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De vedette à candidat.e vedette
Le phénomène ne date pas d’hier, de René Lévesque à Guy Nantel, en passant par Sylvie Fréchette, Pierre Curzi, Marc Garneau, JiCi Lauzon ou encore Arnold Schwarzenegger de l’autre côté de la frontière.
Chaque campagne électorale, les partis politiques s’efforcent d’attirer des candidat.e.s vedettes. Ce sont souvent des politicien.ne.s, des journalistes, des syndicalistes influent.e.s, des stars du monde des affaires, des médecins ou des gens issus du communautaire, reconnus dans leur métier et jouissant d’une attention médiatique, comme Gaétan Barrette, Steven Guilbeault, Enrico Ciccone, Bernard Drainville, Marie Plourde, Liza Frulla, Pierre-Karl Péladeau ou Catherine Dorion.
L’actuelle campagne municipale n’y échappe pas et met en scène quelques candidat.e.s vedettes déjà connu.e.s à différents degrés.
«Être connu, ça aide, c’est un facilitateur. L’intro est faite et on t’accueille avec un petit sourire lors du porte-à-porte»
L’humoriste Sylvain Larocque, le designer Jean Airoldi, l’ex-chanteuse Jacynthe, l’animateur radio Patrick Langlois, la photographe Heidi Hollinger, etc. : est-ce que la notoriété pave la voie de la victoire? On pose la question.
« Être connu, ça aide, c’est un facilitateur. L’intro est faite et on t’accueille avec un petit sourire lors du porte-à-porte », avoue d’emblée Sylvain Larocque, aspirant conseiller municipal dans le district Saint-Charles à Longueuil pour l’équipe de Catherine Fournier.
C’est la pandémie qui l’a convaincu de faire le saut en politique active, après avoir d’abord flirté avec le bénévolat pour se changer les idées. « J’ai pas de blonde et pas d’enfants. L’hiver passé, j’ai dû écrire 400 jokes de chiens. J’allais pas bien, alors j’ai eu l’idée de faire du bénévolat pour Catherine Fournier (qu’il connaissait par amis interposés). Elle m’a ensuite proposé de me lancer », raconte l’humoriste/scripteur, rencontré au parc St-Mark, au cœur du quartier qu’il brigue (et où il habite).
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M. Larocque n’aurait fait le saut avec personne d’autre. « Le plan d’action de son parti correspond à mes croyances, même si je suis le plus vieux candidat de l’équipe. La moyenne d’âge doit être de 35 ans », admet-il, heureux d’apporter son expérience de vie.
«Pour moi, la politique municipale est à la démocratie ce que le stand up est aux arts de la scène. L’impact avec le public est direct»
Et Sylvain Larocque ne fait pas une croix sur sa carrière d’humoriste, bien au contraire. « Pour moi, la politique municipale est à la démocratie ce que le stand up est aux arts de la scène. L’impact avec le public est direct », illustre celui qui se définit comme un marchand d’idées avant un humoriste. « J’ai la remise en question facile. Quand un show va mal en humour, tu regardes dans un miroir si tu cherches quelqu’un à blâmer. Je suis capable d’en prendre », résume Sylvain Larocque, qui aimerait ramener la culture à l’avant-plan s’il est élu, un secteur « négligé ces dernières années » dans son quartier. « J’ai placé des pancartes devant les maisons de Mike Ward et Laurent Paquin. J’espère qu’ils vont voter pour moi », plaisante-t-il.
L’humoriste affirme toutefois ne pas prendre son élection pour du cash malgré sa notoriété. « Je veux être élu, je veux faire une bonne job et je pense que je vais y prendre goût. J’ai l’habitude d’un milieu d’image et compétitif. La différence : on vend pas de billets, on vend des votes! », s’exclame-t-il.
Sylvain Larocque balaie du revers de la main tout parallèle qu’on pourrait être tenté de faire entre lui et Guy Nantel, défait lors de la course à la chefferie du PQ. « Tu peux pas débarquer et t’attendre à être élu chef. Comme en humour, il faut faire les shows de région plates et affronter des publics difficiles. »
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De la vie rurale à la vie politique
« Quand j’ai arrêté d’être chanteuse, il y avait un petit manque. J’étais parent bénévole, mais je voulais faire plus », raconte l’ex-chanteuse Jacynthe Millette-Bilodeau, candidate comme conseillère municipale dans Vimont sous la bannière d’Action Laval.
Engagée dans la communauté et enseignante en anglais au primaire depuis plusieurs années, cette mère de famille de 42 ans voulait ajouter une nouvelle corde à son arc. Pourquoi? « Je suis quelqu’un qui aime les gens, je crois beaucoup à l’entraide. Comme chanteuse, je m’impliquais beaucoup dans les téléthons, dans diverses fondations. C’était important pour moi de profiter de ce privilège pour faire ma part », explique la politicienne en herbe, dont le grand-père a déjà été échevin en région. « Mon père est vraiment fier présentement! »
«Ça fait un bout de temps que je ne suis plus chanteuse. […] Quand je fais mon porte-à-porte, je ne mets pas ça de l’avant et je ne prends rien pour acquis»
Bien que la politique ait la réputation d’être rough, Jacynthe dit compter sur un noyau familial tricoté serré qui lui permettra, si elle est élue, de porter plusieurs chapeaux. « Je suis quelqu’un de bien organisé. Il faut l’être pour être maman de jeunes enfants (elle en a deux) et prof », croit-elle.
Si elle se lance dans l’arène municipale, c’est à cause de l’impact direct et de la proximité avec son électorat. « Je ne me lance pas en politique pour me lancer en politique. Je veux juste aider les gens et faire une différence », assure la candidate, qui entend mener de front sa carrière d’enseignante et de politicienne.
Le fait d’avoir une notoriété lui donne une expérience pertinente avec le public, sans plus. « Ça fait un bout de temps que je ne suis plus chanteuse. Beaucoup ne me reconnaissent pas et je n’ai jamais été quelqu’un de flashy. Quand je fais mon porte-à-porte, je ne mets pas ça de l’avant et je ne prends rien pour acquis », laisse tomber Jacynthe, qui a signé cinq albums en plus de prendre part à de gros concerts (première partie de Pitbull en 2012) et à l’émission La Vie rurale avec Anne-Marie Losique.
« Je ne peux pas compter là-dessus et je dois travailler aussi fort que les autres. Quelqu’un qui n’aimait pas ma musique ne voudra peut-être pas voter pour moi! », résume-t-elle en riant.
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Garder les pieds sur terre
« Je ne suis pas la vedette qui débarque en me disant que les gens vont voter pour moi! », assure le designer de mode et animateur bien connu Jean Airoldi, qui fait campagne pour un poste de conseiller dans le district Champlain-L’Île-des-Soeurs pour l’équipe Coderre.
Le styliste raconte n’avoir jamais vraiment envisagé se lancer en politique, jusqu’à ce qu’il réalise avoir déjà les deux pieds bien ancrés dans sa communauté. « Je fais du bénévolat pour la fondation de l’école du quartier depuis sept ans même si mes enfants n’y vont plus. Pour moi c’est une suite logique », explique Jean Airoldi, qui appelait aussi régulièrement son maire pour tenter d’améliorer des choses dans son coin. « Je ne critiquerais jamais la politique si je ne m’impliquais pas dans la politique », nuance le créateur, actuellement en changement de carrière.
«des gens pourraient être tentés de dépoussiérer des choses juste parce qu’on est connu. Notre réputation ne tient qu’à un fil»
« Je suis retourné à l’école comme courtier immobilier. Je ne vais pas seulement faire de la politique, puisque mes enfants ne mangeront pas », plaisante Jean Airoldi, qui ne se voit justement pas comme un politicien. « Je suis prêt à aller au combat pour les gens, mais je ne peux pas garantir de le gagner. Je ne suis pas là pour l’argent bien sûr, c’est vraiment un don de soi », souligne M. Airoldi, qui garde les pieds bien sur terre quant à d’éventuelles réalisations. « Dans mon cas, je ne promets rien de majeur, sinon des parcs propres, une belle glace pour patiner et peut-être une autre école pour plus tard », énumère-t-il en ajoutant avoir l’appui d’une équipe extraordinaire pour l’épauler dans ce nouveau défi.
Il admet d’emblée que sa notoriété ne lui sert pas vraiment dans sa course. « Les gens m’ont vu sur des pancartes, mais il n’y a pas tant de francophones qui écoutent Salut Bonjour à L’Île-des-Soeurs. Les gens me reconnaissent surtout pour le bénévolat que je fais au sein de la fondation de l’école », admet le candidat, qui croit même que son saut en politique peut brimer sa carrière. « J’avais un projet télé qui a été annulé parce que je suis en politique », confie-t-il.
Autre effet pervers à la célébrité : son dossier doit être plus irréprochable. « C’est sûr que je savais que j’avais un dossier clean clean, mais des gens pourraient être tentés de dépoussiérer des choses juste parce qu’on est connu. Notre réputation ne tient qu’à un fil », souligne-t-il, ajoutant avoir au moins appris durant sa carrière à composer avec la critique et les « bitcheries » sur les réseaux sociaux.
Pour le reste, Jean Airoldi a l’intention de se lancer dans cette nouvelle aventure sans casser du sucre sur le dos de ses adversaires. « On travaille tous tellement fort, il y a plus constructif que de se basher dessus », affirme le designer, qui souhaite simplement montrer ce dont il est capable. « Je fais du porte-à-porte du lundi au jeudi, j’ai même hâte d’en faire. Je serais super content de gagner : sinon, je n’aurai aucune frustration, parce que j’aurai essayé et c’est ça l’important », résume-t-il avec sagesse.
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« Ton gros égo va en prendre pour son rhume »
Après avoir siégé presque dix ans comme député péquiste de la circonscription de Marie-Victorin (et deux ans comme ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne et président du Comité ministériel de l’identité), Bernard Drainville sait de quoi il parle lorsqu’il évoque la notoriété en politique. Et son verdict est sans appel : être connu n’est pas un gage d’élection, loin de là. « Ça te donne un avantage, oui, mais auprès des 5 % d’électeurs qui votent pour les candidats et non les chefs ou leur parti », tranche l’animateur vedette, à la barre de Drainville PM sur les ondes du 98,5.
«La vaste majorité des gens se foutent pas mal si t’es connu et ton gros égo va en prendre pour son rhume.»
Conscient que la situation est peut-être différente sur la scène municipale, il se base sur sa propre expérience et sur celle qu’il a observée aux paliers provinciaux et fédéraux. « La vaste majorité des gens se foutent pas mal si t’es connu et ton gros égo va en prendre pour son rhume. Et c’est pas parce que t’es connu que t’es bon non plus », assure Bernard Drainville, qui animait notamment une émission d’affaires publiques à Radio-Canada avant de faire le saut en politique.
Malgré sa vaste expérience et son intérêt pour la joute démocratique, il admet que la transition a demandé une bonne période d’ajustement. « Comme journaliste ou animateur, t’es habitué de poser des questions, mais je me suis trouvé particulièrement mal équipé pour y répondre. Je me trouvais très “cassette” au début », raconte-t-il avec franchise.
C’est sans compter la virulence des réseaux sociaux de nos jours, se traduisant par toutes sortes d’attaques dirigées particulièrement contre les personnalités politiques connues. Dans ce contexte polarisant, un retour en politique n’est pas à l’agenda pour Bernard Drainville. « J’ai fait ma part et ça me prendrait une maudite bonne raison pour y retourner », assure-t-il.
Quant aux candidat.e.s vedettes qui choisissent de se présenter, M. Drainville n’a qu’un seul conseil : l’humilité. « C’est un complément nécessaire à la notoriété si tu veux pas être déçu ou te planter », laisse tomber l’animateur.
Le secret : l’humilité
« Le premier défi, c’est l’humilité », croit également le stratège en communications chez Tesla RP Louis Aucoin, qui a travaillé avec bon nombre de formations politiques au cours de sa carrière. La notoriété peut s’avérer un pernicieux miroir déformant dans l’œil du public. « C’est dans ton porte-à-porte que tu réalises que les gens ne te connaissent pas autant que tu croyais », mentionne M. Aucoin.
Ce dernier ne voit pas la candidature des vedettes avec des lunettes roses. « Tu dois les encadrer davantage puisque tu les sors de leur zone de confort. C’est aussi le concept de deuxième carrière : faut tout apprendre, il y a de nouveaux codes et les gens ont tendance à voter pour toi à priori, mais ça s’estompe avec le temps », explique Louis Aucoin, ajoutant que les adversaires vont aussi davantage vouloir creuser pour déterrer des scandales. « T’as peur comme parti, surtout si tout le monde te connaît et que t’as fait des affaires extraordinaires », enchaîne le stratège, convaincu qu’il faut avoir toujours eu une conduite irréprochable, encore plus en cette ère de dénonciation sur les réseaux sociaux.
Même si ça donne une longueur d’avance, la notoriété ne garantit toutefois jamais une élection, observe Louis Aucoin. « Il faudrait que le vote ait lieu la journée où on te présente comme candidat, c’est là ton moment de gloire », explique-t-il.
Le ou la candidat.e vedette doit aussi pédaler plus fort que les autres pour faire ses preuves, croit-il, surtout au municipal. « Les gens t’identifient à quelque chose de précis (l’humour, la mode, la chanson), veux-tu vraiment te taper un conseil municipal où l’on parle de déneigement, d’égout, de poubelles? J’ai de la misère à le croire », résume Louis Aucoin.
D’un autre côté, c’est peut-être la meilleure façon de retomber sur terre lorsqu’on a été au sommet.