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D’Euphoria à Moonlight : A24, le petit studio devenu coqueluche des millénariaux
Il y a quelques jours, je regardais avec intérêt le curieux Red Rocket de Sean S. Baker. Le long-métrage raconte l’histoire vaudevillesque d’un acteur porno déchu de retour dans son bled natal. Au milieu du film, soudainement, un flash m’est apparu : est-ce que je suis en train de regarder un A24?
L’affirmative de la réponse nécessite de s’y attarder un instant.
Au cours des neuf dernières années, le petit studio de cinéma A24 s’est vite taillé une place de choix dans le paysage hollywoodien, charmant toute une génération de cinéphiles grâce à des œuvres atypiques et décalées. Il est fort probable que quelques-uns de vos récents coups de cœur proviennent de son catalogue distingué. The Lighthouse, Ex Machina, Hereditary, Moonlight et Uncut Gems ont tous été produits par A24. Ses deux plus récentes parutions : X et Everything Everywhere All at Once, actuellement en salle, reçoivent les éloges de la critique tout en demeurant fidèles à la réputation déjantée de la boîte.
Tisser un nouvel imaginaire
Mais qu’est-ce qui définit l’identité d’un film A24? Les scénarios, les tons et les décors changent radicalement d’une sortie à l’autre, mais la signature distinctive semble assez unificatrice pour qu’elle devienne reconnaissable telle une griffe.
D’emblée, la ligne directrice de la boîte originaire de New York affirme une certaine cohérence : nous sommes habituellement convoqué.e.s à un film de genre dense et réfléchi avec une mise en scène très léchée s’adressant à un public ayant grandi devant toutes les bizarreries de l’internet.
A24 surfe sur cet engouement à savourer le banal du quotidien s’effriter en hallucinations inquiétantes.
Robot, démon, sorcière, dealer, nazi, marin, chèvre et skateur se déploient en portraits intimistes à travers des intrigues tordues, assurent de tenir ses fantaisies en retrait des blockbusters traditionnels. Si je devais me risquer à définir l’ADN d’un film A24, ce serait un appétit avoué pour la distorsion du réel.
Une contagion croissante
Une folie à la fois, le studio incarne le zeitgeist culturel d’une génération. Ses univers distillent les obsessions de notre époque avide d’intelligence, de marginalité et de chaos. A24 surfe sur cet engouement à savourer le banal du quotidien s’effriter en hallucinations inquiétantes.
Bien qu’ils passent parfois sous le radar et en marge des sommets du box-office, ses films édifient un culte grandissant, rassemblant une tribu de fidèles partisan.e.s. Ces cinéphiles nourrissent en ligne une sous-culture en soi, générant d’innombrables mèmes et militant le couteau entre les dents sur toutes les plateformes.
Le logo est devenu pour plusieurs un sceau d’approbation. Une façon de magasiner son divertissement dans l’océan d’offrandes, développant avec son public un lien de confiance à l’image d’un label de musique.
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Bricoler ses propres règles
Que la deuxième saison du succès monstre Euphoria ait été tournée sur de la pellicule Kodak Ektachrome prouve la témérité financière du studio et cette volonté décomplexée d’éblouir la galerie à contre-courant. Un vent d’audace dans un secteur de plus en plus étouffé par la frilosité des conglomérats médiatiques.
Avec son statut de cool kid, le studio brise allègrement un certain rigorisme du 7e art américain en éclatant les conventions autant narratives que formelles. Mais les films A24 ont tendance à polariser et à plaire surtout à un public d’initié.e.s. Leur côté résolument hip attire évidemment son lot de détracteurs. Certaines voix crient à la recette, à la facilité, que ses apôtres sont aveuglés par un faux prestige devenu marque de commerce.
Une posture anticonformiste au potentiel de faire des petits et, qui sait, peut-être souffler une douce révolution sur le cinéma populaire.
N’empêche, le studio est reconnu pour offrir aux cinéastes un grand niveau d’autonomie, autant dans les choix narratifs que les lieux de tournage. Une part importante de son mérite revient à l’association avec des réalisateurs aux visions fortes comme les frères Safdie, Ari Aster, Harmony Korine, Yórgos Lánthimos ou Alex Garland. Sans oublier un flair délicieux pour des distributions extravagantes. Plusieurs productions mettent en scène des acteurs et actrices non professionnel.le.s qui en sont à leur premier rôle au grand écran.
Une posture anticonformiste au potentiel de faire des petits et, qui sait, peut-être souffler une douce révolution sur le cinéma populaire, car oui, il s’agit bien de cinéma grand public. Nous ne sommes ni dans l’avant-garde ni au cœur du cinéma d’auteur. A24 propose du cinéma à gros budget pour les grandes salles, mais avec un doigté extrêmement habile. Plusieurs spectateurs et spectatrices de sa filmographie ont d’ailleurs découvert un plaisir pour l’exubérance, pavant ainsi la voie pour du cinéma plus étourdissant.
Force est d’admettre que A24 déçoit rarement et offre du gros beurre avec un soupçon de Cayenne sur le maïs soufflé contemporain. À voir les prochaines sorties, le futur s’annonce gentiment étrange.
Quelques propositions
Je vous partage ici cinq titres A24 dignes d’intérêt et qui représentent bien l’éclectisme de leur répertoire :
Under The Skin (2014) : Un extraterrestre à l’enveloppe irrésistible débarque dans l’humidité écossaise pour se nourrir d’hommes.
The Lobster (2015) : Succulente dystopie mettant en scène un refuge pour célibataires où les occupant.e.s ont un ultimatum pour trouver l’âme sœur avant de se transformer en animal.
Moonlight (2016) : L’histoire en trois temps d’un jeune Afro-Américain homosexuel issu de la misère floridienne.
Swiss Army Man (2016) : Coincé sur une île déserte, un homme retrouve espoir avec la rencontre d’une créature gonflable/couteau suisse.
Under the Silver Lake (2018) : Quête surréaliste d’un jeune homme cherchant une inconnue dans les méandres d’un Los Angeles psychédélique.
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