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Dina Gilbert : La symphonie du collectif
L’Université de Montréal et URBANIA s’associent pour vous présenter une musicienne tout à fait extraordinaire.
À 33 ans, la chef d’orchestre Dina Gilbert est aussi épanouie qu’Ozzy Osbourne dans une grotte de chauve-souris… genre. Dans la dernière année, le nombre de programmes qu’elle a dirig és (du Japon à Blainville!) a triplé. Elle est devenue directrice musicale de l’Orchestre symphonique de l’Estuaire (à Rimouski) et du Kamloops Symphony (en Colombie-Britannique), après un passage remarqué en tant que chef assistante à l’OSM, au côté de maestro Kent Nagano. Avec elle, on n’a qu’à partir l’enregistreuse pour avoir un concert d’enthousiasme.
La musique classique dans votre vie, c’est un accident? Parce que pour moi, enfant, Beethoven c’était d’abord un gros chien qui bave…
Pas un accident, non, parce que je suis la cinquième d’une famille de six filles, et mes sœurs aînées faisaient déjà de la chorale et du piano. On devait s’exercer une heure tous les jours; c’était aussi important que l’école. Par moments, comme n’importe quel enfant, ça ne me tentait pas, mais au secondaire, j’ai eu beaucoup de plaisir à apprendre la clarinette par moi-même. Au cégep, mes sœurs ont bifurqué, tandis que moi je n’en avais que pour la musique; je pensais me trouver une vraie formation plus tard. J’ai même fait un baccalauréat en clarinette!
Comment ça s’envisage, un avenir en clarinette?
En fait, je ne me voyais ni pianiste ni clarinettiste. Ayant dirigé plusieurs chœurs en Beauce ou dans les cadets, en tant qu’autodidacte, j’avais acquis beaucoup d’expérience de podium avant même de savoir que c’était un métier. Une fois à l’Université de Montréal, il y avait un cours optionnel en direction d’orchestre, et je l’ai tout de suite choisi. Mon prof m’a dit que j’avais une bonne oreille et m’a demandé si j’avais pensé à devenir chef d’orchestre. Un peu plus tard, j’ai passé l’audition et j’ai été acceptée à la maîtrise en direction d’orchestre. Je suis privilégiée parce qu’on me propose plein de projets différents : du répertoire standard, beaucoup de musique canadienne, et on m’a même offert un concert avec l’Orchestre métropolitain, dans le cadre du 375e de Montréal, autour de la musique des jeux vidéo! C’est drôle, parce que mon doctorat portait sur la synchronisation musique et image, sur de vieux Buster Keaton et Félix le chat. Avec des bobines en noir et blanc, fragiles et capricieuses, c’était comme travailler avec un soliste qui ne veut rien savoir.
À part retenir le nom des 89 musiciens, quel a été votre plus grand apprentissage pendant vos trois ans à l’OSM?
Faire une maîtrise et un doctorat, c’est une chose, mais toucher à deux programmes par semaine, avec des musiciens de haut niveau, discuter avec eux, assister maestro Nagano… Souvent, les gens pensent que diriger ne tient pas à grand-chose, mais c’est un vaste travail en amont : la préparation, la sélection des œuvres, etc. Par-dessus tout, j’ai été inspirée par la façon dont maestro Nagano s’engage dans la communauté. Il a mené à terme les projets de la Maison symphonique et son orgue, mais aussi La musique aux enfants, pour les écoles du nord-est de Montréal. Il fait beaucoup plus que diriger les concerts; il veille à la progression de l’orchestre en l’ancrant dans sa communauté.
Et vous avez soif de ça aussi…
Pour apprendre un instrument, il faut de la volonté, ce n’est pas Guitar Hero!
Tout à fait. Avec l’OSM, j’ai récemment dirigé la superbe trame sonore de E.T. l’extraterrestre, signée John Williams. Ce genre de projet, ça pique la curiosité des gens. Puis à Rimouski, j’ai créé l’atelier Chef 101. C’est évidemment impossible d’amener un orchestre de 50 musiciens en classe, alors avec sept musiciens et des arrangements accessibles sur des airs de Mozart, Beethoven et Grieg, j’explique à des apprentis de 6 à 12 ans comment communiquer avec l’orchestre. Les musiciens les suivent bon gré, mal gré, et ça permet aux jeunes de comprendre la part intuitive de mon travail. Au lieu d’avoir un concert statique, ils découvrent les couleurs spécifiques de chaque instrument. C’est ludique et interactif. Un parent me disait qu’à la maison, sa fille jouait à la chef avec une baguette!
Ça créera peut-être des vocations!
On me dit que ça inspirerait les filles, notamment! Même phénomène avec le ballet Casse-noisette, que je dirige de la fosse; ce n’est qu’au salut que les enfants se rendent compte que je suis une femme. Je trouve ça l’fun que le simple fait de pratiquer mon métier avec passion, ça puisse aider à briser le stéréotype selon lequel c’est un homme qui doit diriger. Après tout, le premier concert jeunesse que ces enfants auront vu aura été mené par une femme chef d’orchestre.
Justement, en tant que femme, avez-vous senti une pression supplémentaire dans votre parcours?
Pendant mes études, on était trois femmes et deux hommes, alors pas du tout. Ni dans la façon dont on m’a enseigné. Ce qui a changé, c’est le regard des médias, quand j’ai eu le poste à l’OSM, comme j’étais la première femme assistante… Il reste du chemin à faire, mais je suis là parce que d’autres l’ont tracé avant moi, dont Ethel Stark, la première femme chef d’orchestre au Canada. Cette pression, je la sens davantage en entrevue, comme si je devais être porte-parole pour toutes les femmes chefs. On m’a déjà demandé à la radio : « Mais toi, c’est-tu un sacrifice? Veux-tu avoir des enfants? » Jamais un collègue masculin n’aurait eu à répondre à ça. Cela dit, ce n’est pas mal intentionné.
Et sans vouloir être indiscret… ce serait quoi votre fantasme musical absolu?
Je suis déjà très chanceuse, mais j’aimerais beaucoup développer ma carrière en Europe. Mon agence, Kajimoto, est basée au Japon; j’ai fait cinq concerts là-bas, avec le Sinfonia Varsovia. J’adore voir comment la musique classique est perçue d’un pays à l’autre et je me croise les doigts pour diriger un orchestre à l’international. En attendant, je veux créer des étincelles chez le jeune public. Comme le sport, la musique nous aide à nous développer, à nous concentrer. Surtout qu’aujourd’hui, tout va trop vite. Pour apprendre un instrument, il faut de la volonté, ce n’est pas Guitar Hero! Le défi, c’est d’arriver à être dans le moment présent. En tout cas, moi, ça m’aide…
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