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Des millions pour la santé mentale, oui! Mais après on fait quoi?
« On a sorti la malbouffe des écoles pour promouvoir la santé physique. Pourquoi pas un cours en santé mentale ? » et autres pistes pour agir.
L’annonce du ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux Lionel Carmant au lendemain de l’effroyable attaque au katana de Québec a suscité de multiples réactions dans la sphère politique et chez les professionnels de la santé.
Gabriel Nadeau-Dubois, le porte-parole de Québec solidaire, a notamment déploré que les sommes n’allaient pas plus loin que 2022 et que «l’angélisme de Lionel Carmant était devenu intenable».
Pour la présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec Karine Igartua, « les 37 millions qui serviront à aller chercher des services en psychothérapie au privé pourront aider», mais il est d’abord primordial que ces fonds «s’arriment bien» avec «le système de santé mentale déjà en place», peut-on lire dans La Presse.
Décidément, le drame survenu le soir de l’Halloween a mis le doigt sur un bobo en forme de casse-tête : la santé mentale at large.
Tout le monde s’entend pour dire que d’investir massivement dans ce secteur est une bonne chose à l’heure actuelle. Mais au-delà des gros sous, qu’est-ce qui devrait être fait concrètement pour changer les choses?
On a demandé à un psychiatre, une travailleuse sociale et une psychologue de nous éclairer avec leurs réponses.
Désengorger le système: le nerf de la guerre
Le psychiatre Olivier Farmer est catégorique: il faut rapidement trouver des moyens de faciliter l’accès aux services en santé mentale aux personnes dans le besoin.
«On a un système très réactif. On attend qu’il y ait un incident avant d’amener la personne à l’hôpital. Le problème avec ça, c’est que quand la personne est en crise, elle est souvent moins réceptive à recevoir des soins. Et c’est d’autant plus difficile à gérer si elle s’est fait maîtriser par les forces de l’ordre avant de se faire emmener», explique le médecin à l’hôpital Notre-Dame.
Le spécialiste dénote aussi que le processus pour avoir accès à des soins est souvent ardu et éreintant pour les personnes qui ont le courage d’aller chercher de l’aide. «On doit aller voir notre médecin de famille pour qu’il nous réfère puis on doit attendre des semaines ou des mois avant que quelqu’un nous aide. Ça n’a pas de bon sens. C’est un gros problème de désorganisation et il faut corriger ça».
«On a un système très réactif. On attend qu’il y ait un incident avant d’amener la personne à l’hôpital.»
Pour remédier à cette situation, Olivier Farmer explique que le CIUSSS du Centre-Sud a investi temps et argent dans un «guichet d’accès en santé mentale». «C’est un groupe de professionnels qui travaillent au CLSC qui sont responsables de recevoir la première demande en santé mentale. Si une personne se présente et demande de l’aide, elle sera immédiatement référée pour une évaluation».
Le «guichet», constitué de 8-9 professionnels, dont un psychiatre et un omnipraticien, est donc en mesure d’offrir des services personnalisés en quelques jours à un patient, un véritable luxe comparativement aux 6 à 24 mois d’attente prévus pour avoir accès à des services psychologiques dans le réseau public.
Mais si la solution est aussi simple, pourquoi ne pas l’implanter dans tous les services de soins au Québec? «L’approche par rapport à la santé mentale est trop disparate pour envisager ça!» se désole le psychiatre, un brin irrité à l’autre bout du fil.
L’administrateur de l’Association des psychiatres du Québec explique que son organisation a mis sur pied un guide avec «les meilleures pratiques de guichets en santé mentale de la province» où il y a eu un «investissement choisi des psychiatres» pour optimiser l’accès aux ressources dans le but de donner une marche à suivre aux autres centres de soins.
Et les 100 millions que le gouvernement est prêt à investir en santé mentale, qu’en pense l’Association des psychiatres? «Évidemment, on est content qu’il y ait des ressources supplémentaires qui soient accordées notamment en psychothérapie. Mais pour nous, c’est plus un pas dans la bonne direction qu’une solution à tous les problèmes. Ce qu’il faut faire c’est transformer notre système réactif (agir seulement lorsqu’il y a un incident) en système proactif (aller à la source pour éviter des incidents)».
Plus de renfort sur le terrain
Aller à la rencontre des personnes dans le besoin, c’est le quotidien de Martine, une travailleuse sociale se spécialisant en santé mentale depuis des années.
La professionnelle de la santé n’a pas voulu donner son nom de famille ni aucune information sur son lieu de travail mis à part qu’elle travaille «quelque part au Québec dans le réseau public».
«J’ai vu toutes sortes de clientèles avec des problèmes de santé mentale que ce soit dans le milieu hospitalier ou communautaire», confie la travailleuse sociale.
Selon elle, il est un peu erroné de dire que la province traverse une crise de santé mentale depuis le début de la pandémie. «La particularité des travailleurs sociaux c’est qu’ils évaluent une personne sous un angle biopsychosocial, c’est-à-dire par rapport à son milieu de vie, sa santé financière, sa santé physique, sa santé mentale et son réseau. Donc c’est sûr qu’on a vu la pandémie shaker tout ça à différents niveaux pour des personnes à risque. Mais la vérité, c’est que le domaine de la santé mentale souffrait bien avant la crise sanitaire», relève-t-elle.
«En ce moment, si une personne refuse qu’on communique avec sa famille, on a l’obligation légalement de respecter le secret professionnel.»
Véritable «parent pauvre» du milieu de la santé depuis des années selon la travailleuse sociale (environ 6% du budget provincial y est consacré), elle estime que la santé mentale devrait être considérée au même niveau en termes d’importance que les autres domaines de santé. «On a assisté à des fermetures de centre de soins un peu partout en région, des organismes ont dû fermer par manque de subventions et des lits en psychiatrie ont été enlevés. Donc, malheureusement, on a assisté à une diminution drastique des ressources tandis qu’il y a une augmentation des besoins».
L’annonce du gouvernement Legault de créer des «sentinelles» qui «iront à la rencontre des clientèles vulnérables et mettront de l’avant des actions de promotion, de prévention, de détection et d’intervention précoce» a été très bien reçue par la travailleuse sociale qui la qualifie de «super idée».
«Il y a clientèle marginalisée qui ne va pas chercher de soins psychologiques pour toutes sortes de raisons (manque de sous, mauvaise expérience dans le passé, etc.) qui a néanmoins fortement besoin d’aide. Déployer plus de ressources pour aller à la rencontre de cette clientèle est donc une excellente idée».
La professionnelle de la santé aimerait cependant avoir plus d’éclaircissement vis-à-vis cette initiative. «Est-ce qu’on aura seulement des sentinelles pendant des moments de crise comme on a vu après la tragédie à Lac-Mégantic ou celle de la mosquée de Québec ou est-ce qu’on aura accès à ces ressources en tout temps? C’est pas trop clair pour le moment».
En plus d’avoir plus de bras qualifiés sur le terrain en permanence, la travailleuse sociale aimerait pouvoir communiquer plus facilement avec les proches des personnes atteintes de troubles mentaux au quotidien. «En ce moment, si une personne refuse qu’on communique avec sa famille, on a l’obligation légalement de respecter le secret professionnel. Mais dans bien des cas, avoir accès à l’information que les proches de la personne détiennent nous aiderait à la traiter efficacement».
La sensibilisation dès le secondaire
«C’est sûr que je vais applaudir une telle aide financière en santé mentale. 25 millions pour réduire les files d’attente dans le réseau public, c’est quand même pas rien, reconnaît Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec. Débloquer les listes d’attente est primordial si on ne veut pas que la santé des gens s’aggrave de plus en plus parce qu’ils n’ont pas reçu des soins à temps».
Selon la psychologue, les autorités devraient se concentrer sur trois fronts pour gagner la guerre aux troubles mentaux. «Il faut d’abord travailler sur la prévention dès un jeune âge. On a sorti la malbouffe des écoles pour leur montrer l’importance de bien prendre soin de leur santé physique. Pourquoi est-ce qu’on n’instaurerait pas un cours obligatoire sur la santé mentale 101 dès le secondaire? C’est tout aussi important», martèle Christine Grou, qui est quand même «très satisfaite» des 10 millions de l’enveloppe consacrés aux services dans les cégeps et les universités.
«On a sorti la malbouffe des écoles pour leur montrer l’importance de bien prendre soin de leur santé physique. Pourquoi est-ce qu’on n’instaurerait pas un cours obligatoire sur la santé mentale 101 dès le secondaire?»
En plus de la prévention, il faudrait offrir différents «niveaux» de services en santé mentale mieux adaptés aux besoins des patients. «Autant on a parfois besoin d’un médecin de famille pour certains problèmes autant des fois on a plutôt besoin d’un spécialiste pour un problème précis. C’est la même chose pour la santé mentale. En ce moment, on ne répond pas à tous les besoins de la population. Adapter notre offre de services permettrait de mieux y répondre».
Le dernier point, mais non le moindre est la «continuité dans le maintien des soins». «Lorsqu’on souffre de troubles mentaux, ça nous suit toute notre vie. Il y a des bons et des moins bons moments donc c’est important de s’assurer que la personne est prise en charge sur le long terme si on ne veut pas qu’il y ait des dérapages qui causent des dommages».
Si les trois professionnels de la santé détiennent chacun des pistes de solutions différentes, mais complémentaires, ils s’entendent tous pour dire que la très grande majorité des personnes atteintes de troubles mentaux ne sont aucunement violentes. «Stigmatiser davantage les personnes atteintes de troubles mentaux n’améliore en rien la situation. Il vaut essayer de comprendre ces réalités et agir en conséquence du mieux qu’on peut», conclut Christine Grou.
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