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Dehors novembre : Les angles morts

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Camille a passé un mois à vivre dans sa voiture. Pour lire la première partie de son expérience, c’est par ici. Et la deuxième, ici.

L’une des idées derrière mon projet de vivre un mois dans mon char était de voir si mon entourage – évidemment pas mis au courant – s’en rendrait compte.

J’avais expliqué mon plan à trois amis trop proches de moi pour qu’ils ne se rendent compte de rien, mais pour les autres, famille, collègues, amis, c’était motus et bouche cousue.

Je l’avoue, j’ai dû user de quelques mensonges inoffensifs. « Pourquoi je prends ma douche au travail après un chiffre qui finit à 22h? L’eau chaude est brisée chez nous, c’est tu plate! » « Pourquoi j’ai un sleeping bag et de la bouffe dans ma valise? Je suis allée en camping d’hiver l’autre jour, pis tu me connais, je suis lâche, j’ai rien rangé! »

Mais sinon… personne ne s’est rendu compte de quoi que ce soit.

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« Wow! Ça prouve vraiment qu’on n’est pas attentifs à ce que les gens nous disent vraiment, et à ce qu’ils vivent mais ne disent pas », m’a fait remarquer ma mère quand je lui ai expliqué l’expérience que j’avais faite.

Elle a bien raison, dans le fond. On remet rarement en question les informations que les gens nous donnent. On ne fait pas toujours de recoupements entre les deux ou trois détails louches qui, accolés ensemble, révèlent une réalité.

Et mon comportement avait quand même quelque chose d’un peu étrange, pour quelqu’un qui porterait attention aux détails. Dès que j’étais chez quelqu’un, je me pitchais sur une prise pour recharger mon téléphone. Soudainement, j’allais au gym tous les matins. Je déjeunais en arrivant au travail plutôt qu’avant.

Mais quand même, rien de si bizarre. Rien pour se dire « Oh my god, c’est limpide, elle doit vivre dans son char ».

Parce que quand tu restes dans les angles morts, personne ne te voit. On fait tous des trucs un peu ridicules quand on est sûrs que personne ne peut nous observer, et effectivement, personne ne s’en rend compte. Vivre dans les angles morts, c’est aussi possible, faut juste savoir où se mettre.

J’ai trouvé ça rassurant, dans une société où on a de plus en plus le sentiment d’être épié en tout temps, de savoir qu’on peut fuir cet œil omniprésent qu’est celui de notre entourage aussi facilement. Qu’on peut cacher quelque chose d’aussi gros relativement aisément. Instagram sait ce que je porte, Facebook sait comment je me sens, Twitter sait ce que je lis, mais y en a pas un maudit qui sait où je dors ce soir.

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À l’inverse, ça veut aussi dire que notre entourage peut nous en passer des pas pire sans qu’on le sache.

Depuis novembre, je me dis : peut-être que ma mère est en fait une espionne suisse undercover. Peut-être que ma meilleure amie a le cancer et qu’elle se fait traiter une fois par semaine en cachette. Peut-être que mon voisin a une aventure avec Scarlett Johansson une fois par année, tous les 3 octobre.

Hautement improbable, oui. Mais c’était pas tant probable que je vive un mois dans mon char non plus.

***

Avant de quitter mon appart, j’avais quelques inquiétudes concrètes (peur d’avoir froid, de mal dormir, de devenir dysfonctionnelle), mais aussi une peur assez marquée de quelque chose de plus insaisissable; la peur que mes amis, collègues, me trouvent weird quand ils apprendraient ce que je faisais, weird à un point de n’être plus trop sûrs que c’était une bonne idée de me garder dans leur carnet et contacts.

« Ben voyons, c’est un peu absurde! Comme si les gens t’aimaient parce que tu as un appart, et que si tu n’as plus d’appart, pouf, ils ne t’aimaient plus! » me disait un ami à qui je faisais part de mes inquiétudes.

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Oui, mais non. Je sais bien que les gens ne m’aiment pas pour mon appart. J’ai un 2 et demie meublé grâce au bord du chemin. Quand j’invite plus d’une personne chez moi, je dois commencer à quêter des chaises aux voisins. Mettons que ce n’est pas une maison de campagne avec spa.

C’était plus la perception du mode de vie qui me faisait peur.

Après l’expérience, donc, j’ai commencé à dire aux gens qui m’entouraient comment j’avais vécu au courant du dernier mois.

Mon ami avait raison : ils semblaient pas mal plus curieux que scandalisés. Je me suis fait poser plein de questions.

– Ça permet d’économiser?

– À long terme, pas vraiment, je pense. Mon loyer n’est pas très cher, et je compensais pas mal en prenant plus de gaz et en mangeant un peu plus au resto. Il me fallait aussi un abonnement au gym pour la douche.

– Qu’est-ce qui te manquait le plus?

– Un endroit à moi où je pouvais dessiner en bobettes en me faisant des café Baileys. Sans aucun doute.

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– Est-ce que tu penses laisser ton appart et vivre comme ça de façon permanente? (Ma mère m’a réellement demandé ça.)

– Absolument pas.

– T’as pas eu froid, la nuit?

– Non. Le truc ultime : un thermos plein d’eau bouillante que tu transfères dans une gourde style Nalgene au moment de te coucher. Tu la mets dans le fond de ton sleeping, et magie, t’as un chauffage à l’eau chaude.

– As-tu eu des bad luck?

– Un iPhone, dans le froid, ça s’éteint, à moment donné. À en croire mes amis, j’étais la seule sur terre à ne pas le savoir – c’est mon premier hiver dans le camp Apple. En tout cas, ça fait pas un réveil matin super efficace, quand tu le laisses sur la banquette avant de ton char. Conseil : le mettre dans son sleeping.

– As-tu fait un apprentissage scientifique?

– Du savon à linge, ça gèle. Du liquide à verres de contact, non, mais ça devient froid en simonac pour l’œil.

– Y a-t-il un beau moment dont tu vas te souvenir?

– Le soir avant de m’endormir je mettais du Georges Brassens sur mon iPhone et je regardais par la fenêtre. Une fois j’ai vu deux chevreuils se promener à quelques mètres de mon char : un spectacle un peu plus joli que le transformateur que je vois normalement par la fenêtre de ma chambre.

***

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C’est le matin, j’ouvre tranquillement les yeux, les vitres de mon auto sont recouvertes de buée. Je trace un petit rond dans celle-ci et je regarde dehors : les chevreuils sont partis.

Mon iPhone crachote une chanson pour me réveiller.

Ma liberté
Longtemps je t’ai gardée
Comme une perle rare
Ma liberté
C’est toi qui m’a aidé
À larguer les amarres
Pour aller n’importe où
Pour aller jusqu’au bout
Des chemins de fortune

Je sors de mon sleeping chaud et je me rhabille dans l’air froid en linge portable en ville. Je me catapulte sur le banc de devant, et je démarre doucement l’auto.

Je regagne la route principale. Les mots de Moustaki me hantent; je pourrais bien tourner à droite, partir à l’aventure drette là, et ne jamais revenir : j’ai toute ma vie, dans ma Neon. Personne ne sait où je suis.

Mais ma main s’écrase sur le bras du flasher, je tourne à gauche, et je roule. Direction la ville.

Je roule dans l’aube, étrangement déçue de mon choix.

***

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Épilogue : Je suis rentrée chez moi à la fin du mois, j’ai remonté le chauffage et dépaqueté mon auto en 15 minutes.

Mon thermos est sur mon comptoir, mon sleeping dans l’armoire, mon linge de retour sur ses cintres.

Et ma liberté est encore sous le banc de mon char. Après tout, il n’est jamais stationné bien loin.

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