un autre texte de Stéphane Morneau : “La télé, cette incomprise qu’on regarde de haut”

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