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Depuis que la neige me rappelle que le romantisme est mort
“Ce qui est poche, c’est que je ne pourrai jamais être plus romantique qu’un kid de 14 ans aidé par sa mère.”
Mon mari, dans un grand élan de lucidité, a parfaitement résumé le malheur qui s’abat sur moi chaque hiver. Avec la première neige me revient en tête le moment le plus tendre de mon existence. Le moment digne d’un ralenti et d’une toune d’Adele. Le moment qui n’a rien à envier à une scène de Love Actually.
Le moment qui fait que je trouve tout prétendant un peu poche depuis près de quinze ans.
Ce souvenir, c’est la seule chose que j’aime de l’hiver. Parce qu’honnêtement, qu’y a-t-il à apprécier dans cette saison-là? J’ai tout le temps froid, on dirait que je mue de la face et je me torche pas mal de Ciné-Cadeau — n’en déplaise à ma génération au grand-complet. Certains pourraient rétorquer : que fais-tu des sports de glisse, T. Morin? Pour ceux-là, je me permets une parenthèse.
***
Une fois, j’ai essayé de skier. C’était lors d’un voyage scolaire en secondaire trois. Pour l’occasion, j’avais emprunté le kit de ski d’une amie de mon père, un ensemble tout droit sorti de 1982. Je me démarquais correct avec mon one-piece mauve luisant.
Le fait est qu’en entamant ma première descente, j’ai réalisé que ça allait crissement vite. Pour ralentir, j’imagine que j’aurais pu utiliser la technique que les grands experts appellent le chasse-neige, mais j’ai plutôt décidé de me laisser avaler par la peur en me recroquevillant en petit bonhomme sur mes skis. J’ai donc descendu la piste en une seule ligne droite, hurlant à tue-tête pour prévenir les autres de mon impressionnante arrivée.
Je filais à vive allure et je savais qu’arrêter en me laissant tomber sur le côté me vaudrait au moins une côte fêlée. Alors j’ai attendu que quelque chose m’arrête. Ladite chose fut finalement un rack à skis, tout en bas de la montagne. Un rack bien rempli qui s’est affaissé sur moi, avec tout ce qu’il pouvait contenir d’équipement.
C’est à ce moment que j’aurais dû comprendre que le sport n’est absolument pas fait pour moi. Mais j’ai persévéré. Je me suis relevée — plus légère de 10 lbs de sueur et de dignité — puis j’ai accompagné mon amie Denise dans un remonte-pente. C’est une fois mes fesses posées sur le siège que j’ai réalisé que ce moyen de déplacement me faisait terriblement peur. Je venais de me découvrir une phobie! J’ai figé et je n’ai plus dit un mot. Au moment de descendre, Denise a été la seule à quitter le banc. Quand elle s’est retournée, j’étais toujours assise dans le remonte-pente qui lui, s’en retournait vers le bas du mont.
Et c’est là que j’ai fait une des choses les plus connes de ma vie.
“Rose, qu’est-ce que tu fais?”
En entendant ma comparse crier, j’ai réalisé que je n’avais pas d’explication à lui fournir. Que je ne savais pas non plus ce que je faisais. Alors, je me suis pitchée en bas du remonte-pente. Assise bien droite, j’ai penché la tête vers le sol et je me suis laissée tomber, face première. L’employé le plus près a tout de suite appelé l’équipe médicale. Il répétait sans cesse : “Ben voyons donc, calice! Je n’ai jamais vu ça”.
C’est donc en ski-doo que j’ai fait ma deuxième et dernière descente de ski.
Fin de la parenthèse sur la joie des sports de glisse.
***
Alors j’haïs l’hiver, sauf pour les câlins douillets qu’il procure. Cette étrange fixation sur les caresses-en-manteaux prend racine dans un sirupeux souvenir que je chérirai jusqu’à ce qu’un autre le remplace. Je me permets de le partager ici à titre éducatif pour tous les parents qui aimeraient transformer leur enfant en maitre de la romance ou pour tout adolescent souhaitant faire de sa vie un film de Hugh Grant.
J’ai quatorze ans et je suis amoureuse d’un ami. Appelons-le Pedro. Pedro est le plus intelligent de la gang, en plus d’être le plus beau. Il est drôle et parfaitement baveux, comme tous ceux qui le suivront dans ma quête amoureuse. Sauf que moi, j’ai l’air d’un petit rat avec de drôles de dents. Ça ne se passera jamais.
Qu’importe, on vit d’espoir.
C’est la St-Valentin et, tradition d’école secondaire oblige, notre heure de dîner est transformée en grande danse. Je porte la plus belle de mes robes, prête à dire oui à un slow rempli de malaise (idéalement avec Pedro, mais sous l’emprise des hormones, je suis très ouverte aux suggestions).
Revirement de situation : un ami propose que nous profitions de la danse pour nous éclipser chez lui. Skippons les cours d’après-midi pour jouer au ping-pong dans son sous-sol! On me confirme que Pedro sera de la petite fête VIP. Il n’en faut pas plus pour transformer la première de classe que je suis en jeune rebelle qui fera l’école buissonnière.
L’après-midi va bon train, on boit du coke et on écoute du Sum 41. Le beau Pedro est légèrement plus attentionné qu’à l’habitude. Pas grand-chose, mais assez pour que je nous imagine avoir un voilier et huit enfants. Il me demande si je connais Green Day.
— Ben là, oui! Je connais Time of your life par coeur.
— La chanson s’appelle Good Riddance.
Vers 16 heures, la fête tire à sa fin. Les parents arrivent au compte-goutte pour nous ramener à la maison.
J’attends ma mère dehors, avec mon gros manteau d’hiver. Je l’attends dehors, parce que c’est là que Pedro attend la sienne, seul. Je serais folle de me priver d’un tête-à-tête avec lui. On parle peu, on est trop occupés à regarder la neiger tomber. Mes petits collants ne font rien contre le froid et je maudis intérieurement mon kick d’avoir un manteau de snow qui lui permet de poireauter à -30 avec un air aussi décontracté. Puis une voiture approche. Le désespoir m’envahit, l’au revoir est imminent. Pedro se retourne à peine en me disant bye.
Je le regarde s’éloigner à bord d’un char familial. Ma douleur d’adolescente éprise est vive. Je ne serai jamais rien pour lui. Je ne serai jamais rien pour personne, parce qu’il n’y a que lui. Je finirai ma vie seule parce que j’aimerai Pedro en vain jusqu’à ma mort.
Quelques secondes plus tard, la voiture revient.
Elle s’arrête dans l’entrée
Pedro en descend.
La neige craque sous ses pas empressés.
“J’ai oublié quelque chose.”
Il me prend dans ses bras. Fort. Nos manteaux empêchent tout contact, mais rendent la caresse infiniment confortable. Mon cœur ne bat plus. Je suis cent fois plus figée que je le serai, un an plus tard, assise dans un remonte-pente.
Après un moment qui me paraît évidemment beaucoup trop bref, l’adolescent de ma vie relâche son étreinte et retourne dans la voiture.
“J’ai oublié quelque chose.”
Man.
Pedro demeure à ce jour le roi de la phrase romantique punchée. L’histoire ne dit pas si c’est lui qui a demandé à sa mère de faire demi-tour ou si c’est elle qui lui a dit : “Fils, tu as été impoli avec la-petite-fille-qui-a-donc-ben-l’air-d’un-petit-rat-avec-de-drôles-de-dents, ce n’est pas comme ça qu’on dit bye. On va virer de bord et tu vas aller t’excuser.”
Peut-être qu’elle a aussi juste vu une jeune fille qui se gelait par amour pour son fils. En observant la flagrante peine dans mes yeux, ça se peut qu’elle ait conseillé à Pedro de poser un geste tendre, de mettre un peu de magie dans cette tempête de neige, de m’offrir une St-Valentin digne de ce nom. De scrapper ma vie sentimentale pour toujours.
Chose certaine, cette mère a eu un rôle définitif à jouer dans l’éveil romantique de deux jeunes gens. Elle a fait de l’hiver de mes 14 ans un conte que je me repasse en boucle depuis plus d’une décennie. Et je me promets de contribuer à ce que cette expérience soit propagée.
“J’ai oublié quelque chose.”
Come on Pedro, t’aurais pu laisser une chance aux prochains.
***
Depuis que la neige me rappelle que le romantisme est mort…
- À chaque hiver, j’espère une scène qui me chavirera. Et j’enchaine les déceptions.
- Je trouve que les câlins en suit de snow sont les plus beaux. Je maudis la montée de la popularité des manteaux Canada Goose au profit des kits Burton.
- Il est maintenant trop tard, Pedro. Adieu!
***
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