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D’un balcon montréalais à Hot Ones : le fabuleux destin de Piko Peppers
Quand l’animateur de la populaire émission américaine Hot Ones, Sean Evans, proclame la sauce Piko Peppers comme l’une de ses préférées à vie, Valérie et Jean-Philippe n’en reviennent tout simplement pas.
Pour ceux et celles non familiers avec le concept de Hot Ones, il s’agit d’une entrevue où l’interviewer et son invité.e vedette (récemment Kate Hudson et Zoe Saldaña) sont attablés pour manger dix ailes de poulet recouvertes de sauces piquantes à l’intensité croissante. Un succès retentissant qui en est à sa 19e saison sur YouTube et qui cumule un nombre absolument dément de visionnements.
Percer son alignement devient en soi un couronnement. Pour Valérie et Jean-Philippe, c’est surtout l’aboutissement d’une année improbable. Question d’en apprendre un peu plus sur cette formidable conquête du podium pimentée, j’ai visité le couple dans sa boutique du Plateau Mont-Royal.
Portrait d’un récit Cendrillon.
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Tout commence, sans surprise, avec l’innocence de petits piments dans les plates-bandes du balcon. « De fil en aiguille, on a concocté une première sauce avec nos récoltes et c’est vite devenu une obsession », lance Valérie en regardant son complice.
« Quand on a embouteillé notre première batch, on ne savait pas quoi mettre sur l’étiquette, alors on a posé l’image de notre chat, Piko, comme ça, pour le fun. On la faisait goûter à la famille, aux amis, c’était notre hobby », raconte Jean-Philippe.
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Puis la pandémie s’est abattue sur la ville. Jean-Philippe œuvrait dans l’industrie musicale, Valérie comme tatoueuse dans un studio sur la rue Duluth. Le couple habitant à l’étage de l’espace maintenant inutilisé décide de reprendre le bail et d’entamer un nouveau chapitre de sa vie professionnelle, cette fois, ensemble, dans un champ d’expertise complètement différent.
Ils seront sauciers.
La boutique Piko Peppers ouvre ses portes en mai 2021. « Il n’y avait aucun commerce dédié uniquement à la sauce piquante au Québec. En ayant pignon sur rue, nous voulions y vendre nos produits, mais aussi mettre de l’avant l’artisanat de petites entreprises québécoises, nos coups de cœur que l’on choisissait individuellement », renchérit Valérie.
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En plus d’une offrande locale sans cesse grandissante, l’entreprise propose ses nouvelles recettes chaque mois embouteillées en quelques centaines d’exemplaires. Un marché dynamique de petites cuvées, d’échanges et de collections, similaire à l’univers des bières de microbrasserie.
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Le couple fait découvrir ses connaissances à une clientèle d’initié.e.s et de néophytes. « On essaie d’être dans l’exploration, suggérant des sauces plus douces ou alternatives, faites avec des fruits ou des épices funky. Mais la course aux sauces extrêmes ultrafortes demeure encore très populaire », précise Jean-Philippe.
« Par notre singularité, nous sommes un peu devenus les sommeliers de l’épicé, ajoute Valérie. Je crois que ça nous a démarqués d’avoir l’opportunité de guider les clients à travers les choix. »
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Mars 2022. Un peu moins d’une année après l’ouverture de Piko Peppers, le duo envoie quelques bouteilles de la maison à Heatonist, une boutique spécialisée à New York. Les curateurs des sauces de Hot Ones, c’est eux. « On a offert une gamme de produits sans jamais penser que ça allait les intéresser. On se trouvait trop petits pour les convaincre », estime l’ancien DJ.
Le matin du 24 juin 2022, le couple reçoit l’appel d’un numéro américain. « Ils nous disent : “On aime beaucoup l’une de vos sauces. Elle fera la prochaine saison de Hot Ones. Félicitations. On veut 60 000 bouteilles dans trois mois. »
«On avait aucune idée comment s’y prendre. Mais est-ce qu’on avait le choix? Si on disait non, on le regretterait toute notre vie.»
Au bout du fil, Valérie crie silencieusement alors que son copain est aussi stupéfait. « De cette saveur Piri Piri, on avait fait juste 150 bouteilles. Elle n’avait même pas une vraie étiquette. On s’est tout de suite dit, 60 000 bouteilles, c’est mission impossible », raconte-t-elle avec un soupçon de vertige.
Heatonist leur donne une fin de semaine pour y réfléchir. « On avait aucune idée comment s’y prendre, poursuit Jean-Philippe. Mais est-ce qu’on avait le choix? Si on disait non, on le regretterait toute notre vie. »
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Le défi consiste à passer d’une production de cuisine à une quantité industrielle en très peu de temps. « On s’est associé avec Julien Fréchette de la Pimenterie, qui a rendu la chose possible. C’est la seule entreprise à Montréal capable de produire autant avec des délais aussi serrés. »
Ils acceptent. Démarre ainsi une course infernale contre la montre.
Le couple doit garder la nouvelle secrète, gérer la boutique et, en parallèle, s’improviser grossiste dans un temps record. « En l’espace de quelques semaines, on a réussi à boucler des accords pour les étiquettes, à trouver 25 palettes de bouteilles, à rendre le tout conforme avec les législations américaines, à s’assurer que la commande allait passer les douanes », énumère Jean-Philippe.
« Il fallait aussi trouver la liquidité pour financer le projet, ajoute Valérie. Il y avait tellement d’incertitudes. Tout tenait à un fil. Par exemple, notre sauce contient de la bière sans gluten. Nous sommes allés cogner chez Glutenberg, dans Hochelaga, pour leur acheter tout ce qu’ils avaient de disponible. »
Et par miracle, après trois mois de travail acharné et de nuits d’angoisse, la commande est arrivée à New York en septembre, comme promis, juste avant le début de la saison.
Tout avait fonctionné.
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Mais la sauce féline, troisième dans l’ordre enflammé de l’émission, n’avait pas l’intention de jouer un rôle de soutien. « On ne s’attendait pas à ce qu’elle devienne la star de l’émission, dit Jean-Philippe. À plusieurs occasions, l’invité a révélé que c’était sa préférée. C’était déjà cool de faire partie de l’émission : là, c’est la consécration. Heatonist nous ont même commandé un autre 20 000 bouteilles parce qu’ils en manquaient. »
«L’exposition de l’émission est immense. La boutique roule à plein régime depuis.»
Parmi les invité.e.s, de grosses pointures du showbiz américain y ont collé leurs lèvres : le magicien David Blaine, le musicien Kid Cudi, l’actrice Cate Blanchett, l’animateur James Corden et bien d’autres.
« C’est une promo incroyable, s’exclame Valérie. La star du UFC, Israel Adesanya, qui dessine notre chat, c’est complètement surréaliste. »
Est-ce que cette heureuse tempête a changé le quotidien des entrepreneur.e.s?
« L’exposition de l’émission est immense, avoue Valérie. La boutique roule à plein régime depuis. Heatonist possède toutefois l’exclusivité de notre sauce jusqu’au dernier épisode diffusé en décembre, mais nous pouvons la vendre en magasin. On commencera en janvier les livraisons à l’international. On opère maintenant une cuisine commerciale que l’on partage dans le Mile End. »
Pour le futur, l’entreprise ne considère pas signer d’ententes avec un supermarché. « J’aime que les gens viennent chercher leurs produits ici, dans une vraie petite boutique dédiée à la sauce piquante », souligne JP.
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Magnifique destin que celui de cette étonnante sauce Piri Piri, mais qu’est-ce qui fait son charme?
« Le chat, peut-être? se questionne à la blague Valérie. C’est une sauce réconfortante, aux arômes familiers ayant mijoté longtemps, pas trop agressive. On est dans un quartier avec un héritage portugais et on l’a fait pour les gens qui nous en demandaient sans jamais imaginer qu’elle allait nous plonger dans une pareille folie. »
Comme quoi, parfois, il ne manque qu’un bon assaisonnement pour s’atteler à l’aventure.