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Des moutons et des requins

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Ce texte est extrait du #28 spécial Escrocs

J’ai tout ce qu’il faut pour me faire embarquer dans la vente pyramidale: la naïveté, la faiblesse, et surtout, le désir de faire beaucoup d’argent sans trop d’efforts.

Quand une fille de la célèbre compagnie multiniveau Herbalife m’a appelée pour « dresser mon bilan de santé gratuitement », j’ai dit oui. Quand un couple m’a approchée en me disant « nous avons besoin d’une personne charismatique comme vous », flattée comme le corbeau, j’ai failli lâcher mon fromage. Quand un gars qui travaille dans les finances est entré en contact avec moi en me disant qu’il partait sa propre compagnie, je lui ai pris pour 10 000 $ de REER, même si je le voyais venir à cent mille miles à l’heure avec sa pyramide : « Toi, t’es journaliste, ça te tenterait pas de rendre les gens heureux comme moi à la place? On bâtit des bureaux à Montréal. »

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C’est pourquoi, lorsque j’ai proposé à Urbania de gravir une fois pour toutes les échelons de la pyramide, j’ai cru que ça serait facile. Les entreprises à paliers multiples sont partout et elles n’attendent que ça, des personnes qui visent toujours plus haut.

Grimper les échelons un à un
Pour démarrer ma carrière dans la vente pyramidale, j’ai commencé par feuilleter les annonces classées à la rubrique « Occasion d’affaires ». Plusieurs entreprises y proposent de faire quelques milliers de dollars par mois, facilement et rapidement, en restant à la maison. J’en ai contacté quelques-unes, mais leurs représentants voulaient tous venir chez moi. J’avais la chienne.

J’ai finalement approché l’amie d’une amie. Son slogan (sic) : « Je peux vous aider à améliorer votre santé et vos finances, en travaillant à temps partiel. » J’hésite à révéler le nom de sa business : ces compagnies ont recours à des rhétoriques implacables pour vous prouver qu’elles ne sont ni pyramidales (parce que ça, c’est illégal) ni à paliers multiples (parce que ça, ça ressemble à pyramidal). Quant à la dame, appelons-la simplement Julie. Comme c’est le cas dans toutes les entreprises du genre, Julie vend des produits qui vont « aider les gens ». Des produits bons pour la santé et « prouvés scientifiquement ».

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Sur le site web de Julie, on peut voir une vidéo mettant en vedette des krachs financiers, des bulles immobilières, des pauvres dans la rue, puis des gens qui ont réussi à se sortir de ce monde où la menace de faillite personnelle est constante. Des gens heureux et indépendants de fortune. Des gens en santé. Des gens qui ont l’air de toi et moi. Tout ça sur la toune Children de Robert Miles.

J’avais des frissons. En l’espace de quelques secondes, j’ai oublié tous mes a priori sur la vente pyramidale et me suis dit : « Pourquoi pas, dans le fond? » (« Pour ne pas t’aliéner ta famille et tes amis… », m’a sagement rappelé une copine.)

Julie et moi nous sommes rencontrées sur Skype (eh oui! la vente a domicile s’est modernisée). Je n’avais pas de temps à perdre. J’avais un mois pour réaliser mon article.
— Je sais que tu veux m’aider à améliorer ma santé, mais moi, ce qui m’intéresse, c’est le business model, lui ai-je dit d’emblée. Je voudrais tout de suite me mettre à vendre des produits. La vente, j’ai ça en moi.
— Ok, on va te créer un compte client, comme ça tu vas pouvoir tout de suite te partir, m’a répondu Julie, déstabilisée mais motivée.
— Client? Non, moi, je veux juste être vendeuse.
— Oui, mais pour être vendeuse, faut que tu sois cliente.
— Je pensais que dans votre compagnie, il n’y avait aucun investissement nécessaire?
— Oui, mais ces produits-là, dans le fond, c’est des produits que tu achèterais de toute façon. Tout le monde a besoin de shampoing! Et ça va te permettre de mieux les connaître. Ça vend mieux si tu « crois » en tes produits.

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Logique. J’ai ensuite appris qu’il fallait acheter l’équivalent de 35 points par mois, soit environ 50 $ de produits, plus un kit de 29 $ pour avoir droit au statut de client privilégié, ce qui conférait le pouvoir de convaincre d’autres personnes de devenir à leur tour clients privilégiés.
— Mais moi, ce qui m’a accrochée, me dit Julie, c’est que tu peux faire un 1000 ou un 2000 $ de plus par mois. Est-ce que ça pourrait faire une différence dans ta vie, ça?

C’est sûr que 1000 $ de plus par mois, ça serait le fun.

— Mais toi, Julie, ça fait combien de temps que tu fais ça?
— Trois ans.
— Et tu fais combien?
— 150 $ par mois, mais là, j’ai vraiment décidé de m’y mettre sérieusement.
— Alors j’imagine que tu gardes ton day job?
— Pour l’instant, oui.

Malaise. J’ai commencé à me sentir coupable envers Julie. « Je fais ça pour mon petit garçon », m’a-t-elle dit. À ce moment-là de l’histoire, c’était moi la crosseuse. Moi, la journaliste à l’éthique douteuse qui se faisait passer pour une fille intéressée et qui gaspillait le temps de Julie.

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Je devais trouver les vrais crosseurs : pour ça, j’avais besoin de grimper les échelons au-dessus d’elle.

J’ai alors entrepris d’en savoir plus sur les paliers. « Il y a neuf niveaux à atteindre », m’explique Julie. « Si tu convaincs ta sœur de devenir cliente, on l’inscrit sous ton nom. Puis, si elle convainc des gens de devenir clients, ceux-ci rajoutent à tes ristournes ». Le flagrant schéma pyramidal ne semblait pas effrayer Julie, qui se trouvait toujours au premier échelon. « J’ai déjà été au deuxième niveau, j’ai perdu mes clients, mais faut pas se décourager », s’est-elle empressé d’ajouter. Au fil de la conversation, elle m’a raconté qu’au-dessus d’elle, deux personnes avaient débarqué « débarquées » : « Elles sont allées rejoindre ACN, une espèce d’affaire pyramidale », dit-elle, chassant rapidement l’idée de m’y associer dans mon esprit. Elle aussi était déjà allée voir ailleurs.

Elle m’a ensuite expliqué comment aborder les futurs clients : « Tu dois rester vague, sinon ils ont l’impression que c’est de la vente pyramidale. » Personnellement, dès que quelqu’un m’approche par la porte d’à côté, je SAIS que c’est de la vente pyramidale.

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Malgré les nombreux moments où Julie m’a dit « c’est comme tu veux, vas-y à ton rythme », je sentais une pression. Elle voulait tout de suite venir chez moi pour que je signe, elle avait sa caisse de produits prête dans l’auto. « Je dois t’avouer que si tu deviens cliente d’ici mercredi, j’aurai un bonus », m’a-t-elle dit en toute franchise. « Si tu n’es pas sûre, assiste à une formation dimanche, c’est donné par un gars qui fait plus de 100 000 $ par année, sa voiture est payée par la compagnie. » Vendu. Je pourrais ainsi entrer en contact avec l’échelon supérieur.

[…] La suite à lire dans le #28 spécial Escrocs

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