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De la rue aux bancs d’école : récit d’une étudiante itinérante

De la rue aux bancs d’école : récit d’une étudiante itinérante

Se sortir de la rue pour être diplômée, c’est le combat de Jennifer Buckell.

Par
Antoine Pejot-Charrost
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Une voix. C’est tout ce que Jennifer Buckell entendait pendant sa psychose de 48 heures. Cette voix, elle ne sait toujours pas à qui elle appartenait ni ce qu’elle voulait, mais elle l’a menée à Montréal. « Elle était si claire et si sûre d’elle-même. Je n’avais qu’une chose en tête, y aller. » Perdue dans un lourd brouillard de médicaments, de drogues et d’alcool, Jennifer est passée d’étudiante à l’Université Laval à une situation d’itinérance durant laquelle elle a vécu un événement traumatisant qui a changé sa vie.

Quand je rencontre Jennifer pour la première fois, elle me semble confiante et assumée malgré une fragilité apparente, mais je n’aurais jamais pensé qu’elle en ait vécu autant. Elle me parle de son parcours avec une telle assurance mêlée de vulnérabilité qu’on veut l’écouter. Elle semble à la fois nerveuse et ouverte.

Les débuts

Lorsque Jennifer quitte Québec pour s’installer à Montréal et commencer ses études en sexologie à l’UQAM, c’est un rêve qui se réalise. Montréal représente pour elle une panoplie d’opportunités et de liberté. Mais rapidement, elle frappe un mur.

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Même pas 24 heures après son arrivée dans la métropole, fraîchement installée avec sa sœur, celle-ci la largue pour aller vivre avec son copain. Elle se retrouve alors seule à payer pour leur appartement et s’endette fortement. « Comme étudiante en sexologie à l’UQAM, j’avais pas le budget de me payer un grand appart seule. » Forcée d’augmenter sa marge de crédit à 10 000 $, elle retourne chez sa mère à Québec.

Depuis un jeune âge, elle est déjà aux prises avec de l’anxiété non-diagnostiquée.

Cette première tentative échouée d’aller vivre à Montréal et l’accumulation des dettes représentent pour elle la goutte qui fait déborder le vase et elle se fait diagnostiquer un trouble d’anxiété généralisé avec crises de panique. Lors de notre discussion, je la vois flancher quand elle parle de cet événement de sa vie; son diagnostic semble encore beaucoup l’affecter. De retour à Québec, elle commence la médication pour son anxiété, mais rien ne s’arrange.

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À ce moment-là, elle retourne aux études mais change complètement de voie et se lance dans les sciences politiques un peu par défaut. « J’ai toujours été bonne dans les cours de sciences humaines, alors les sciences politiques étaient le choix évident, mais je n’avais pas de réel intérêt pour ce domaine. »

Elle me confie qu’elle avait été médicamentée à tort par des médecins qui changeaient ses doses à outrance et qui n’avaient pas considéré son vécu, ce qui la plonge dans une tempête, un brouillard constant.

« Les doses de médication étaient si fortes que je pouvais traverser la rue sans m’en soucier, adopter des comportements d’insouciance. Je n’avais pas de pensées suicidaires : c’était pas la vraie vie, il n’y avait rien. »

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Prise dans la tourmente d’études qui ne l’intéressent pas, de relations familiales compliquées et de mauvaises médications, Jennifer fait un pas en avant et demande de l’aide. Mais lorsqu’elle annonce à son copain qu’elle a besoin de soins en psychiatrie, celui-ci prend peur. « À ce moment, je sortais de l’hôpital et je reçois un “beau” message text de lui qui m’explique que c’est trop pour lui et que toutes mes affaires sont dehors. » Elle se retrouve seule.

« Mon réflexe à l’époque, c’est d’aller boire. » Elle prend donc la direction du bar et essaie d’oublier tout ce qui se passe dans sa vie par la boisson. C’est là que s’entame un épisode traumatisant, mais aussi très important dans sa vie.

Le regard salvateur d’un chiot

Sous l’effet de l’alcool et des médicaments, Jennifer tombe en psychose toxique. Une psychose de 48 heures.

« Ça a été une voix qui était tellement vraie, si c’était moi ou le Créateur, je ne le sais pas. » La voix disait à Jennifer de partir à Montréal absolument, à l’instant sinon elle allait « mourir et n’accomplirait pas son but sur Terre ».

« Je me suis rendue à la gare d’autobus, c’était une certitude pour moi que c’était ce que je devais faire. » Sans argent, ce sont finalement deux personnes qui lui offrent un lift vers la métropole québécoise. « C’est flou, je ne me souviens plus qui étaient ces gens, mais ils m’ont amenée jusqu’à Saint-Jérôme puis j’ai réussi à me rendre à Montréal ».

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Après plusieurs heures de marche dans les rues montréalaises, Jennifer reprend ses esprits.

« Je me souviens que c’était sur la rue Ontario, j’ai croisé les yeux de Hushi, un petit chiot d’une personne qui quêtait, et c’est comme si j’étais revenue à la réalité. La voix est partie et le brouillard aussi. À ce moment-là, j’ai pleuré, pleuré et pleuré toutes les larmes de mon corps en flattant le chien. »

Perdue dans une ville qu’elle connaît peu, Jennifer ne sait pas où aller et décide de suivre le propriétaire du chiot en direction de l’organisme Dans la rue qui offre des ressources aux jeunes en situation d’itinérance. Pour Jennifer, c’est la réalisation qu’un nouveau chapitre de sa vie s’enclenche à ce moment-là, seule à Montréal.

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Dans la rue

Jennifer a toujours connu le confort d’un foyer et étudié dans de bonnes écoles. Le choc de se retrouver du jour au lendemain dans une ville qui lui est presque inconnue est donc intense. « On ne s’imagine jamais que ça pourrait nous arriver. »

Durant son année en situation d’itinérance, elle consommait différentes drogues. Ce n’était rien de nouveau pour elle, mais là, elle consommait pour survivre. « Des fois quand il y avait moins de monde, on ne voulait pas dormir, car on avait peur, alors on consommait pour survivre », raconte-t-elle.

« On croit qu’il n’y a que du négatif et il y en a évidemment, mais il y a aussi beaucoup de positif. » Jennifer porte dans son cœur plusieurs personnes avec qui elle a partagé la rue durant cette année-là.

« Quand tu passes chaque minute de ta vie avec les autres, tu crées un lien plus fort que tout, c’est ta famille. »

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Cette famille d’adoption, c’est exactement ce dont Jennifer avait besoin à ce moment-là de sa vie. Entre Jennifer et sa famille de naissance, les pots sont cassés, eux qui croient que partir était un choix délibéré de sa part.

« C’est à ce moment que j’ai rencontré mon ex-copain et sa chienne, Bella, qu’on a gardée pendant les sept ans qu’on a été ensemble. Avec lui et Bella, j’avais une famille et je pouvais être moi-même. »

Jennifer raconte aussi que c’est lors de cette année en situation d’itinérance qu’elle s’est enfin trouvée. « Pour la première fois, je me suis sentie chez nous. Je pense que quand on n’a rien ou qu’on est dans la survie, la solidarité est vraiment différente », souligne-t-elle, se rappelant d’une fois où le gars qui quêtait toujours près d’elle lui avait partagé ce qu’il avait reçu.

« On ne refusait jamais de nourriture. On prenait ce qu’on recevait, même si on venait d’en recevoir, et on amenait le tout à l’église vers laquelle on se retrouvait tous le soir pour profiter de ce qu’on avait. » Elle avait un but.

C’est durant cette année-là qu’elle a reconnecté avec ses origines innues.

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« Je suis innue, mais j’ai l’air blanche. Toute ma vie, j’ai eu de la difficulté à m’identifier comme telle, mais dans cette année-là, j’ai rencontré plusieurs personnes de ma communauté et ça m’a permis de sentir que j’en faisais partie aussi. » Elle avait aussi l’impression qu’elle pouvait aider et a souvent été celle qui était envoyée pour parler avec la police, sachant bien s’exprimer. « C’était la première fois dans toute ma vie que je me sentais forte, que je prenais ma place. »

Le retour aux études

Après un an dans la rue à quêter pour sa survie et à passer la journée à se sentir jugée par les passants, mais aussi un an à échanger avec de super belles personnes et à se trouver elle-même, Jennifer retourne aux études.

« J’ai eu beaucoup de chance, car, en raison de mon parcours typique, j’avais tous les outils pour me sortir de la rue. » Avec l’aide de l’organisme Dans la rue, qui l’a aidée à traiter son anxiété et contrôler sa consommation de drogues sans lui mettre de pression, elle a pu obtenir des bourses de sa communauté innue et ainsi retourner aux études. Ayant déjà à son bagage une année en sciences politiques et avec dans ses poches un montant représentant près du double de ce que quelqu’un peut recevoir sur le bien-être social, elle s’inscrit à l’UQAM au baccalauréat en sciences politiques.

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« La première année n’a pas été facile. J’étais habituée d’avoir des bonnes notes quand même, mais là ça n’allait pas. » Toujours dans un entre-deux entre la rue et la maison, elle devait encore lutter pour sa survie, ce qui attirait les regards. « C’est sûr que les gens me jugeaient quand je ramassais les frites sur les poubelles ou que j’arrivais vraiment en retard à mes cours. Mes enseignants pensaient que j’étais paresseuse alors que j’essayais vraiment du mieux que je le pouvais et c’est ça qui était le plus difficile. »

Alors que la plupart de ses enseignants ne prenaient pas le temps de s’intéresser à elle et aux raisons de ses difficultés, un enseignant l’a fait, ce qui a changé sa vie.

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« En me posant des questions, il a compris que j’étais en sortie de rue. » Cet enseignant-là travaillait sur la violence politique et a considéré son expérience comme un enrichissement et comme une source de savoir. Jennifer s’est sentie valorisée et à la bonne place dans son baccalauréat pour la première fois. Elle a enfin eu la « piqûre ».

Le miracle

Désormais étudiante à la maîtrise en sciences politiques à l’UQAM, Jennifer réalise son rêve de jeunesse d’étudier à Montréal pour de bon et se dit fière d’où elle est rendue. Elle voit le tout de manière positive aujourd’hui et sent tout de même l’impact que de telles expériences ont eu sur elle.

Sa résilience et son courage m’ont frappé et la jeune femme qu’elle est devenue à travers tout cela impressionne.

Tout n’est pas rose pour l’étudiante qui est toujours aux prises avec la consommation de drogues, mais elle y va un pas à la fois, contrôlant de mieux en mieux son anxiété avec une médication adéquate tout en pratiquant différentes formes d’art.

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« Pour une seconde de ma vie, ça m’a pris quatre ans de revenir où j’étais. Il n’y a rien que je changerais. C’est loin d’être une expérience positive pour la plupart des gens et je ne parle que pour moi, mais dans mon cas, il y a eu un miracle. Je me suis trouvée, moi. »

***

Des ressources sont disponibles en cas de dépendance aux drogues ou à l’alcool ou en cas de situation d’itinérance. En voici quelques-unes :

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