Drag king

Ce texte est issu du numéro 16 spécial Filles | été 2007

Mais c’est pas vrai qu’ils ont l’air d’un conquistador asexué une fois dévêtus. Qui croire quand on les voit comme ça, excitant toutes les petites filles? Pourquoi on n’y  croit plus comme ça, isolés dans un corps presqu’il? —    Troisième sexe, d’Indochine

20h
Dans les loges, les filles s’excitent, se maquillent, s’habillent. Une scène  normale en apparence. Nous sommes au Cléopâtre, un bar de danseuses, mais aussi un des premiers cabarets montréalais à présenter des revues musicales de transsexuels et autres personnificateurs féminins. Ici, on évite d’utiliser le mot drag queen. « On a toujours tenté de mystifier les gens, de faire en sorte qu’on se pose la question: c’est-tu une fille, c’est-tu un gars? On ne veut pas être des caricatures de femme », dit Brenda, transsexuelle derrière le bar depuis l’ouverture des lieux, dans les années 1970.

Pourtant, la vingtaine de filles devant les miroirs sont bien des femmes. Leur collectif, King Size, prépare sa deuxième performance. La nervosité se sent. Nancy, Nathalie, Nicole et les autres dessinent fausse barbe, moustache ou se collent poils au visage. Elles s’enrobent la poitrine de cellophane pour créer l’illusion d’un torse plat, une pression qui étouffe et écrase les seins. Certaines portent fièrement leur godemiché entre les jambes, accessoire de spectacle qu’elles sortent pour un numéro osé.

Ce soir, elles sont Nat King Pole, Gary Dickinson, Jean-Robert, Rod Screwheart, Sunny Dee, Mitch Mitcham, Little Big Horn, Billy King et Bo Stallion. Ce soir, elles sont des hommes. Devant une foule en délire, King Size propose chorégraphies et lipsync sur des chansons suggestives et dosées d’humour. Le Cléopâtre est bondé, plein de femmes évidemment, mais aussi de couples et de curieux, tous venus voir ce qu’est un drag king.

21h30
Le show commence avec Mimi de Paris, hôtesse transsexuelle d’une autre époque et organisatrice de la journée de la Fierté Trans. Sur les premiers beats d’un succès hip-hop, trois filles prennent des poses de rappeurs, dragueurs. Elles connaissent la chanson par cœur.

Mais ce qui chicote le public, c’est bel et bien la motivation derrière cette transformation d’une nuit. « C’est la question qui revient tout le temps », admet Sunny. Et là-dessus, King Size n’adopte pas de réponse officielle. L’une d’entre elles lance un « pour les filles » bien senti, appuyé par rires et soupirs. C’est le cas de Mitch Mitcham, qui offre un numéro sexy et coquin en incarnant un crooner à la Elvis, passionné pour les culs… bien nantis.« Pour moi, c’est clair que c’est le sex-appeal des drag kings qui m’attire. Je les ai toujours trouvés très, très beau. » Mais chez King Size, les préférences sont multiples: lesbiennes, bisexuelles ou hétérosexuelles. À bas les préjugés.

Choquer est le mot-clé. Nicole, mère et jeune conseillère en orientation au secondaire, considère cet élément central, moteur d’action dans ce jeu d’illusion des genres. « Je vois le drag king comme un geste engagé qui fait réfléchir, un geste contre l’homophobie. » Il s’y cache aussi une revendication très féministe, celle où les femmes ne sont pas obligées de faire une Britney ou une Christina Aguilera d’elles-mêmes pour gravir la scène avec succès.

Parfois, les raisons paraissent beaucoup plus profondes et s’enracinent bien au-delà du goût du spectacle. Nancy, qui joue un rockeur quelque peu cavalier tout droit sorti des années 1970, porte vêtements masculins et dildo, même au boulot. « On m’a toujours forcée à être féminine. Alors aujourd’hui, je me fâche quand on nous emprisonne dans des rôles, quand on dit aux filles de se tasser parce qu’elles ne sont pas assez fortes pour porter une grosse bouteille d’eau. » Professeure au cégep et mère hétérosexuelle, Nancy avoue sentir une autre pression, celle d’être aussi masculine que ses collègues de travail. Avec les gars, il est hors de question de croiser les jambes, de rire la voix perchée ou encore, de faire une crise… de fille.

Après un moment d’hésitation, les filles se mettent d’accord. Passer pour un homme, c’est aussi une façon d’ameliorer sa confiance en soi et son sentiment de liberté. Des preuves? « L’anonymat… Tu sais pas comment ça fait du bien de passer inaperçu dans un bar ou dans la rue. Les gens ne te regardent pas, n’évaluent pas ton habillement ou ton body. »

23h30
Les vingt filles exécutent la dernière chorégraphie pendant que les sifflements résonnent dans tout le Cléopâtre. Oui, le public a encore de la voix! La finale s’orchestre sur un classique disco fané, édulcoré, mais bon, le contexte s’y prête bien. King Size ne fait pas de politique, mais, dans le plaisir et la coquetterie masculine, le collectif brandit fièrement le droit aux femmes de ne pas être ce qu’on attend trop souvent d’elles. Il matérialise aussi un désir féminin profond, présent depuis la nuit des temps : celui d’être un gars, une fois seulement, parce que… parce que, ce serait tellement plus facile!

Vous avez dit drag king?
Les photos de l’écrivaine Colette, qui fume une cigarette en smoking, nous rappellent que le désir des femmes à s’habiller en homme est loin d’être nouveau. Pourtant, le phénomène des drag kings telles qu’on les connaît aujourd’hui explose dans les années 1990, et elles s’affichent rapidement en troupe dans toutes grandes villes dotées d’une vie nocturne. Fait particulier: alors que les drag queens œuvrent souvent seules, les drag kings fondent des collectifs, qui possèdent une variété de numéros et de personnages. Comme les fag hags, ces femmes qui raffolent de la compagnie des gais, les drag kings ont aussi leurs kings blings. À Montréal, ce sont les Mambo Kings, également présents à la soirée au Cléopâtre de la fierté Trans, qui furent les premières femmes à offrir un tel genre de spectacle de 1993 à 1998.

Ce texte est issu du numéro 16 spécial Filles | été 2007

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