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La grève étudiante dans les universités au Québec se poursuit. Loin de soulever les passions d’une majorité de classe estudiantine, elle grandit tout de même, lentement mais sûrement.
Tout juste trentenaire, je suis étudiant aux cycles supérieurs, dans un secteur des «sciences molles», dans ce que l’on appelle un secteur non productif de l’économie, les arts technologiques. Puisque l’art est inutile, à en entendre les divers commentateurs qui déversent leur fiel sur une initiative votée par étudiants qui se mettent en danger, et ce simplement pour être entendus du gouvernement, je suis inutile également.
Et si je suis pour la hausse, je suis nécessairement un libertaire de droite. Me voilà coincé entre deux feux. Suspect, je suis un neutre intéressé, un Suisse de la question sociale.
Tel est le genre de raccourci qui circule dans les journaux et divers forums d’opinions.
Bref, des deux côtés de la question, on se taxe de sobriquets pas toujours élégants, versant dans l’impolitesse marquée. Des étudiants en grève en menacent d’autres. Des leaders d’opinions, socialement et économiquement établis, infantilisent ceux qui osent demander un dialogue. On se cannibalise à qui mieux mieux. Et on discute de moins en moins. Tension sociale me direz-vous ?
Peut-on en parler ?
Je suis pour cette hausse des frais, mais également pour cette grève. Paradoxal? Point du tout mes chéris. Des exemples d’université en manque de ressources, il en existe des centaines. Cela est dérangeant, si l’on vise une certaine qualité d’enseignement et de diplômés.
Je suis pour cette grève, car un gouvernement qui refuse d’entendre un débat où la question de l’accessibilité universelle est un point de pivot central, est un gouvernement qui pratique le déni de démocratie. Cela me choque énormément, mais ne me surprend pas.
Les débats d’ordre sociaux ont souvent tendance à se polariser, pour éventuellement se recentrer. Mais avant d’atteindre un certain point d’équilibre, il faut dialoguer. Un mot qui implique une volonté de part et d’autres.
Seulement voilà, cette volonté est inexistante pour le gouvernement Charest. Qui plus est, plusieurs étudiants en grève adoptent un discours agressif qui amène à tout sauf à une discussion claire, posée, réfléchie. Il y a péril en la demeure chez les acteurs de cette dramatique, ma foi, fort divertissante.
Les autres
Puis il y a les autres. Les honnêtes citoyens qui ont développé une typologie de l’étudiant moyen, ce bébé gâté qui dépenserait ses prêts et bourses dans des orgies alcoolisées et des outils technologiques. Après le gouvernement, qui soutient une position idéologique et politicienne, ce qui est on ne peut plus congruent avec sa vision du Québec, ce sont eux qui empoisonnent l’espace public de leur jugement acide, fondée sur un mimétisme inquiétant de certains éditorialistes et de lettres d’opinions publiées dans la presse.
Le spectre est vaste
On ne peut pas dire «les étudiants». C’est injuste, pour des questions d’âge, de revenu, de background social, et peut-être même de santé mentale un coup parti. Considérons la largeur du spectre avant de mettre tout le monde dans le même panier. Tenons compte également de la disparité du monde d’aujourd’hui par rapport à celui de ceux qui jugent et encouragent le déni de démocratie, tout simplement parce que la question ne les intéresse pas. Ou parce qu’une manifestation leur aura induit un petit retard de quinze minutes au bureau par un triste matin d’hiver. Excusez-ma mauvaise foi…
Soyons respectueux de l’opinion de chacun, écoutons leurs arguments, car la question des frais de scolarité a été soulevée. À quoi bon se mettre la tête dans le sable et s’insulter par commentaires interposés ? Envenimer le débat ? Maintenir la crédibilité et la fermeté du gouvernement en place ? Vous n’y êtes pas du tout. Créer une typologie du citoyen moyen qui est contre la grève. Celui dont on ne parle pas assez, mais qui déclame allègrement sa vision réductrice de la masse étudiante au Québec.
Je bosse, donc je suis
Françoise a trente ans. Jeune professionnelle urbaine ayant étudié le droit puis les sciences économiques, elle complète aujourd’hui un MBA aux HEC Montréal, en plus de pratiquer la «consultation» dans un grand cabinet «d’experts conseils».
Possédant un condo qu’elle financera sur les vingt prochaines années, c’est une épicurienne confirmée, tout comme son copain Maxime avec qui elle vit depuis peu. Ce dernier est banquier, ou avocat, je ne sais plus. Ensemble, ils totalisent un revenu annuel de 130 000 dollars.
Françoise et Maxime considèrent que les étudiants sont tous des chevelus fumants de la mari, tous droits sortis des années soixante-dix. Qui plus est, ils sont convaincus qu’ils proviennent en majorité des facultés de philosophie et de science sociales. Bref, Françoise et Max (soyons familiers jusqu’au bout), croient que les étudiants auraient mieux fait d’étudier dans des domaines «productifs» pour la société.
Le mot social leur plait pas (car cela fait socialiste), sauf à l’occasion du Bal des Épinettes, où de jeunes leaders viennent donner généreusement à une œuvre de charité quelconque. Disons le cancer du cerveau.
N’allez pas croire que ce jeune couple méprise l’entraide et la compassion. La preuve, ils aiment Amnistie Internationale sur les médias sociaux. Et consacrent beaucoup de temps à s’indigner de la hausse des impôts annuellement. Puisqu’ils font déjà amplement leur part, travaillent et ont réussi, ils ont conclu en leur posture de citoyens modèles, d’où leur maxime portée en étendard : «Je bosse donc je suis».
Bref, ils saupoudrent leur «réflexion » dans la condescendance la plus abjecte, car riches, professionnels, propriétaires terriens et nécessairement du côté du grand capital. Des gros méchants quoi. Leur statut social leur confère une ascendance particulière les autorisant à insulter une masse de citoyens.
De leur refuser le dialogue avec leur gouvernement. D’entériner un déficit démocratique. De les traiter d’idiots, d’individualistes dépourvus de jugement et d’intelligence. De les infantiliser.
De les qualifier de propriétaires de produit Apple.
Ce qui est, entendons-nous, d’une violence inouïe.
(Crédit photo: greve2012.org)
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