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Débourser 25 000$ pour reconstruire son corps après une chirurgie bariatrique 

Un combat contre les troubles alimentaires semé d'embûches.

Par
Rose-Aimée Automne T. Morin
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Cette semaine, le chroniqueur et auteur Jordan Dupuis (98,5 FM, Bien, Fugues, La semaine, etc.) entamera la première étape d’une reconstruction corporelle qui laissera sa peau complètement transformée et son compte bancaire avec 25 000 $ en moins. Après des années à composer avec des compulsions alimentaires, le jeune homme veut tourner la page sur un pan malheureux de sa vie. Il se livre ici dans l’espoir de nourrir une réflexion publique…

Jordan Dupuis est en cinquième année quand il reçoit sa première liposuccion. Enfant acteur, il a bien remarqué que depuis sa prise de poids, il n’est plus invité dans les mêmes castings. Hyper conscient de son image et victime de railleries de la part d’autres élèves, il refuse dorénavant d’aller à l’école. Devant ses symptômes dépressifs, sa mère l’emmène consulter un pédiatre. Sa recommandation ? Une liposuccion des deux seins.

Jordan Dupuis est en cinquième année quand il reçoit sa première liposuccion.

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Jordan retourne en classe avec une apparence nouvelle et en gardant secrète l’intervention médicale qu’il vient de subir. Son corps devient tabou. Il développe de l’hyperphagie, un trouble alimentaire qui le pousse à consommer de la nourriture sans cesse, et reprend rapidement du poids. Viennent avec le temps une autre liposuccion des seins, une lipectomie abdominale, une mastectomie et, en 2010, une chirurgie bariatrique qui réduit son estomac du deux tiers.

Le rapport malsain à la nourriture, lui, demeure.

« La chirurgie a empiré mon trouble alimentaire, me confie le chroniqueur. On me disait que j’allais soudainement perdre du poids, que ce serait un peu magique ! Mais ma faim était encore là. Je mangeais tout le temps… Je suis devenu boulimique. Au restaurant, je me faisais vomir durant les repas, je me rassoyais et je continuais à manger. Au final, je ne perdais pas de poids, mais j’en gagnais. Je me traitais de loser et je mangeais encore plus. Dans ma tête, il n’y avait plus rien d’autre à faire. »

«Je suis devenu boulimique. Au restaurant, je me faisais vomir durant les repas, je me rassoyais et je continuais à manger. Au final, je ne perdais pas de poids, mais j’en gagnais. Je me traitais de loser et je mangeais encore plus. »

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Il faudra plusieurs années, la rencontre de la fondatrice de Bien avec mon corps (la psychologue Stéphanie Léonard) et la collaboration d’Anorexie et Boulimie Quebec (deux organismes avec lesquels il s’implique activement aujourd’hui), pour que Jordan arrive à mettre un nom sur ses troubles alimentaires. Un long travail de réadaptation s’entame enfin.

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Une décennie dans les vapes

« Ma vingtaine, c’est comme un brouillard, résume Jordan. Je sais que j’étais bien entouré, mais je ne me souviens pas d’un seul moment de connexion. En fait, j’ai toujours été en relation avec des gars qui aimaient les gros et qui me désiraient donc pour tout ce que je détestais chez moi. Je ne pouvais pas concevoir qu’on puisse m’aimer comme j’étais, alors de mon côté, ce n’était pas un réel intérêt amoureux, mais un triste accord. »

Jordan m’explique qu’à l’époque, il ne se permettait de vivre sa sexualité que dans un état altéré par les drogues. Il s’agissait du seul contexte dans lequel il arrivait à s’exposer. Là encore, la chirurgie bariatrique n’a pas été la solution magique espérée. C’est que depuis l’intervention, et surtout depuis la rémission de son trouble alimentaire, il a perdu 185 lbs. Aujourd’hui, sa peau n’a plus la fermeté et l’élasticité à laquelle on est habitué. Sous les vêtements de Jordan se trouve un corps différent.

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« Quand je pesais 300 lbs et que je cruisais un gars, il savait que j’étais gros. Maintenant, quand je me fais cruiser dans bar, l’autre ne voit pas ce que je suis vraiment. J’ai-tu le gout, à 3 h du matin, de ramener un gars et de gérer un malaise quand j’enlève mon linge ? Je n’ai pas envie de dévoiler ce pan-là de mon intimité à n’importe qui, alors je m’abstiens. »

«Quand je pesais 300 lbs et que je cruisais un gars, il savait que j’étais gros. Maintenant, quand je me fais cruiser dans bar, l’autre ne voit pas ce que je suis vraiment. J’ai-tu le gout, à 3 h du matin, de ramener un gars et de gérer un malaise quand j’enlève mon linge ?»

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Est-ce dire qu’il n’assume pas son apparence ? « Loin de là ! Avec tout le travail psychologique que j’ai fait, je n’ai plus de dédain pour mon corps, je n’en ai plus honte non plus. D’ailleurs, le yoga m’a aussi beaucoup aidé à reconnecter avec lui. Ça fait deux mois que j’assiste à mes cours torse nu et que je me vois transpirer dans un miroir. Avant ça me terrorisait, maintenant je m’en fous ! Je ne suis pas dans une quête de beauté plastique. »

Pourtant, cette semaine, Jordan entamera la première étape de sa reconstruction corporelle. On lui fera une lipectomie des fesses, un lifting du dos et une reconstruction des mamelons. Il en aura pour environ un mois de convalescence. En avril, il passera à l’abdominoplastie complète et au lifting du pubis. La troisième chirurgie, celles des cuisses et des bras, viendra théoriquement ensuite, mais il se garde l’option de la refuser. Il verra rendu là.

Un redrapage complet

Si ce n’est pas pour répondre à un idéal de beauté, alors pourquoi se tourner vers une telle reconstruction ?

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Jordan n’hésite pas une seconde avant de me répondre : « Pourquoi faudrait-il que mes mamelons soient cinq pouces en dessous de leur emplacement habituel ? Pourquoi devraient-ils me rappeler chaque matin mes années de malheur ? Je ne veux pas changer mon corps pour plaire aux autres, je le fais pour moi. Je veux fermer ce chapitre. J’ai besoin de mettre un terme à cette étape-là de ma vie, tu comprends ? »

Puis, avec le franc-parler qu’on lui connaît bien, il ajoute : « J’ai besoin d’une reconstruction du cul… On s’entend que si je pouvais me l’épargner, je le ferais ! »

D’autant plus que les interventions et les périodes de rémission qu’elles impliquent lui coûteront 25 000 $. Une somme qu’il ne parvient pas à emprunter, puisque les banques ont tendance à lever le nez sur le portefeuille des travailleurs autonomes du milieu culturel…

Parmi toutes les opérations qui attendent Jordan, seule celle du bas ventre sera assurée par l’état. « Cette région de ma peau est très irritée, alors on considère que c’est un problème de santé. Le reste relève de l’esthétique, d’après le gouvernement. Mais ça n’a pas de sens, à mon avis ! Tout ça découle directement d’une chirurgie bariatrique payée par le public. Pourquoi ne pas payer les interventions qui s’en suivent ? Est-ce parce qu’on ne considère pas les troubles alimentaires comme une véritable maladie ? »

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D’après Jordan, c’est un trouble alimentaire qui a mené à sa chirurgie bariatrique et c’est cette dernière qui a engendré la nouvelle apparence de sa peau. Dans cette optique, il serait selon lui logique que le gouvernement assure la suite pour les patients comme lui.

« Il devrait y avoir un suivi en psychologie, en nutrition et en gastroentérologie avant ET après chaque chirurgie. Puis une fois le poids stabilisé, une reconstruction corporelle devrait être offerte à celles et ceux qui le veulent. Pour moi, cet enjeu n’est pas suffisamment vu dans son ensemble. »

«Je suis pas mal convaincu que si j’avais eu l’aide nécessaire avant, je ne me serais pas rendu là. Je ne serais peut-être pas aussi maigre qu’aujourd’hui, mais j’aurais été crissement mieux dans mon corps. »

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OK, mais les avocats du diable répondraient sans doute qu’une enveloppe corporelle différente n’est pas une maladie, qu’elle n’engendre pas de douleur. Pourquoi alors payer pour une transformation ? Jordan se lance : « Est-ce que c’est bien différent d’une personne qui a subi des brulures, de vilaines cicatrices ou encore un cancer et qui souhaite avoir une reconstruction esthétique ? Si on a accepté de me faire une chirurgie bariatrique, c’est qu’on a concédé que je souffrais. Pourquoi me laisser avec un tel stress financer pour les étapes suivantes ? »

Rendu là, difficile de retenir la question… Avoir su, y aurais-tu dit oui, à la chirurgie bariatrique ?

« C’est ce que j’ai fait de plus difficile, me répond Jordan, l’air grave. Je veux dire : j’ai un organe en moins et j’ai eu plein de complications médicales… Reste que je la referais, dans la mesure où ça m’a permis d’obtenir un soutien psychologique. Je suis pas mal convaincu que si j’avais eu l’aide nécessaire avant, je ne me serais pas rendu là. Je ne serais peut-être pas aussi maigre qu’aujourd’hui, mais j’aurais été crissement mieux dans mon corps. »

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La solution magique n’existe pas

Jordan s’apprête donc à débourser 25 000 $ pour effacer les signes évidents qui le ramènent malgré lui à une période difficile de sa vie. Mais en tournant cette page, espère-t-il aussi tourner le dos définitivement à ses troubles alimentaires ? Croit-il qu’il s’agit là d’une solution ?

« Du tout, me répond-il. Je suis en rémission. Mon trouble alimentaire peut toujours revenir et je sais que le redrapage va me causer des enjeux d’image corporelle. Déjà, je me dis que je vais devoir me faire des pectoraux si je ne veux pas qu’on voit trop ma cicatrice. Après, je me dis qu’il va falloir incorporer plus d’activités physiques à mon quotidien, même si les gyms me terrifient. Je pense déjà à tout ça, alors je sais qu’il va falloir que je me parle. »

«Il va falloir incorporer plus d’activités physiques à mon quotidien, même si les gyms me terrifient. Je pense déjà à tout ça, alors je sais qu’il va falloir que je me parle. »

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Quand je lui demande comment il compte se protéger des risques de rechute, Jordan me répond que depuis peu, il consulte un sexologue avec une expertise sur mesure pour ce genre d’enjeux. Que grâce à lui, il essaie d’apprivoiser la réciprocité, l’intimité et toutes ces choses qu’il s’est longtemps refusées. Le pouvoir de dire non, de dire oui, de séduire, d’avoir un rapport égalitaire avec autrui… Parce qu’au-delà de l’enveloppe, il y a un cœur à réhabiliter. Et qu’il n’y a pas de chirurgie pour ça.

Du 1er au 7 février, c’est la Semaine nationale de sensibilisation aux troubles alimentaires (c’est aussi la Poutine Week, dont ANEB Québec est fier partenaire). Pour obtenir du soutien, n’hésitez surtout pas à consulter cette liste de ressources par région. Et si vous avez des questions pour Jordan, vous pouvez sans gêne communiquer avec lui sur les réseaux sociaux (ou encore, l’arrêter dans la rue).

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