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Depuis que mon condom a échoué à sa tâche de condom

(Ou depuis que mon beau-père m’a prescrit la pilule du lendemain)

J’avais 17 ans. J’habitais dans une petite ville qui ne comptait qu’une poignée de pharmaciens et je sortais avec le fils de l’un d’eux.

Appelons ledit fils Ricky.
Appelons son père-pharmacien Martin.

Ricky et moi étions jeunes, passionnés et amoureux. Nous passions beaucoup de temps dans le sous-sol de ses parents, temps dont nous disposions en regardant des films, en nous promettant que nous nous aimerions pour toujours et en nous touchant les parties génitales.

Par un beau soir de printemps, nous nous sommes laissés emporter par la charge érotique du deuxième film de la trilogie du Seigneur des anneaux.

Nous avons entrepris de nous inspecter le corps sur fond de Gollum et ce qui devait n’être que du sexe adolescent un peu awkward s’est transformé en drame : le condom que portait mon partenaire a décidé d’exploser.

Come on, condom! Tu n’avais qu’une tâche.
(Retenir du sperme en sentant un peu drôle.)

Parenthèse Doctissimo #1 : selon Internet, un préservatif peut craquer pour diverses raisons. Par exemple, si on le garde au congélateur, s’il est périmé, s’il n’est pas de la bonne taille, s’il a déjà été utilisé, s’il ne répond pas aux bonnes normes de fabrication, si la lune est en Jupiter ou si le prénom de votre mère rime avec “poire”. Dans ce cas précis, j’ignore la raison du bris, mais je sais que je n’aime pas tant me faire pénétrer par un pénis congelé et je sais aussi que ma mère ne s’appelle pas “Victoire”. Passons.

Ricky et moi avions beau être jeunes, nous étions aussi lucides : ce n’était pas le bon moment pour m’engrosser. Comme nous vivions dans une époque assez chouette, sur une partie du globe pas pire du tout et dans un milieu plutôt plaisant, nous avions heureusement l’option de ne pas devenir tout de suite parents. Nous pouvions pallier l’échec fulgurant de notre moyen de contraception! Nous avons analysé nos options et rapidement décidé de me faire prescrire la pilule du lendemain.

Parenthèse Doctissimo #2 : lorsque prise assez tôt, la pilule du lendemain (Plan B) peut prévenir la grossesse en empêchant temporairement les ovaires de libérer un ovule, en cockblockant la fécondation et en disant “non, madame!” à la nidation.

L’affaire, c’est que ce produit se trouve derrière le comptoir des pharmaciens. Et que pour y avoir accès, on doit d’abord consulter un spécialiste de la santé. Maintenant que tout ça est clair, je vous rappelle que l’un des rares pharmaciens de ma petite ville était mon beau-père, Martin.

Mon karma étant ce qu’il est, c’est lui qui était de garde à la pharmacie ce jour-là.

Mais bon, il n’y avait pas de quoi paniquer. J’avais le droit de vouloir la pilule du lendemain. Mon geste était réfléchi, personne ne pouvait le juger. Beau-père ou non, l’homme à qui j’allais m’adresser se devrait d’accepter mon choix. Je n’avais pas à chercher l’approbation de qui que ce soit. J’étais une femme fière qui assumait sa sexualité. J’allais faire ça en championne.

— Rose? Qu’est-ce que tu fais ici? Tout va bien?
— Oui, oui.
— Fiou! Alors qu’est-ce que je peux faire pour toi?
— Hum.
— …
— J’aurais besoin de la… p..l…du…mmm.
— De la quoi?
— La pi…du… main.
— Hein? Viens, on va aller dans le bureau.

Finalement, c’est en fixant le plancher que je me suis assise devant mon beau-père. C’est d’emblée gênant de révéler des détails sexuels à une personne en sarrau. C’est honnêtement terrifiant quand ladite personne est le père de notre amant. J’avais chaud, j’avais honte, je rêvais d’être chaste et je me maudissais de reporter sans cesse l’obtention de mon permis de conduire. Avec une voiture, j’aurais pu aller à Cowansville. Personne ne me connaissait à Cowansville. Pourquoi-je-n’étais-pas-à-Cowansville?!

— Rose, tu vois la poubelle juste là?
— Oui.
— Si je pouvais, je te jure que je me cacherais dedans.
— Je comprends.
— Peux-tu me dire quand ont commencé tes dernières menstruations?
— Vendredi, il y a deux semaines.
— Et quand a eu lieu le rapport sexuel?
— Hier, vers 19 h 30.
— Je pensais que vous regardiez un film…
— Aussi.
— Et qu’est-il arrivé?
— Le condom a éclaté.
— Ça arrive. Des fois, il peut s’agir d’un défaut de fabrication.
— Alors, j’imagine qu’il faut que je t’avoue quelque chose…

Et c’est là que j’ai fait la grande révélation (tant qu’à vivre un moment gênant, aussi bien y aller all-in) : le condom qui m’avait éclaté dedans, la veille, appartenait en fait à mon beau-père-pharmacien.

Étant à court de préservatifs, Ricky et moi nous étions rendus dans la salle de bain pour en subtiliser un d’une boîte camouflée sous quelques produits de beauté. Et si la boîte était remplie de capotes explosives? Je ne voulais pas que Martin devienne à nouveau père si là n’était pas son intention. Par souci pour son propre avenir, je me devais de lui avouer le vol.

— On a pris le condom dans… dans ce qui est surement une boîte qui t’appartient. Ou elle n’est pas à toi, mais en tout cas, elle n’est pas à nous. On l’a pris dans la maison. Mais pas dans notre chambre. Genre, ailleurs.

Étant un être exceptionnel, il a gardé son flegme et son professionnalisme. Il m’a dit que l’important était de se protéger et que peu importait finalement la provenance du condom. Martin, il valait tous les cours d’éducation sexuelle du monde. Je suis repartie (Plan B en main et fierté en moins), en me sachant supportée par ma belle-famille et par le système de santé.

Depuis, je suis très reconnaissante de ce système qui me donne les outils nécessaires à la gestion de mes ovaires. Parce que la technologie n’est pas infaillible. Parce qu’un condom peut être un échec. Parce qu’on ne peut pas dire “jamais!”, qu’il nous arrive d’en échapper. Parce qu’on a le droit de choisir de devenir mère ou non. Parce qu’on ne devrait pas être gênées de prendre les moyens nécessaires pour respecter notre volonté.

Même si on a volé un condom défectueux à la personne qui aura ensuite le pouvoir de nous libérer d’une possible grossesse.
Même si on devra ensuite vivre sous le même toit en essayant d’oublier que tout le monde a une sexualité (responsable) dans cette maison-là.

Depuis que mon condom a échoué à sa tâche de condom…

  • Je considère que les pharmaciens font les meilleurs confidents. Ils ont une bonne oreille et ne me jugent jamais.
  • Le lien de confiance entre les préservatifs et moi se rebâtit, un jour à la fois. On est sur la bonne voie.
  • Je ne date plus d’hommes dont le père œuvre dans le système de santé.
  • Je dis “je t’aime” à ma carte d’assurance maladie chaque soir avant de m’endormir.
  • Je me demande encore qui met ses condoms au congélateur.

Pour lire un autre texte de Rose-Aimée Automne T. Morin : “Depuis qu’ils ont perdu un enfant”

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