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Dans les marges du bulletin de vote
Pendant que les caravanes des grands partis sillonnent la province, serrent des mains et rejouent la grande théâtralité électorale des promesses, des slogans et des espoirs, une autre campagne se déroule dans leur ombre.
C’est là, loin des mêlées de presse et des autobus nolisés, que gravite une nébuleuse de petits partis qui tentent eux aussi de se faire entendre. Par curiosité, et par une certaine foi dans la vertu démocratique de l’exercice, je suis allé rencontrer trois de leurs chefs pour comprendre ce qui pousse quelqu’un à faire de la politique lorsqu’on part d’aussi loin, ce qu’ils espèrent accomplir et à quoi peut bien ressembler une campagne lorsqu’on participe à la même élection que tout le monde, mais pas tout à fait.
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Présence Québec : connais-toi toi-même, électeur
En zigzaguant dans l’inconnu des petites routes forestières, guidé par mon GPS, je tombe sur mon hôte au moment où il sort du lac Rawdon.
« Tu devrais aller te baigner après notre entrevue. L’eau est encore bonne ! », dit-il avec candeur.
On s’installe avec sa conjointe sur la terrasse de leur maison, au bout d’un cul-de-sac, entourés de grands arbres. En parallèle de leur aventure politique encore toute récente, Guillaume Tremblay et XaVie Jean-Bourgeault sont documentaristes.
Pendant des années, ils ont présenté leurs films un peu partout au Québec, prenant l’habitude de rester dans les salles après les projections pour discuter avec le public. Puis, il y a trois ans, Guillaume a commencé à poser une question aux spectateurs. Qui, parmi vous, aurait envie de faire de la politique autrement ?
Les noms se sont accumulés. Dix, cinquante, cent. À quatre cents, ce qui ressemblait encore à une idée avait déjà commencé à prendre la forme d’un parti.
Aujourd’hui, Présence Québec compte environ 800 membres, une cinquantaine de bénévoles et 18 candidats, qu’ils préfèrent appeler « porte-paroles », répartis un peu partout en région.
Pas rien pour un parti qui n’existe que depuis deux ans et qui, détail assez inhabituel en pleine campagne électorale, n’a toujours pas de programme.
Présence Québec se définit d’abord comme un « parti d’inspiration philosophique ». Sa proposition tient moins dans un catalogue de promesses que dans une question qu’on entend rarement en campagne électorale. « Est-ce que ça sert bien le vivant, ou pas ? »
L’essence de Présence Québec tient en deux mots, « vitalité humaine ».
« On veut tourner tous les organismes gouvernementaux vers un humain qui est plus vibrant, plus en joie, et qui devient créateur », explique Guillaume. Là où le Parti québécois parle de souveraineté nationale, lui préfère parler de « souveraineté individuelle de l’être humain ».
Dit comme ça, on est assez loin de la guerre tarifaire et des grands équilibres budgétaires. Mais la sincérité, elle, ne fait aucun doute.
Chez Présence Québec, on parle de connexion à soi, aux autres et à la nature. De psychologie, de philosophie, d’écoute active et de communication non violente. Les inspirations vont de Marc Aurèle à René Lévesque, en passant par Pierre Rabhi, Gilles Vigneault et l’aîné anishinabe Dominique Rankin.
Le parti organise aussi des retraites mensuelles et des cercles de parole inspirés notamment de pratiques autochtones. Son assemblée générale dure trois jours et se déroule dans le bois. On y parle politique, certes, mais on peut aussi se baigner dans un lac, visiter les chutes et apprendre à reconnaître les plantes.
Pas mal sûr que le congrès du PCQ ne ressemble pas à ça.
Forcément, dans un univers où les partis passent une bonne partie de leur temps à s’arracher la chemise devant un système d’éducation en déroute, des infrastructures vétustes et un système de santé à bout de souffle, on leur sert parfois le mot « utopique ».
« Pour une centaine de personnes qui nous disent “merci d’exister”, il y en a comme deux ou trois qui disent : “Vous êtes des pelleteurs de nuages” », raconte XaVie.
Elle y voit quelque chose de révélateur. Ce qui provoque le plus de résistance serait précisément ce que la politique traditionnelle valorise le moins. « Le dialogue, la conversation, la connexion, prendre soin de l’autre. »
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Face à un univers politique dominé par les milliards, la macrogestion et les infrastructures, Présence Québec veut remettre les relations humaines dans la machine.
Le jeune parti ne semble d’ailleurs pas obsédé par la conquête du pouvoir. Si ses idées finissent par être reprises ailleurs, tant mieux.
« On utilise la politique comme un amplificateur », résume Guillaume.
Dans la forêt qui nous entoure, il y a les geais bleus, le vent dans les arbres, le martèlement d’un pic-bois. Et les poules.
Elles picorent sur le terrain pendant qu’on parle politique, comme un élément de décor presque trop parfait pour cet étrange parti qui veut réconcilier l’humain avec lui-même. Une sorte de laboratoire politique à ciel ouvert dont les trois balises seraient la connexion, la beauté et le vivant.
Ça donne parfois à Présence Québec des airs de groupe de croissance personnelle qui aurait accidentellement rempli les formulaires d’Élections Québec.
Eux ne fuient pas vraiment la comparaison.
« Leur slogan dit d’ailleurs à peu près tout : “Le vrai changement commence en soi.” »
Parce qu’avant de transformer le Québec, croient-ils, il faudrait peut-être commencer par comprendre les humains qui l’habitent.
Avant mon départ, le couple me tend des œufs de la maison.
Je repars un peu décoiffé par la conversation, mais étrangement détendu par ces deux idéalistes sans cynisme. Sur le chemin du retour, je me dis que ça faisait peut-être trop longtemps que je n’étais pas sorti de Montréal.
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Parti accès à la propriété et équité : prendre du terrain
Shawn Lalande McLean n’aime pas beaucoup les condos.
Il n’aime pas davantage les immenses terrains gazonnés de banlieue, les tours locatives, ni les quartiers entièrement pensés autour du transport. Le chef du Parti accès à la propriété et équité (PAPE) croit qu’on aménage depuis trop longtemps le Québec autour d’à peu près tout, sauf d’une chose assez simple, le désir des gens de posséder leur chez-soi.
Sa solution est presque paradoxale. Pour permettre à davantage de Québécois de devenir propriétaires, il faudrait utiliser moins de terrain. Des maisons en rangée, de petites cours, des ruelles, des rues étroites. En gros, la densité du Plateau, mais avec davantage de petites propriétés individuelles.
Il me donne rendez-vous dans l’un de ces quartiers artificiels aux maisons toutes pareilles et aux rues portant des noms de grenouilles, justement pour me montrer ce qu’il considère comme l’absurdité de l’urbanisme contemporain.
Entre bucolique et dystopique, ce décor où fourmillent les jeunes familles concentre à peu près tout ce que Lalande McLean remet en question depuis vingt ans.
En 2006, Lalande McLean cherche à acheter sa première propriété et constate que les prix semblent prendre le large pendant que les salaires restent sur le quai. Alors, il commence à lire. Et il n’arrête plus vraiment.
Inflation, taux d’intérêt, immobilier, zonage, histoire économique, georgisme. Avec des études éparses en droit et en sociologie, mais surtout des années passées à creuser la question avec une minutie presque encyclopédique, il tisse les fils et construit sa propre théorie du problème. Aujourd’hui charpentier-menuisier, Lalande McLean en est venu à la conclusion que le Québec n’a pas seulement une crise du logement. Il a progressivement rendu le terrain inaccessible à ceux qui voudraient en posséder un petit morceau.
En 2012, pendant que des milliers de carrés rouges marchent contre la hausse des droits de scolarité, lui distribue aux manifestants des tracts sur l’accès à la propriété.
Trois ans plus tard, il fonde un mouvement. Puis, un parti.
Il y a quelque chose d’assez solitaire dans l’aventure. Pendant longtemps, PAPE était essentiellement composé de Shawn Lalande McLean, ses lectures et une vision qu’il essaie de faire entrer dans une immense machine politique qui ne semble pas vraiment le remarquer.
Il se présente seul à des élections partielles, puis encore pratiquement seul aux élections générales de 2022. Ce n’est qu’après une modification de la Loi électorale obligeant un parti à présenter au moins deux candidats pour conserver son autorisation qu’il part activement à la recherche de compagnons de route.
Et il en trouve quelques-uns. Une petite collection de misfits, davantage réunis par l’envie d’être là que par les savants calculs d’une équipe de stratèges. Parmi eux, un candidat coloré de Charlevoix, un Camerounais éloquent et Fang Hu, ingénieur d’origine chinoise et véritable électron libre des bulletins de vote québécois.
Face aux rouleaux compresseurs des grands partis, l’écart est presque tragique.
Sympathique et affable, Lalande McLean, 49 ans, semble parfois un peu dépassé par la game politique elle-même. Il y a le porte-à-porte, les signatures à récolter à la sortie du métro, les débats auxquels on ne l’invite pas.
Sur son sujet, en revanche, il est intarissable. Il peut dérouler chiffres, références et théories pendant des heures. C’est plutôt toute la mécanique nécessaire pour transformer une obsession en parti qui paraît le rattraper. Recruter, organiser, communiquer, trouver des candidats. Exister.
Il ne prétend pas devenir premier ministre cet automne. Il parle plutôt de « planter une graine ».
C’est peut-être la meilleure façon de comprendre le PAPE. Shawn Lalande McLean n’a pas encore bâti une grande machine politique. Il a plutôt passé vingt ans à construire une pensée, puis lui a donné un nom, un logo et l’a inscrite aux élections.
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Équipe Autonomiste : parler de ce dont personne ne parle
Louis Chandonnet est ingénieur électrique.
Pas exactement le genre de gars qu’on imagine spontanément bâtir une campagne électorale autour de la légalisation de la prostitution et du retour de la peine de mort.
« Je suis un nerd », dit-il simplement devant une poutine fumante au café Mysterium, en plein Villeray, devenu depuis la pandémie un repaire bien connu de la faune anti-establishment montréalaise.
Louis aime les sciences, les calculs, les systèmes qui fonctionnent et, manifestement, les problèmes auxquels personne ne trouve de solution satisfaisante. C’est à peu près comme ça qu’il est arrivé en politique.
Équipe Autonomiste est née en 2012 dans les décombres de l’Action démocratique du Québec. Lorsque l’ADQ s’est fondue dans la CAQ de François Legault, une poignée de militants qui ne voulaient pas suivre le mouvement ont choisi de continuer seuls.
Quatorze ans plus tard, ils sont toujours là. Le parti devrait compter huit candidats à cette élection. Pas de quoi menacer les grands partis, mais suffisamment pour imprimer des pancartes qui ont peu de chances d’être confondues avec celles des autres.
Pas de portrait souriant devant un drapeau du Québec. Plutôt des propositions pour abolir les élections partielles, encadrer la prostitution, interdire les sondages pendant les campagnes, revoir la certification halal et cachère, réformer la DPJ et débattre de la peine de mort.
Disons que le buffet est varié. Chandonnet appelle ça être « avant-gardiste ».
Sa théorie est assez simple. La politique québécoise parle constamment des mêmes choses, alors son parti parlera du reste.
« Si on parle toujours de la même chose, c’est un cercle vicieux. »
La condition masculine l’a d’abord attiré vers Équipe Autonomiste. Il estimait que le sujet était pratiquement absent de l’offre politique québécoise. Puis, se sont ajoutés l’environnement, les prisons, la laïcité alimentaire et une conviction plus générale selon laquelle la politique tourne trop souvent autour des mêmes questions, posées de la même manière, par les mêmes personnes.
Alors, Équipe Autonomiste va voir ailleurs. C’est une conviction, mais aussi une stratégie publicitaire. Avec une poignée de candidats et pratiquement aucun budget, impossible d’acheter l’attention. Il faut donc la provoquer.
Une pancarte qui promet une meilleure gestion des finances publiques disparaît assez vite dans le paysage. Une pancarte sur la prostitution, beaucoup moins.
« Hey, ce parti-là parle de ce sujet dont personne ne parle ! », imagine Chandonnet.
L’espoir est qu’une fois intrigué, l’électeur aille consulter les quelque 40 pages du programme et découvre que derrière ce joyeux inventaire de tabous se cache une philosophie politique finalement assez classique.
Le parti se définit comme centre droit. Moins d’État, davantage de responsabilités individuelles, une gestion serrée des finances publiques, mais le maintien d’un filet social. Il possède aussi des propositions en agriculture, en santé, en environnement et en habitation.
Puis, arrive la peine de mort. Je lui fais remarquer que le droit criminel relève essentiellement du fédéral.
L’ingénieur revient presque instinctivement à son métier. Il m’explique comment les normes provinciales et fédérales se superposent en ingénierie, puis comment le Québec pourrait, selon lui, réclamer davantage de pouvoirs.
Chez Chandonnet, même la Constitution finit par ressembler à un problème d’électricité du bâtiment. Les fils sont compliqués, les normes se chevauchent, mais quelque part, il doit bien exister une façon de refaire les branchements.
Cette volonté de recâbler le système s’étend jusqu’aux règles du jeu électoral. Équipe Autonomiste réclame davantage d’équité dans l’accès à l’information et Chandonnet aimerait notamment que les électeurs puissent connaître l’ensemble de l’offre politique plutôt que de voir constamment les mêmes partis renforcés par les sondages et la couverture médiatique.
Il voudrait même interdire les sondages pendant les campagnes, qu’il accuse de produire un effet de conformisme chez les électeurs. C’est peut-être là que se trouve la logique derrière un programme qui, au premier regard, ressemble à un inventaire de sujets politiquement radioactifs.
Pendant que les grands partis cherchent les thèmes capables de parler au plus grand nombre, Équipe Autonomiste a choisi la stratégie inverse. Chercher les sujets que les autres évitent.
Et les afficher en gros sur le bord de la route.
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