Dépendance aux jeux vidéo : « C’est là que je me suis dit : réveille-toi »

Ou comment Philippe a réalisé qu'il avait un problème.

Il y a quelques mois, Philippe (nom fictif) jouait à un jeu mobile avec trois comptes différents, en plus de coacher d’autres joueurs sur internet. « Je ne parlais que de ça avec ma blonde, elle était écoeurée. Je pensais juste à ça. Ça n’a pas mis mon emploi en péril, heureusement, mais le midi pendant ma pause, je faisais tous mes clics pour ne pas prendre de retard. Ça créait assez de problématiques pour que je me dise : réveille-toi. »

On vous parlait il y a un an de cyberdépendance et des différentes formes que ça pouvait prendre, dont la surconsommation de jeux vidéos. À l’époque, on aurait aimé trouver des gens pour témoigner, mais on n’y était pas arrivés, et on avait plutôt parlé à un intervenant du Centre de réadaptation en dépendance (CRD) de Montréal.

Depuis, on s’est fait contacter par Philippe, un jeune Montréalais qui vient tout juste d’entamer une démarche au CRD pour un problème de consommation excessive de jeux vidéo. Il a accepté de nous raconter son histoire, pour illustrer une problématique de plus en plus fréquente…

Parlons de stéréotypes

Commençons par cette précision : Philippe ne fitte pas dans le stéréotype qu’on pourrait associer d’emblée à quelqu’un qui a un problème de cyberdépendance. Oubliez l’image du gamer à l’hygiène questionnable qu’on a vu dans South Park. Il a 27 ans, une bonne job d’intervenant psychosocial, la santé, plein d’amis et une blonde avec qui il habite.

Pourtant, son profil n’est pas complètement atypique. Il est compétitif, il adore les jeux vidéo depuis son enfance et il a appris au cours de sa vie à s’en servir pour s’évader de situations déplaisantes… Ça peut être un cocktail de caractéristiques suffisant pour développer une problématique.

Le point de bascule : SWGOH

Pour Philippe, le point de bascule a eu un nom : Star Wars: Galaxy of Heroes (SWGOH), un jeu sur mobile consistant à collectionner des cartes de l’Alliance ou de l’Empire et à faire augmenter le niveau de ses divers personnages grâce à différentes stratégies.

« Ce type de jeu encourage énormément à jouer à chaque jour pour le restant de notre vie, car il y a toujours du nouveau contenu, et après avoir investi autant de temps, on est poussés à continuer », rapporte Philippe.

 Il était en ligne à 7h pile le matin pour collecter les récompenses matinales, y retournait pendant l’heure du souper, se connectait pendant quelques secondes au travail pour obtenir un bonus…

Comme il jouait à la version non payante de l’application (donc en mode Free 2 Play), il devait profiter de toutes les occasions qu’offrait l’application pour réussir à se classer parmi les meilleurs joueurs. Il était en ligne à 7h pile le matin pour collecter les récompenses matinales, y retournait pendant l’heure du souper, se connectait pendant quelques secondes au travail pour obtenir un bonus…

« Je n’avais jamais été autant organisé de ma vie. Je m’étais inculqué une organisation incroyable pour pouvoir réussir à être dans les meilleurs rankings sans payer », réalise-t-il aujourd’hui.

En fait, ce qui posait problème, c’était les caractéristiques communes à plusieurs jeux mobiles. Un téléphone ou un iPad, ça se traîne partout, et ça devient difficile de s’imposer des limites de jeux. En plus, ces applications sont spécialement conçues pour être addictives

« Je voulais décrocher, mais je suis compétitif : j’étais numéro un sur le serveur de 10 000 personnes sur lequel je jouais, et je voulais montrer que c’était possible de faire ça en Free 2 Play », raconte Philippe.

Pour celui qui s’informe beaucoup sur l’industrie des jeux vidéo et les différents enjeux qui y touchent, c’était insultant de voir que tout était construit pour que les joueurs se sentent poussés à passer en mode payant (Pay 2 Play) pour avoir du plaisir.

Cette réalisation progressive et l’ampleur que le jeu avait pris dans sa vie l’a donc amené, le 27 septembre dernier, à arrêter complètement les jeux sur mobile. Et à commencer une démarche thérapeutique pour comprendre ce qui l’a mené jusque-là.

Un des premiers exercices qu’il a eu à faire, c’était de compiler son temps passé devant un écran, excluant le travail. Il s’est ainsi rendu compte qu’il pouvait passer en une semaine 66 heures de loisirs à fixer un écran (ou plusieurs en même temps!).

Mal de dos et procrastination

Quand on a parlé à Philippe, ça faisait juste quelques jours qu’il avait arrêté les jeux mobiles. Déjà, il arrivait à identifier de nombreux impacts négatifs que ceux-ci avaient dans sa vie.

Les aspects psychologiques sont intéressants : Philippe dit qu’il avait développé deux personnalités parallèles, qu’on pourrait définir comme celle du gamer et celle du gars sociable. Il a menti à ses ex ou à son ancienne coloc pour cacher le fait qu’il jouait beaucoup, par exemple. Il remarque que sa libido avait baissé, et son égoïsme augmenté. Il oubliait de répondre à des appels ou des textos de sa famille ou de ses amis quand il jouait une bonne partie. Il pouvait gamer pendant que sa copine lui parlait ou pendant qu’il écoutait un film en couple.

Philippe faisait moins de sport qu’avant puisqu’il allait travailler en métro au lieu d’à vélo pour pouvoir regarder son téléphone en chemin. Il a pris un peu de poids, a eu des problèmes de genoux, était souvent fatigué, a déjà saigné du nez dans une session intense de gaming, avait mal aux pouces à force de tenir dans les airs un appareil mobile pendant plusieurs heures, a eu des problèmes de posture, des douleurs au dos, des maux de tête…

« Ma blonde m’a déjà dit : si seulement tu étais capable d’utiliser tout ce que tu développes pour performer à des jeux et que tu mettais ça dans ton travail ou dans ton couple! Et c’est vrai que j’ai rarement l’impression d’être vraiment productif, de me donner à 100 % dans un autre champ de ma vie. »

Les effets sont physiques, aussi. Philippe faisait moins de sport qu’avant puisqu’il allait travailler en métro au lieu d’à vélo pour pouvoir regarder son téléphone en chemin. Il a pris un peu de poids, a eu des problèmes de genoux, était souvent fatigué, a déjà saigné du nez dans une session intense de gaming, avait mal aux pouces à force de tenir dans les airs un appareil mobile pendant plusieurs heures, a eu des problèmes de posture, des douleurs au dos, des maux de tête… « On ne réalise pas qu’on est dans son monde et que même les besoins de base prennent le bord parfois. Ça m’arrivait de ne pas manger pendant de longues heures. »

Ça bousculait même ses plans d’avenir, d’une certaine façon. « Avant d’arrêter les jeux mobiles, je n’avais pas envie de voyager, sauf si c’était pour aller dans un pays où il y avait une conférence intéressante sur les jeux ou d’autres trucs geek », dit celui qui est allé en Californie pour assister à Blizzcon, mais qui ne voyait pas trop l’intérêt d’aller passer une partie de l’été en Italie. Même un petit voyage de camping pouvait poser problème : il n’y a pas toujours du wifi ou du 3G dans le bois…

Comme pour la plupart des gens qui ont un problème avec une addiction, la surconsommation de Philippe n’a probablement pas commencé sans raison. Il se rappelle que dès son enfance, il a utilisé les jeux vidéo pour s’évader de ses problèmes et pour se valoriser, ce qui semble avoir continué dans ses relations de couple et dans sa vie adulte. C’est notamment ce côté des choses qu’il s’en va explorer en thérapie…

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