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Double perte pour les bouquinistes montréalais
La foule piétonne déambule sur l’avenue Mont-Royal dans la moiteur de l’après-midi. À l’intérieur de la librairie Le port de tête, d’ordinaire animée, règne une atmosphère étrangement calme. De lents accords de black métal résonnent dans les haut-parleurs tandis que deux employés s’affairent à dégarnir les étagères. En effet, l’une des bouquineries les plus appréciées de la métropole quitte son adresse d’origine parmi les trois qu’elle occupe le long de cette artère.
Le 262 Mont-Royal Est, élevé au statut de véritable institution, se retire discrètement.
Combien de fois me suis-je arrêté devant ses vitrines thématiques, émerveillé par ses éditions rares et ses auteurs méconnus? J’ai peine à croire que je devrai me passer de ce plaisir sans cesse renouvelé.
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Sans oublier le cachet impossible à reproduire de ce local plus que centenaire. Le vieux plancher en bois, usé par le pas des années, racontait son histoire à travers chaque craquement.
Enveloppé par le parfum de l’encre lue, le 262 incarnait un rare sanctuaire dédié à la scène littéraire francophone. En parfaite adéquation avec son évolution, la librairie assurait un rôle fédérateur pour cette communauté qui l’avait adopté depuis 2007.
Mais n’ayez crainte, ce n’est pas la fin du Port de tête. Les deux adresses subsistantes continueront de proposer ce que je considère comme l’une des meilleures sélections de livres à Montréal. L’expertise des libraires, leur rigueur dans la curation des ouvrages et leur passion restent en fonction, tout comme la tenue d’événements qui déménagera simplement à quelques secondes vers l’ouest, au 222, ou de l’autre côté de la rue, au 269.
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À cette adresse, Raphaël, Luc-Antoine et Shawn papotent en apposant des prix sur une montagne de livres neufs. Chez le trio de libraires, le processus de deuil semble encore en cours.
La question est inévitable : pourquoi cette relocalisation?
Comme on pouvait s’y attendre, il s’agit d’une question de bail. Après des mois de négociations complexes, aucun accord n’a pu être trouvé quant à la pérennité de la boutique dans son plus grand local. Les incertitudes liées à l’état du bâtiment ont également rendu difficile la conclusion d’un bail commercial sur le long terme. Ainsi, le dimanche 11 juin marquait la fin d’un chapitre pour ce lieu mythique du Plateau.
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Luc-Antoine me parle avec fébrilité de la soirée de poésie acadienne qu’il vient tout juste d’organiser. Shawn se remémore les premières publications du Quartanier, si populaires que les vitres étaient couvertes de buée. Pour Raphaël, de doux souvenirs sont liés aux lectures en plein air et aux barbecues nocturnes.
Tous ont pu jouir d’une grande liberté de booking et entretenir à travers celle-ci une relation étroite avec la communauté qui fréquentait les rendez-vous littéraires.
Il y a eu des concerts, des conférences, des expos, des festivals et surtout, des lancements. L’Écrou, La Peuplade ou l’Oie de Cravan, pour ne nommer que ceux-là, y venaient lancer leurs nouvelles parutions. À son apogée, le 262 accueillait plus de 150 événements par an. Pour de nombreux auteurs émergents, y lire un passage de leurs œuvres était la concrétisation de leurs ambitions.
Entre 2010 et 2020; c’est là, plus que nulle part ailleurs, que le zeitgeist du renouveau éditorial québécois s’est manifesté.
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J’immortalise la devanture lorsqu’une dame aux yeux verts s’arrête, désireuse d’exprimer sa stupéfaction face à la disparition de cet endroit qui faisait partie de son itinéraire hebdomadaire. Elle me partage les souvenirs imprécis de certaines soirées qui s’étiraient jusqu’au soleil levant et des rencontres improbables qu’elle y faisait.
Bien que l’essence de la librairie perdure, un lieu précieux s’évanouit, emportant avec lui une partie de sa mémoire qui ne pourra plus jamais être ravivée par son décor. Même dans une ville en constante mutation, il est fréquent de tenir ces fragiles espaces pour acquis.
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Au cœur du Mile End, un touriste à la crème solaire mal étalée sur le visage s’arrête pour dévorer son bagel devant la vieille vitrine avec un regard curieux. Après 39 ans de service, dont les cinq dernières sur la rue Saint-Viateur, la librairie S.W. Welch tire sa révérence avec une vente de fermeture offrant 50 % de réduction sur l’ensemble de son inventaire.
Jamais auparavant n’avais-je vu une telle foule remplir ses allées.
En scrutant ce qu’il reste sur les étagères, la saga du printemps 2021 me revient en mémoire. Un différend avec le promoteur immobilier Shiller Lavy annonçait le départ soudain de cette petite librairie indépendante anglophone. Aux yeux du quartier, sa fermeture imminente cristallisait le processus d’embourgeoisement en cours. La communauté du Mile End s’est rapidement unie autour du libraire et la vague d’amour s’est transformée en résistance populaire.
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Voyant sa vilaine réputation encore plus malmenée, l’entreprise avait finalement proposé un accord de deux ans accepté et signé par Stephen Welch, au terme duquel il quitterait la profession.
Une maigre victoire pour Montréal, mais une victoire tout de même.
Les saisons ont défilé et l’homme à la crinière hirsute s’offrira à la fin du mois une retraite bien méritée, comme convenu. Un adieu non moins empreint de gratitude envers le quartier qui l’a soutenu jusqu’à la fin. La longue file de bras chargés jusqu’à la caisse en est la preuve.
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La vulnérabilité des établissements culturels, même les plus renommés, est mise en évidence par ce double jeu. Montréal se verra ainsi privé de deux portes d’accès à l’univers des mots, ces refuges éloignés à l’agitation du temps.
Et que réservera l’avenir auxdits locaux?
Le mystère demeure, mais espérons de bonnes nouvelles, car la ville est déjà saturée en A&W.
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