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Démolition de la Place Versailles : chronique d’une mort annoncée (d’avance)
L’actualité entre en mode estival, si bien que la peut-être-future-pas-tu-suite-démolition (ou pas) de la mythique Place Versailles est sur toutes les lèvres. En même temps, c’est pas comme s’il y avait une guerre qui s’enlise en Ukraine ou un génocide dans la bande de Gaza…
Pire, l ’annonce de la mort du premier centre commercial couvert de la métropole ne serait en fait qu’un fake news, puisque les propriétaires nous martèlent depuis lundi de se calmer le pompon, que des travaux de démolition se feront de manière graduelle et ne débuteront pas avant encore deux ou trois ans.
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Mais bon, le centre d’achat de l’Est, construit en 1963, va quand même subir un moyen facelift. On nous promet même une nouvelle ère, sorte de Madrid 2.0 du commerce au détail, qui prendra à terme la forme d’un parc immobilier de 5000 logements, incluant des tours allant jusqu’à 25 étages avec une vue imprenable sur le pont-tunnel Louis-Hippolyte, un hôtel, de la verdure et – oui – encore des commerces.
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En attendant de voir la Place Versailles passer sous la guillotine (habile Hugo, très habile), on m’a dépêché sur place pour sonder l’indignation et la panique ambiante à l’annonce de ces changements majeurs à venir-à-un-moment-donné-mais-pas-tu-suite-genre. Voici donc un compte-rendu de cette balade toute en images, sous le thème « Touche pas à ma Place Versailles! ».
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9:15, mardi matin. La plupart des magasins ne sont pas encore ouverts, mais le stationnement est déjà bien rempli. Le soleil cogne fort et je fonce vers le mail climatisé en sifflotant la chanson de la Place Versailles (celle que j’ai dans la tête depuis deux jours et qui hante mes nuits).
À l’intérieur, les clients entrent et sortent du Canadian Tire, d’autres pianotent sur leur cellulaire autour d’une fontaine dans laquelle des statues font une farandole.
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Sentiment étrange que de déambuler dans les couloirs vides. Ça me rappelle feu ma tante, qui habitait le seul et unique appartement du Centre Laval dans les années 80. Les badauds font du lèche-vitrine en attendant l’ouverture des magasins. Outre le Canadian Tire ou le Maxi, il faut se rendre au restaurant Nickels à l’autre extrémité du mail pour trouver du monde.
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se retrouver en communauté
Quelques clients sirotent un café et papotent au Café à Rome, situé dans l’allée centrale. Je commande un latte et m’assois à une table avec Roger, un habitué.
« Quand j’ai appris la nouvelle de la démolition de la Place Versailles, j’ai tout de suite pensé à Trump et aux fake news! », lance le sympathique gaillard, qui vient ici presque tous les jours « prendre son petit café ». Il ne s’en fait pas trop avec les projets de rénovation dans l’air, prend le tout avec philosophie. « C’est sûr que je croise les doigts pour que ça reste ainsi longtemps, mais sinon, faut s’adapter », soupire Roger, saluant des gens au passage. « Pour moi, c’est surtout les déplacements, le problème, et c’est pratique de venir ici en fauteuil roulant. Je ne suis pas le seul à trouver ça, il y a plusieurs résidences pour personnes âgées autour », ajoute Roger, qui fera le trajet jusqu’aux galeries d’Anjou, au pire.
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Au Second Cup un peu plus loin, Réal fait religieusement ses mots croisés, comme tous les matins. Il se réjouit de savoir que sa routine ne sera pas bousculée de sitôt. « J’aime la place ici, les magasins et je reste pas loin », confie ce retraité du milieu du transport, pour qui la Place Versailles est devenue une sorte de club social. « Les magasins sont moins chers qu’aux Galeries d’Anjou, mais sinon je viens juste prendre un café et des marches. J’aime marcher », résume le septuagénaire, qui a passé pratiquement toute sa vie à Montréal.
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« Moi, je ne suis pas contente. Je viens depuis que je suis petite, c’est pas correct! », peste sans détour Teresa, lorsque j’évoque la possible disparition du centre d’achat, du moins dans sa forme actuelle. Elle aussi vient presque chaque jour se promener, prendre son café et visiter les animaux de la ferme durant la période des fêtes. « Je ne peux pas aller au centre-ville, c’est trop cher et moins sécuritaire », fait valoir Teresa, qui vient ici pour briser l’isolement et tuer le temps. « Pourquoi ne pas démolir le casino pour construire des logements à la place?», suggère-t-elle.
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Je grimpe au deuxième étage et passe devant un magasin où une vendeuse me propose cinq paires de bobettes pour 20$. Elle n’a pas entendu parler de la possible démolition de son lieu de travail.
À l’étage, on retrouve une couple de boutiques inusitées, comme le cabinet d’un avocat spécialisé en contestation de contravention, une agence d’empreintes digitales et un marchand de pièces de monnaie et d’objets de collection. Propriétaire depuis près de 30 ans du Monnaie de Versailles, Yvon Chicoine, 65 ans, garde la tête froide concernant la nouvelle de la démolition du mail. « Ils vont y aller par phase et ça va prendre un bon cinq ans avant de se rendre ici », estime-t-il. Le collectionneur comprend les propriétaires de vouloir vendre et revamper l’endroit. « Ça prendrait peut-être un bon ménage dans les commerces. Je pense que les magasins spécialisés vont survivre », croit M. Chicoine, qui peut justement compter sur une clientèle fidèle.
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D’ailleurs, il fallait être patient pour parler avec le proprio, tellement les clients entraient et sortaient sans relâche dans sa petite boutique. « Au pire, je n’aurais pas de problème à déménager ailleurs. Ça fait partie de la réalité des affaires », ajoute Yvon Chicoine, qui n’a pas l’intention de prendre sa retraite. « Le problème dans ce métier, c’est que ça devient intéressant quand tu vieillis. Quand t’es jeune, les gens te trustent pas. »
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Le mail se remplit graduellement. Aux personnes âgées qui viennent flâner, s’ajoutent des familles et des jeunes d’une école secondaire située à proximité, dont plusieurs prennent le McDonald’s d’assaut.
La Tabagie Versailles est elle aussi bien achalandée, gracieuseté d’un lot important à la 6/49, explique le propriétaire Harry, derrière son comptoir depuis 20 ans. Lui non plus ne s’inquiète pas des changements annoncés. « C’est ça, la vie des commerçants : quand c’est fini, c’est fini », résume-t-il. Il exhibe une lettre remise la veille aux commerçants, dans laquelle les propriétaires lancent un appel au calme. « On explique que ça se fera phase par phase et sur plusieurs années. On attend de voir le plan.»
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Attablés à un autre café du centre commercial, Diane et Claude viennent chaque jour lire leurs journaux. Ce couple d’habitués en profite aussi pour faire tous leurs achats au même endroit. « Ici, on va chez Maxi, Grenier et à la pharmacie. Si ça ferme, on va devoir prendre la voiture pour faire toutes ces courses », explique Diane. Ces retraités d’Anjou se consolent de savoir que quelques années seront encore nécessaires avant qu’ils n’aient à modifier leurs habitudes.
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Il y a quelque chose de rassurant dans la présence d’une boutique Grif & Graf, l’endroit de prédilection pour acheter des cadres de Jason, Freddy et Michael Myers en train de jouer au poker, ou à l’effigie des séries télévisées qui étaient à la mode en 2015. C’est grâce à une succursale de cette franchise que j’ai décoré, comme plusieurs, mon premier appartement. Je pense avoir acheté un cadre du Titanic et un autre de Lord of the Rings, à une époque où c’était correct d’avoir une image de l’œil de Sauron sur le mur de son salon.
« Personnellement, nous n’avons pas d’inquiétude. Comme c’est une chaîne, nous serons relocalisés », souligne la gérante de la boutique. Elle admet toutefois que l’inflation et l’achat en ligne ont diminué l’achalandage en magasin. « Mais bon, je sais pas si c’est correct de dire ça, mais pour nous, un projet immobilier d’une telle ampleur c’est intéressant, puisque c’est 5000 logements à décorer. »
Un musée insoupçonné
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Des sculptures d’enfants tout nus qui jouent dans l’eau. C’est une des deux œuvres de l’artiste mexicain Augusto Escobedo, intégrées au centre commercial en 1966, à une époque où personne ne trouvait ça louche des enfants tout nus qui jouent dans l’eau. C’est le même sculpteur qui a réalisé l’autre œuvre en face du Canadian Tire, celle où des femmes toutes nues (décidément) dansent en rond en se tenant les mains.
J’ai beau aller à la Place Versailles depuis avant le bogue de l’an 2000, je n’avais jamais remarqué, avant hier, le dôme vitré sur lequel on a peint les signes astrologiques. Avouez que vous non plus.
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Et ça, c’est sans compter les murales de Jordi Bonet et autres œuvres éparpillées un peu partout dans le mail. Bref, plus qu’un centre d’achats, la Place Versailles est une sorte de musée méconnu. LE LOUVRE DE L’EST DE MONTRÉAL, QUOI! (Oui, je me calme.)
Ah! et impossible de ne pas évoquer les fontaines croisées un peu partout, dans lesquelles la tradition veut qu’on garroche de l’argent pour réaliser nos vœux.
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D’ailleurs, je ne suis plus sûr que la tradition tienne encore, puisque les bassins d’eau étaient tous vides. Devant une des fontaines, un écriteau mentionne que les fonds recueillis seront remis à un organisme. J’ai quand même pitché mon 25 sous, mais de toute évidence, le monde des vœux est en panne parce que sinon, LE QUÉBEC SERAIT UN PAYS, YEAH!
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C’est la faute à Amazon
Selma hausse les épaules quand j’évoque la disparition possible du mail. « Je suis aux études, je ne vais pas faire carrière ici », déclare la jeune employée, qui semble trouver le temps long seule derrière son comptoir d’étuis pour cellulaires au milieu du centre d’achats. Elle n’a même pas entendu parler du chantier annoncé. Mais Selma semble trouver logique de vouloir moderniser les lieux. « On voit déjà moins de monde à cause de l’achat en ligne, et c’est pire avec les situations financières difficiles », constate Selma.
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Avant de quitter, je tombe sur Zayra et sa chienne Lucy, une vieille cocker de 11 ans mélangée à une épagneule qu’elle traîne ici depuis trois ans. La Place Versailles est un des rares endroits du genre où les animaux sont les bienvenus. « On vient surtout pendant l’hiver, mais j’aime venir pour la promener. Il y a beaucoup d’espace et j’en profite pour magasiner des choses pour moi et pour elle dans la boutique spécialisée là-bas », explique la jeune femme, en pointant le Centre d’animaux Safari, un classique du mail.
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Zayra trouverait bien dommage de se priver de cette routine. « Les gens la flattent, il y a de tout et beaucoup de services. J’aime cet endroit », résume-t-elle.
Je termine ma visite en fin de matinée, surpris de voir le stationnement aussi rempli pour un mardi. Peut-être que la peut-être-future-pas-tu-suite-démolition (ou pas) de la mythique Place Versailles s’avère bonne pour les affaires en plus de faire jaser dans les médias. Et si l’annonce beaucoup trop d’avance de sa démolition n’était qu’une habile stratégie commerciale, visant à rappeler aux humains les conséquences de l’achat en ligne?
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Je pourrais demander à des policiers d’enquêter là-dessus, mais hélas 75% des effectifs du SPVM étaient occupés à essayer de gérer un homme intoxiqué à peine capable de tenir sur ses jambes, en sortant sur le terrain du centre commercial.
Je quitte en fredonnant une chanson prophétique des Colocs.
Une bonne journée j’vais y retourner avec mon bulldozer,
Pis l’centre d’achat, y va passer un mauvais quart d’heure, ah ah ah ah!