« C’est pas tant que le sexe ne m’intéresse pas, mais ce n’est vraiment pas la chose la plus importante dans ma vie », me confie Emma, une étudiante célibataire de 22 ans. « Entre coucher avec quelqu’un que je connais depuis deux heures et passer du temps avec mes amies ou même checker une série dans ma chambre, la question ne se pose quasiment pas. Je ne suis pas à tout prix à la recherche de sexe. »
Ce qu’Emma a accepté de me révéler illustre une tendance bien présente chez les jeunes de la génération Z : un certain désintérêt de la sexualité.
En outre, d’après une étude parue en 2019 dans le Wall Street Journal, qui a d’ailleurs fait couler beaucoup d’encre depuis sa publication, 36 % des 18-38 ans préfèreraient regarder une série Netflix plutôt que d’avoir un rapport sexuel.
Parallèlement, l’International Academy of Sex Research a montré que 28 % des jeunes Américains n’auraient pas eu de rapports sexuels en 2021. Il n’était que 24 % en 2011.
Depuis quand les jeunes n’aiment plus le sexe?
#Celibacy
« Celibacy » (« célibat » ou « abstinence » en français) est devenu un vrai mode de vie pour bon nombre de jeunes.
Il suffit de regarder sur TikTok pour constater l’ampleur du phénomène : à ce jour, le mot-clic #celibacy cumule près de 190 millions de vues. De vidéos et vidéos, des jeunes, tout genre et orientations sexuelles confondus, racontent pourquoi ils font le choix de ne pas avoir de rapports sexuels.
« Ne plus faire l’amour peut vous aider à guérir votre dépression et vos traumas d’enfance, vous concentrer sur votre travail et vous permettre d’en apprendre plus sur vous », affirme une utilisatrice de la plateforme.
Si certains jeunes invoquent des raisons religieuses pour justifier leur choix, ce n’est pas la majorité.
En effet, la plupart d’entre eux affirment vouloir se détacher de la culture du casual sex et de la hook up culture, que certain.e.s considèrent comme « trop banalisée » de nos jours.
Par « casual sex », on entend les relations sexuelles sans lendemain, sans attaches, avec un ou une partenaire avec qui on entretient pas de liens romantiques.
Sex positive et applications de rencontre
« J’ai essayé les applications de rencontres pour dater quand j’étais au cégep et je trouve ça lourd », poursuit Emma pour qui les Tinder, Hinge et Bumble de ce monde n’ont plus de secret. « Les matchs s’accumulent, on finit par avoir aucune vraie conversation, le monde te ghost ou t’insulte. Et si tu finis par avoir une date, tu as plein d’autres matchs qui te déconcentrent. Je me suis complètement perdue là-dedans, honnêtement. J’avais besoin d’un break. »
Ce que décrit Emma, c’est la fameuse « dating-App fatigue » (ou « lassitude des applications de rencontre »), dont le magazine The Atlantic parlait déjà en 2016, seulement quatre ans après la création de Tinder.
Si la génération millénariale (dont je fais partie) a embrassé la philosophie sex positive menant à une vision plus décomplexée de la sexualité, bon nombre de membres de la génération Z, dont Emma, souhaitent nuancer cette idéologie.
« Oui, c’est vraiment super qu’on puisse parler librement de sexe sur les réseaux sociaux, dans les conversations entre amis, dans les médias, mais je ne sens pas que j’ai besoin de coucher avec plein de monde random pour être ouverte d’esprit sur la question [de la sexualité] », me répond Emma, pleine de lucidité, quand je la questionne sur sa vision du mouvement sex positive, une idéologie sociale et philosophique qui a connu ses premiers balbutiments dans les années 1980. « Je préfère prendre mon temps, connaitre la personne, développer un lien intellectuel ou amical, avant de penser à “faire le sexe”. »
Bien qu’Emma voie énormément de positif dans la promotion d’une image positive, ouverte et décomplexée de la sexualité, elle considère aussi que le passage à l’acte est personnel à chacun.
À l’instar de plusieurs jeunes de son âge, elle perçoit une certaine banalisation de la sexualité entraînée par le mouvement sex positive.
En effet, de nombreux jeunes considèrent cette idéologie comme surfaite, tel qu’expliqué sur BuzzFeed News. Pour plusieurs jeunes femmes interrogées en 2021, la sexualité dite positive ouvre potentiellement la porte à des abus de nature sexuelle.
« Je pense que le mouvement sex positive est un peu naïf pour notre époque post #Metoo », considère l’une d’entre elles.
« Je comprends que ce mouvement constitue une réponse à une répression, mais on doit maintenant aller plus loin que ça ».
Emma abonde d’ailleurs dans ce sens.
« Je suppose qu’il fallait que les féministes passent par une revendication très vocale et “in your face” pour enrayer les tabous liés à la sexualité, surtout féminine. C’est une bonne affaire, ma génération bénéficie de cette évolution », croit l’étudiante, qui précise ne pas vouloir slut-shamer qui que ce soit et qui espère ne pas sonner trop « puritaine ».
« Pour moi, l’ouverture, ça ne veut pas dire accumuler les expériences à tout prix. Ça veut plutôt dire être dans le respect et dans le consentement. Je suppose qu’on peut dire que je pense “qualité” plutôt que “quantité” ».
Les enfants du mouvement #Metoo
Dans plusieurs articles que j’ai lu sur la question du rapport qu’entretiennent les jeunes de la génération Z avec la sexualité, les impacts du mouvement #Metoo, qui a vu le jour en 2006, reviennent souvent.
En effet, les jeunes de l’âge d’Emma découvrent la sexualité dans une époque où le consentement, le plaisir égalitaire, l’enjeu des agressions sexuelles, les rapports de pouvoir et le genre sont au cœur des préoccupations sociales.
Sensibilisée à la cause, la génération Z serait donc à la recherche de rapports sexuels sains, respectueux, agréables et consentants plutôt que rapports sexuels tout court.
On assisterait donc à une forme de rejet des injonctions sexuelles pour laisser libre cours à l’établissement et au respect de limites plus claires.
« J’aime mieux m’engager dans une relation sexuelle à jeun qui se passe bien et qui est le fun pour tout le monde, qu’une histoire problématique que je vais regretter le lendemain, dont je ne vais plus me souvenir ou qui va me rendre mal à l’aise », me confie Emma, qui marque un excellent point. À travers cette affirmation, la jeune femme de 22 ans ouvre la porte à un autre élément mis en cause : la diminution de la consommation d’alcool chez les jeunes.
« Entre 2000 et 2019, la proportion des jeunes du secondaire ayant bu de l’alcool au cours des 12 mois précédant l’enquête a diminué de 71 % à 53 %. Entre 2013 et 2019, la proportion est passée de 57 % à 53 % », révèle l’Institut national de santé publique du Québec
Même son de cloche aux États-Unis. Dans une étude de l’université Rutgers–New Brunswick datant de mars 2021, les chercheurs ont découvert que le plus grand facteur de réduction des relations sexuelles casual chez les 18-23 ans est la diminution de la consommation d’alcool.
Parmi les autres raisons évoquées par des experts du monde entier, on note l’omniprésence de la pornographie, l’augmentation du temps passé en ligne, la plus grande ouverture au spectre de l’asexualité et de l’aromantisme, mais aussi l’écoanxiété ambiante.
« Je n’avais jamais pensé que ça pouvait avoir un lien, mais oui, je suis éco-anxieuse. Mais quel kid de mon âge ne l’est pas? », fait valoir Emma quand je lui demande si elle sent que les préoccupations environnementales l’éloignent de la sexualité, comme l’indiquent plusieurs articles sur la question.
Plus largement, on constate effectivement une hausse généralisée de l’anxiété chez les jeunes. Parallèlement, l’anxiété est l’un des facteurs les plus susceptibles d’entraîner une diminution de la libido. Je vous invite à faire un plus un.
Comme le rapportait récemment The Guardian, « les humains sont effectivement de moins en moins actifs sexuellement », au-delà des jeunes de la génération Z. Certaines personnes vont même jusqu’à éradiquer complètement cette activité de leur vie. Le magazine américain révélait que dans la dernière enquête nationale sur les attitudes et les modes de vie sexuels en Grande-Bretagne, 16 % des hommes et 22 % des femmes âgés de 16 à 74 ans sont sexuellement inactifs et, pour la plupart d’entre eux, ce n’est pas un problème.
C’est peut-être là qu’est la vraie question : est-ce que la diminution des activités sexuelles est problématique?
Si la tendance largement observée cache la recherche d’une sexualité plus saine, consentante, respectueuse et basée sur le plaisir plutôt que sur la pression de performance, la génération Z tient peut-être quelque chose.