Dark Tourism : quand les souffrances des uns deviennent l’adrénaline des autres

Pourquoi certaines personnes paient pour passer leurs vacances dans des endroits marqués par la mort ?

Cet été, Netflix a lancé la première saison d’une série documentaire portant sur une pratique franchement postmoderne : le Dark Tourism.

Observé depuis les années 1990, ce genre de tourisme consiste à se rendre dans des lieux étroitement associés à la mort, à la souffrance humaine ou à diverses catastrophes.

Dans une ambiance de film d’action, plans spectaculaires et univers musical lyrique à l’appui, c’est ce genre de vacances que va s’offrir le journaliste et réalisateur néo-zélandais David Farrier, sur huit épisodes.

Migrants illégaux et narcotourisme

Dans le premier épisode, le journaliste se rend à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. L’objectif : vivre une expérience intense dans la peau des migrants illégaux qui tentent de traverser cette frontière.

Pour 50 dollars, il va passer six heures à marcher en nature, subir un faux braquage, se faire menacer par de faux narcotrafiquants et finalement se faire arrêter par de faux policiers.

À ses côtés, des touristes, complètement réels cette fois-ci, ont des comportements ambivalents : sont-ils choqués? Sont-ils excités? Difficile de le savoir.

À ses côtés, des touristes, complètement réels cette fois-ci, ont des comportements ambivalents : sont-ils choqués? Sont-ils excités? Difficile de le savoir. Sur un ton contrit, certains expliquent au journaliste comment cette activité leur permet de mieux comprendre la réalité des personnes migrantes. Pour autant, difficile de passer à côté de leurs sourires; une jeune femme reconnaît même participer à cette « aventure » pour s’amuser.

Dans cet épisode, qui porte sur plusieurs pays d’Amérique Latine, David Farrier va aussi se rendre dans la ville colombienne de Medellin pour prend part à un tour payant sur les traces de Pablo Escobar.

Le guide n’est pas n’importe qui. C’est Popeye, l’ex-tueur à gage du baron de la drogue. Face à la caméra, celui-ci raconte volontiers quelques souvenirs de carrière, tantôt macabres, tantôt salaces.

Tourisme nucléaire

Autre continent, autre drame : dans le second épisode, David Farrier part pour Fukushima, au Japon, où il va visiter Tomioka, un village abandonné suite à l’explosion nucléaire de 2011.

Armés de compteurs Geiger, qui servent à évaluer le niveau de radiation, Farrier et quelques touristes vont passer plusieurs heures à arpenter les rues du village.

Là encore, difficile de manquer le mélange de peur et d’excitation qu’ils arborent lorsqu’ils réalisent que les radiations sont extrêmement élevées. À plusieurs reprises, leur guide suggère de quitter les lieux, mais ils n’en font rien.

Touristes en mal d’adrénaline

Sur internet, les blogues qui référencent les endroits où il est possible de s’adonner au tourisme morbide n’ont jamais été aussi nombreux. Alors, qu’est-ce qui peut bien pousser ces gens à payer pour aller passer leurs vacances dans des endroits marqués par la mort, par la haine ou par la maladie?

Depuis une vingtaine d’années, on note un intérêt croissant des voyageurs pour les lieux marqués par les événements tragiques qui ont fait l’actualité récente.

En fait, certains chercheurs montrent que tous ces touristes ne sont pas attirés par ces endroits pour les mêmes raisons. Beaucoup affirment se rendre dans ces lieux par devoir de mémoire, ou pour sensibiliser leurs enfants aux atrocités dont sont capables les êtres humains. C’est souvent le cas des camps de concentration et d’extermination nazis, comme celui d’Auschwitz-Birkenau en Pologne, visité tous les ans par un million de personnes.

Mais, au vu des quelques exemples déjà mentionnés, il est sans doute faux d’expliquer le phénomène du tourisme macabre uniquement comme un moment de recueillement.

Depuis une vingtaine d’années, on note un intérêt croissant des voyageurs pour les lieux marqués par les événements tragiques qui ont fait l’actualité récente. Par exemple, de plus en plus de touristes voyagent vers des zones de guerre. C’est la cas du japonais Toshifumi Fujimoto, qui a fait les gros titres en 2013 parce qu’il passait ses vacances sur le front syrien.

Jeux du cirque

Évidemment, il est difficile de poser un diagnostic clair sur les comportements de ces voyageurs. Sont-ils des privilégiés qui vivent dans des sociétés si individualistes qu’ils ont besoin de se confronter directement à la souffrance pour ressentir la tristesse? Cherchent-ils simplement à expérimenter le grand frisson? Le fait d’être abreuvés en permanence d’images violentes et spectaculaires pousserait-il les gens à vouloir aller plus loin? S’agit-il pour certain, d’un goût réel pour la désolation?

En tout cas, au vu de notre appétence ancestrale pour les jeux du cirque et les pendaisons publiques, il est difficile de nier qu’il existe chez certains d’entre nous une tendance cynique au voyeurisme morbide.

Les Allemands ont d’ailleurs un mot pour ça : le terme Schadenfreude, qui sert à qualifier cette « joie malsaine » que l’on éprouve en observant le malheur d’autrui.

Les vacances des uns, les souffrances des autres

Alors, faut-il condamner ce genre de pratiques touristiques? Là encore, les observateurs sont assez divisés.

Certains vont affirmer que le tourisme morbide permettrait d’enrichir les populations locales ou d’attirer les gens dans des endroits dévastés.

C’est un peu comme si j’achetais un billet d’avion pour aller faire des selfies sur la tombe de vos grands-parents.

À l’inverse, d’autres vont montrer que transformer ces lieux en curiosités touristiques aurait un potentiel extrêmement blessant pour les populations locales. C’est un peu comme si j’achetais un billet d’avion pour aller faire des selfies sur la tombe de vos grands-parents.

Autre critique, ce genre d’attractions auraient pour conséquence de véhiculer des clichés sur les populations locales, leur histoire et leur culture. En Colombie par exemple, beaucoup d’habitants sont exaspérés d’être sans arrêt ramenés aux narcotrafiquants et à la figure de Pablo Escobar.

Lorsque Netflix (encore lui!) a sorti sa série Narcos en 2015, de nombreux Colombiens y ont vu une manière de se faire de l’argent sur le dos de leurs souffrances passées.

Tourisme de pauvreté

D’ailleurs, le dark tourism est-il la seule forme de tourisme moralement discutable?

Dans certains pays, dont l’Inde et l’Afrique du Sud, des tours opérateurs organisent des visites de bidonvilles. Certains observateurs qualifient cette pratique de tourisme de pauvreté.

En deux ou trois heures, vous traversez donc des zones marquées par la misère, avant de retourner tranquillement dans votre hôtel des beaux quartiers.

Bien sûr, certains voyagistes disent utiliser ces profits pour accroître le niveau de vie des plus démunis. Mais difficile de nier que ce genre de tourisme capitalise sur leurs tourments.

Dark tourism, ou tourisme tout court ?

En fait, si la question du dark tourism est facilement discutable, elle ouvre la porte à une réflexion plus globale sur le tourisme.

Dans un monde globalisé, certains ont l’argent et le passeport nécessaire pour se déplacer au bout du monde, pour décompresser, s’aérer l’esprit, revenir en pleine forme.

Mais on oublie facilement certaines conséquences du tourisme.

En fait, si la question du dark tourism est facilement discutable, elle ouvre la porte à une réflexion plus globale sur le tourisme.

Les voyages en avion, la construction de complexes hôteliers et les embarcations de plaisance ont par exemple des conséquences désastreuses sur l’environnement.

Il y a aussi la question de la hausse des prix, qui force les locaux à se loger ailleurs.

Il y a celle des édifices historiques qui, trop visités, manquent de s’effondrer.

Il y a l’épuisement des ressources locales, généré par une augmentation massive de la fréquentation.

Il y a aussi les comportements irrespectueux des touristes qui se sentent souvent en terrain conquis ou viennent observer les populations locales comme des curiosités.

Sans parler des conséquences néfastes qu’une présence trop importante de touristes engendre sur la culture locale : au bout du monde, on ne compte plus les spots touristiques qui ont muté en microcosmes américanisés.

Et puis, il y a les dérives sexuelles.

Dans une tribune publiée dans le Globe and Mail, l’anthropologue Wade Davis rappelle que c’est le fait d’être ouvert à l’émerveillement et respectueux des différences qui donne un sens au voyage.  Il rappelle aussi que le voyage n’est pas un droit, mais bien un privilège, accordé à une très petite partie de l’humanité.  Or, ce privilège a des conséquences que nous oublions souvent. Alors, essayons peut-être de nous en montrer digne.

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